[Interview] The Clockworks

Il est des groupes qui transcendent leur art. Et aucun ordre de mesure esthétique convenu ne pourra servir à noter ces artistes sur une échelle prédéfinie : nombre d’or, fréquence vibratoire ou que sais-je. Au même titre que la voix de Dylan, aussi vilaine soit-elle, était évidente, parce que l’époque en avait besoin. Le swag de Liam Gallagher, aussi insupportable soit-il, était évident (parce que l’époque en avait besoin), ou la déprime anticonformiste de Kurt Cobain, aussi pesante soit-elle, était évidente. Oui ! Parce que l’époque en avait besoin… La tension mélodieuse qui émane de la musique des Clockworks, est, je pense, elle aussi évidente ! La grâce violente et salvatrice du rock’n’roll vient souvent des îles Britanniques. Un savant mélange de gigantisme lié au monde anglo-saxon et de tempérance tout européenne constitue, à mon sens, les ingrédients magiques de cette décoction vivifiante. Ajoutez à ça la musicalité intense, honnête et viscérale des Irlandais en général (je vous rappelle que Lennon et McCartney étaient de descendance irlandaise) et vous avez un tiercé gagnant ! Je veux croire que malgré l’abondance de l’offre musicale engendrée par ces foutus réseaux sociaux, des vrais rockstar à l’aura irrésistible, mais authentique, conquerrons le monde, comme l’ont fait avant eu Elvis, les Beatles, Led Zeppelin, Guns & Roses, Oasis, etc. Vous voyez où je veux en venir. Je crois qu’on a de sérieux candidats avec les Clockworks.

crédit : Oscar J Ryan

Dans le cadre du festival Pukkelpop, sous la chaleur écrasante du mois d’août belge, je retrouve les Clockworks en backstage. Un petit trajet en minibus vers l’espace artiste du festival, on s’installe dans leur loge, on s’ouvre une bière et on discute. Musique évidement, mais aussi, culture. Culture française et anglaise notamment. Une vingtaine de minutes s’écoule avant que je déclenche l’enregistreur, car le groupe n’est pas au complet. Je sens que le groupe n’est pas plus à l’aise que ça. Mais au fur et à mesure que nos bières se vident, une certaine détente s’installe. Je déclenche l’enregistreur. Spoiler alert : les Clockworks sont des musiciens lettrés. Prêt à se jeter dans la fosse au lion, mais non sans se prendre la tronche sur la société. Le grand Oscar Wilde rôde !

  • Parlez-moi un peu de vous, messieurs ? (Et après Sean, tu pourras me raconter l’histoire de ce t-shirt d’Alanis Morissette que tu portes) (rire).

Sean : Trois de nous étions copains d’écoles … On se connaît depuis qu’on est ados. Moi et Damian, et James. Ça remonte…

  • Galway, c’est ça ?

Sean : Ouais, c’est ça… Enfin la région juste à côté, James était à l’université à Galway, puis Damian et moi on y vivait juste. On jouait ensemble depuis un certain temps et on cherchait un bassiste. Tom était aussi étudiant là-bas. On l’a engagé comme bassiste.

James : Ouaip, on a joué un moment à Galway, puis on a bougé à Londres.

  • OK, comment vous gérez la vie londonienne ?

James : Ça va vite ! Trop vite !

  • Ça a dû être un gros changement comparé à Galway qui est une petite ville (c’est bien ça ?)

James : Oui, toute petite ville, mois de 100 000 habitants. C’est très très différent.

Damian : Mais beaucoup de musique là-bas ! James est né à Londres tout comme Tom donc… on avait indirectement un peu d’amis et de famille sur place tu vois. Donc en réalité ce n’était pas si compliqué.

James : Oui ! Et on était prêts surtout, prêts et très chanceux de comment ça s’est fait.

  • Pas trop compliqué et cher de trouver de quoi se loger ?

Tom : En fait, ce n’est pas si cher que ça. Pas beaucoup plus cher que Galway et clairement moins cher que Dublin.

