[Flash #46] The Escapist Music, Berling Berlin, Pumpkin & Vin’s da Cuero, Nikopol et Fast Friends

Quelles que soient leurs formes, les émotions et impressions de ce nouveau Flash ne vont jamais où on est en droit de les attendre. Entre impulsions caractérielles et danses désespérées, éblouissements spirituels et envies incontrôlables de faire table rase des apparences, nos cinq projets du jour vont fortement troubler vos bienséantes convictions. Pour le meilleur, évidemment.

crédit photo Fast Friends : Philippe Mazzoni

[Clip] The Escapist Music – Violence

Le paradoxe qui s’étend tout au long de « Violence » nous partage entre la beauté de sa représentation visuelle et les interrogations posées par les paroles du nouveau titre de The Escapist Music ? Qu’il s’agisse des souffrances amoureuses, des constats d’un monde emporté par la confusion ou de la remise en question de nos propres équilibres intérieurs, le musicien nous offre, plan par plan, les questions et les réponses de ces incessants dilemmes. Les ambivalences sonores, tantôt pop, tantôt rock, de cette piste aux étoiles demeurant cependant glissante, s’autorisent des plans inoubliables, de peintures animées et vivantes à des origamis dont la présence nous rassure, ces derniers semblant prêts à s’envoler en une seule et unique nuée. Allant jusqu’à embrasser la solitude de lieux déserts sans se démarquer d’un rôle devenu vocation, The Escapist Music occupe les espaces abandonnés, les no man’s lands urbains et émotionnels. Puis, finalement, espère ne pas voir ses pièces artisanales et mélodiques déposées ça et là être décimées par le désespoir et la cruauté. Un ultime regard, tourné vers le futur et vers nous. Un sourire se dessine. Tout devient possible, même ce qui est insupportable et nous consume. Abandonner la colère pour une autre forme de puissance, plus ouverte et fédératrice.


[EP] Berling Berlin – 2

Imaginez une pièce dans laquelle errent quelques personnes, le regard vide, sous une lumière noire les transformant en ombres et éclats artificiels. Derrière ces apparences tristes et déprimantes, en quelques secondes, la musique de Berling Berlin monte progressivement, au même rythme que les éclairages, ces derniers cédant à une luminosité plus solaire et humaine. « 2 » puise son énergie dans le rock le plus froid, le plus émotionnellement brumeux. Une collection de riffs déclamés note après note, de dialogues solitaires entre les instruments, de vagues de claviers cherchant l’issue d’une nuit dont on distingue à peine les néons, dans les vapeurs avides et menaçantes de mélodies cependant lumineuses et emplies d’une irrépressible envie de trouver, enfin, une issue. Multiculturel dans ses langues et effets, l’opus prolonge davantage son propos universel et fédérateur par ses formes mouvantes, notamment quand « Haçienda » déploie ses folies dansantes et électrisantes sans crier gare ou lorsque « Bystander » amorce un sourire inattendu pour mieux s’achever sur la vision miraculeuse d’une lueur éblouissante, enroulant immédiatement sa confortable chaleur autour de nos corps meurtris et glacés. Quinze minutes vitales, combatives et se refusant à la facilité autant qu’à la résignation. Un modèle à méditer et apprécier au creux de tous ses passionnants détails sensoriels et structurels.

« 2 » de Berling Berlin, disponible depuis le 4 novembre 2020.


[Clip] Pumpkin et Vin’S da Cuero – Méchante Petite Femme

Le défilé de caractères qui, en un lent plan-séquence, se succèdent lors de la première partie de « Méchante Petite Femme », nous donne la nausée ; en effet, tout ce paraître, ces clichés et instantanés instagramables, ces journalistes en quête de sensationnel plutôt que de vérité, ces figures religieuses dénuées d’une définition propre et, avouons-le, saine d’esprit, nous laissent un goût amer, une sensation étrange de mépris et de malaise. Tandis que la caméra se rapproche de Pumpkin, que son texte assène la folie dont tout le monde l’affuble et qu’il convient de soigner à grands coups de traitements et médicaments en tous genres, on attend impatiemment que la situation se retourne à son avantage. Cécile Unia a toujours été un électron libre dans l’univers musical hexagonal, sa franchise couplée aux instrumentaux parfaitement en adéquation de Vin’s da Cuero la mettant en marge, tandis qu’elle devrait au contraire être éclairée par de puissants projecteurs artistiques et existentiels. Qu’importe ; celle que nous suivons et aimons davantage à chaque opus tient ici sa vengeance, et elle est de taille. Mouvement de recul. Sang sur la blouse. Et toutes ces figures qu’on aurait préféré ne pas voir quelques instants auparavant sont à terre, cadavres d’apparences éphémères que Pumpkin a radicalement réduits au silence. Habitée par ce rôle qu’elle a accepté d’endosser depuis des années, elle n’est pas aussi méchante qu’elle l’affirme ; elle est réaliste, saine de corps et d’esprit. C’est bien le regard des autres qui la trahit ; mais ce ne sera certainement pas le nôtre. Précipitez-vous dès maintenant sur le formidable nouvel album de Pumpkin et Vin’s da Cuero, « Abysses Repetita » ; un simple geste qui pourrait bien changer votre vision cernée d’œillères des boucles temporelles passives et des passages à vide motivant finalement vos renaissances.

« Abysses Repetita » de Pumpkin & Vin’s da Cuero, disponible depuis le 23 octobre 2020 chez Mentalow Music.


[Clip] Nikopol – Law of Sé (feat. Nartou)

L’obscurité, à peine éclairée par quelques lumières lointaines. Jeu d’ombres, « Law of Sé » est une vocation, l’apprentissage de l’intériorisation émotionnelle, de l’isolement sensoriel le plus complet afin de maîtriser un savoir antédiluvien et, dans les mélodies de Nikopol, incroyablement contemporain. Plus le titre progresse, tant visuellement (réalisation parfaite et inspirée de Valentin Ducloux et Ulysse Toi) que musicalement, plus la modernité s’impose à la créature s’ouvrant au monde, à ses habitants, à ses énergies. Du rock au rap, Nikopol est le berceau de civilisations culturelles en totale adéquation, leurs alliances étonnantes et complexes s’enchaînant au fil d’une fluidité dénuée d’aspérités ou de maladresses. « Law of Sé » augmente, laisse monter la sève de la connaissance, l’esprit pénétrant le corps pour ne faire qu’un. Le court-métrage ne démontre cependant jamais un idéal impossible à atteindre ; au contraire, il promet, par ses choix esthétiques, de nous rapprocher toujours plus d’une vérité extrasensorielle, d’un accord complet avec nos intentions et nos intuitions. Dans une usine à l’abandon, la vie reprend, alerte et curieuse, face aux mécaniques usées d’automatismes ayant fait leur temps. Ce qui dépasse le paraître est éternel et impossible à dater. Une source intarissable de bienfaits et d’illumination.


[Clip] Fast Friends – Home On A Saturday Night

Parfois, et surtout en ce moment, l’envie de passer ses week-ends en solitaire dépasse de loin le désir de fêtes anonymes et autres rassemblements dans lesquels on sait pertinemment qu’on ne se reconnaîtra pas. Pour Fast Friends, l’évidence est flagrante : « Home On A Saturday Night » se fera à la lumière du feu, en lisant quelques feuillets et ouvrages, sans avoir à se soucier de communiquer avec son prochain. Triste, direz-vous ? Pas le moins du monde. Car la pop électrique du duo laisse frémir l’insouciance de l’isolement, avant qu’il ne nous explose en plein visage tel une vérité extrêmement attirante. Si, pour une grande majorité, le confinement marque le déclin de la civilisation, pour d’autres, il revêt la possibilité urgente de redécouvrir de simples plaisirs, afin de mieux les échanger quand l’occasion se présentera, voire dès maintenant. Écrire, composer, méditer ; des sources d’inspiration inépuisables, que nous devons accepter de recevoir non pas comme une punition, mais comme un cadeau. Fast Friends tisse la couverture la plus confortable de cet automne, réchauffant les esprits encore glacés par les décisions sanitaires du moment. Saisissez l’opportunité.

« Domestic Eyes » de Fast Friends, disponible depuis le 9 octobre 2020 chez Les Disques Pavillon.

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