James : Au début, on regardait pour un logement près de là où nos familles vivent. Et on a fait une visite de cette maison qui était horrible ! Vraiment horrible !

  • À quel point ?! Faites-moi rêver !

Damian : Quand tu ouvrais certains des placards encastrés, tu pouvais voir dehors ! Genre il y avait des trous dans les murs.

  • En effet ! Vraiment horrible.

Tom : Il y avait presque une ambiance bohème et romantique à cette baraque !

James : (rire) Oui, mais ça ne l’était pas assez pour qu’on la prenne. Donc on a commencé à se prendre la tête, genre : « Comment on va faire ?! Faut vite qu’on trouve un plan ! » Et là, l’agent immobilier voit qu’on n’est pas convaincus, alors il dit : « On a ce bien, juste à côté, venez jeter un œil » ! Donc on y va et là, magnifique, super maison, super quartier, elle n’était même pas listée sur le site web et les autres annonces.

Tom : (en français) « Bon chance » !

crédit : Oscar J Ryan
  • Héhé, oui, vous dites « Strike of luck » en anglais, c’est bien ça.

The Clockworks : oui (à la cantonade)

  • Nous, c’est un « coup » de chance. Genre coup, comme dans coup de poing.

Et coup d’État ?

  • Hum … pareil, mais c’est un peu une question de contexte. Tu sais ce qu’on dit, le français complique les choses pour montrer comme il est futé et rendre la langue difficile à apprendre (rire général).

James : (Il s’exclame goguenard) Oui ! Les Français adorent ça non !?

  • Clairement.

Sean : L’anglais ne fait jamais ça (rire)

James : Exactement, et vous avez des mots spécifiques pour certains trucs !

  • Oui, on dit le dossier alors que vous c’est « le dos de la chaise ».

Tom : Mais c’est aussi dossier comme « file » en anglais.

  • Oui, voilà.

James : L’histoire de l’anglais comme langage est intéressante. Tu vois qu’on a pris à droite à gauche, merci la France, merci l’Allemagne, merci les États-Unis… (rire)

On se lance dans une discussion de 10 minutes sur les différences entre l’anglais et le français. Puis alors que je pose une question plus précise, Tom lance : « j’avais oublié qu’on faisait une interview ».

  • Quelle a été l’influence de Londres sur le groupe ?

Tom : C’était un peu la suite logique des choses en fait. Tu veux devenir acteur, tu vas à Londres ; tu veux travailler dans la mode, tu vas à Londres ; tu veux devenir un grand avocat, tu vas à Londres ! Et ainsi de suite… Pour beaucoup de nos chansons, on imagine un clip ou l’on conduit une voiture dans une ville la nuit par exemple. Et Londres est un peu l’endroit idéal pour ça.

James : Et en étant loin de Galway c’est comme si nos influences irlandaises étaient plus fortes tu vois. Un peu comme si ça nous manquait et que donc ça transparait dans notre musique.

Damian : Oui, c’est assez compliqué d’évaluer quelque chose sans point de comparaison, et parfois tu les tiens pour acquises et tu dois t’éloigner aussi pour pouvoir les apprécier plus. C’est un peu le cas pour Galway…

Tom : Tu rencontres beaucoup de gens avec des centres d’intérêt similaires aux tiens aussi à Londres… Dans une petite ville parfois, tu as plus vite fait le tour. À Londres, tu rencontres tellement de gens qui s’intéressent aux mêmes choses que toi, et donc ça déclenche des opportunités, des choses se passent. Le milieu de la musique est très collaboratif. Et puis voilà, toute l’industrie de la musique est à Londres. Même en termes de concurrence, tu dois te mettre face à d’autres groupes, monter sur scène et prendre des risques. Alors que si tu vis dans un coin ou tu es le seul groupe les gens disent : « Oui, ils sont OK », mais toi tu n’as pas forcément de stimulation à grandir dans ta musique.

  • Je vois oui. Un peu comme les Beatles qui sont allés se former en jouant à la dure à Hambourg et qui, en revenant à Liverpool, avaient dépassé la scène locale.

James : Oui c’est ça ! Ou les Beach Boys qui ont entendu « Revolver » des Beatles justement et qui se sont dit : « Waouh, c’est incroyable ! ». Et Brian Wilson a composé « Pet Sounds » qui est un chef-d’œuvre. Puis Paul McCartney entend « Pet Sounds », ça l’inspire et se dit : « On doit faire un truc similaire ! » et il compose « Sergent Pepper ».

  • Finalement la rivalité était plus entre les Beach Boys et les Beatles, qu’entre les Stones et les Beatles !

James : Clairement, la rivalité était plus commerciale entre eux. Comme Oasis versus Blur, mais dans le style de musique, très différent.

  • Il y a des groupes actuellement en Irlande qui marchent fort aussi dans le reste de l’Angleterre ?

James : Pas vraiment. Ou alors ils vont marcher dans le nord de l’Angleterre justement. Je pense que quand tu t’établis à Londres ça rayonne beaucoup mieux sur le reste de l’Angleterre. Et j’ai l’impression qu’il y a un peu des conflits de rivalité aussi entre les groupes du nord de l’Angleterre et les groupes de Londres. Il y a la même chose en France avec le rap, je crois.

Oui, ça a commencé par NTM au nord, IAM au sud dans les années 90. Moins maintenant, je crois.

Tom : Finalement, n’importe quelle capitale dans n’importe quel pays n’est pas vraiment représentative du reste du pays. Tu as les bénéfices d’un gros pôle culturel, mais sans que ce soit représentatif du reste. Mais ça n’empêche pas les groupes de rester eux-mêmes quelque part. Oasis est resté très Manchester, les Arctic Monkeys très Sheffield. Donc en définitive, c’est plus difficile de s’identifier à une grande ville, mais tu retires beaucoup de bénéfices d’y être.

  • J’écoutais vos chansons ce matin, j’aime beaucoup le fait qu’elles soient accrocheuses avec des refrains, comme « Stranded in Stansted ». Parlez-moi un peu de vos influences ?

James : Hum, il y en a beaucoup, je crois que ces dernières années ça a beaucoup évolué… Comme beaucoup de groupes, on a commencé avec des influences plus limitées : Strokes, Arctic Monkeys, Streets, Smith.

Tom : Des groupes dont la musique ne semble pas si compliquée que ça. Tu te dis : « Ouais, je pourrais faire ça moi aussi ».

James : C’est ça… ! Et soudain on se retrouve en studio à évoquer d’autres artistes, Kendrick Lamar, Billie Eilish… et ça va s’infuser dans nos chansons.

  • Comme dans « Stranded in Stansted » ?

James : Pas forcément celle-ci non. D’ailleurs c’est une de nos chansons qui a mis le plus de temps à aboutir… C’est amusant, certaines comme « Bills and Pills » sortent toutes seules. Dix minutes, une fois que les paroles étaient écrites, la mélodie les accords ; tout ça n’a pris que 10 minutes.

crédit : Oscar J Ryan
  • Vous écrivez ensemble ?

Tom : Ça dépend, souvent James fait l’essentiel. Il a une progression d’accord. Et on amène ça dans un studio de répétition, et on fait une session de travail.

James : « Stranded in Stansted » par exemple ; le refrain, la mélodie, les paroles, les accords, on les a mis de côté pendant des années, avant d’arriver à la terminer.

  • Une question pour James. J’entends un peu des Cranberries quand j’écoute votre groupe. Est-ce une influence ?

James : J’adore les Cranberries, mais je ne pense pas qu’ils aient été une influence consciente. Mais c’est super que tu entendes ça dans notre son.

Tom : Oui clairement, je les adore. Ils étaient encore plus connus aux USA qu’en Irlande, je pense. On dit que c’est un groupe qui est parti à l’ouest. U2 était énorme dans les années 90 en Irlande et au Royaume-Uni autant qu’aux USA Mais les Cranberries ont eu plus de succès hors du Royaume-Uni, ils étaient dans tous les talk-shows américains… Ils étaient énormes en France aussi non ?

  • Oui, la chanson « Zombie » était partout. Quand j’étais gamin, je ne comprenais pas le refrain « In Your Head, In your head », Je chantais juste les son i-a-ai, i-a-ai !

(Rire général)

James : Pareil pour moi pour les artistes français Nekfeu et Kenny Arkana, j’aime bien leur flow, et j’imite les sons, mais je ne comprends pas vraiment. J’aime bien Aznavour et Brel aussi.

  • Oui, Brel est belge.

James : Ah bon, sérieux ! Je ne savais pas. Mais il y a beaucoup d’artistes français que j’adore écouter juste pour le débit des mots… Il y a beaucoup de bons artistes qui viennent du Québec aussi. Arcade Fire en rock, Céline Dion en pop…

  • Comment définissez-vous votre musique ?

James : C’est difficile pour nous de définir notre musique. Déjà parce que nos influences sont assez variées, elles sont commencées plus ramassées, mais maintenant elles sont beaucoup plus larges. Et ce qu’on joue ne reflète pas toujours nos influences d’ailleurs.

  • C’est quoi la chose principale que vous essayez de dire à travers votre musique ?

James : (il réfléchit) Peut-être, mettre en valeur les expériences partagées de tous dans la vie, et en société… Partager des tranches de vie et voir si ça fait échos auprès des auditeurs.

  • Vous lisez ?

Tom : Moi, je lis les quatrièmes de couverture le plus souvent (rire général).

James : Oui beaucoup, pas mal d’écrivains français à vrai dire. Albert Camus par exemple. L’étranger.

Tom : Je le lis aussi en ce moment, très bon bouquin.

James : La phrase d’introduction est très forte : « Aujourd’hui, maman est morte ». En anglais la traduction est soit « mum », soit « mother » ce qui donne un ton très différent.

Tom : oui « Mother » (mère), ça sonne très distant ; alors que « mum » (maman), ça montre l’amour que lui porte le personnage.

  • Vous devriez lire Boris Vian, très rock and roll avant l’heure. Très dynamique et rebelle comme écriture !

(Ils notent le nom de l’auteur sur leur téléphone).

James : Il y a un podcast qu’on aime bien qui s’appelle ArtHoles, qui parle des faits un peu amusants et ignorés de l’histoire de l’art. Ça parle parfois d’artistes et personnalités françaises comme Lautrec ou même de Louis XIV. Très cool et instructif. Mais ça parle aussi des artistes et personnalités qui étaient un peu des « assholes » (ndlr : trous du cul). D’où le jeu de mots « assholes / artholes ».

  • En français on dit Trous du c**.

James : Cou ??

  • Non, cul.

James : ah ça sonne pareil !

  • Oui, avec une prononciation un peu incertaine c’est proche.

James : j’ai un pote anglais qui a consulté un docteur en France, car il avait mal au cou. Il dit au médecin : « j’ai mal au cou ». Mais avec son accent, le docteur comprend « cul » et lui répond : « OK, enlève ton pantalon ». Et là mon pote il fait : « Quoi ?!! ».

(rire général)

  • Bizarre les coutumes françaises hein ?? (rire général) Vous vous voyez ou dans 5ans ?

Damian : Moi, j’ai 27 ans, je ne sais pas si je vivrai jusqu’à 28 !

James : Il te reste six semaines !

Tom : Moi, je me vois dans la tombe avec Damian !

Sean : On pleurera au pied de votre tombe les gars.

James : Pour ma part, je me vois encore faire de la musique.

crédit : Nicholas O’Donnell

Retrouvez The Clockworks sur :
Site officielFacebookTwitterInstagram

Henri Masson

Henri Masson

Auditeur avide d’indie rock au sens large. En quête de pop songs exaltées.