[Interview] TAUR

Touche-à-tout surdoué, le producteur parisien Mathieu Artu dévoilait en mars dernier son nouveau projet solo, TAUR ; et, par la même occasion, un premier clip majestueux, « Black Fire », magnifié par les vastes paysages d’Irlande qui accompagnaient sa sortie. TAUR revient, avant un premier EP prévu pour la fin d’année, avec un second titre, « Quicksand », plein de sensibilité et de fragilité. Rencontre avec un artiste sage et solitaire qui a soif de partages et d’échanges.

TAUR

  • Tes débuts dans la musique remontent à de nombreuses années, notamment six ans pour RQTN, ton projet modern classical, que tu poursuis toujours en filigrane de productions instrumentales destinées autant au cinéma qu’à la publicité.
    On t’a connu chanteur du projet indie rock parisien Kid North il y a trois ans, et tu reviens désormais en solo sous l’alias TAUR pour défendre une pop esthète et poétique. Tout semble indiquer qu’une aventure en solitaire sied au mieux à ta personnalité et à ta liberté créative. Qu’est-ce qui t’a poussé à initier ce nouveau projet ?

Toutes ces années de création dans différents contextes m’ont permis de mieux me connaître et de pouvoir mettre le doigt sur des mécanismes liés à ma personnalité. Je suis quelqu’un d’extrêmement déterminé, avec une « vision » précise de ce que je fais, et de là où je vais. Du coup, je n’ai jamais eu besoin des autres pour trouver l’inspiration et l’envie de créer. Je fonctionne aussi comme ça dans la plupart des autres domaines. Je n’aime pas compter sur les autres car, la plupart du temps, mes valeurs ne sont pas partagées, et ce n’est qu’un chemin détourné vers la déception et la rancœur.
Paradoxalement, probablement un éternel espoir de me prouver que j’ai tort, j’ai toujours voulu impliquer d’autres personnes dans mes projets. Avec l’expérience, je sais maintenant que je ne peux pas créer en « communauté » à rôles égaux, mais j’aime partager et donner.
Du coup, en quittant Kid North en 2013, je me suis retrouvé, j’ai beaucoup réfléchi sur ce que j’avais à dire, ce qui m’habitait. Je crois que j’avais en moi cette déception de n’avoir finalement jamais montré qui j’étais réellement, ce que j’avais au fond de moi, et c’était quelque chose d’important. Tant musicalement que dans la vie, globalement.
Il y avait une urgence d’être sincère, de m’améliorer et d’arrêter de porter le masque.

  • Il se dégage une sensibilité rare de tes premiers singles. Tu portes même avec confiance et passion des textes qui abordent les questions d’abandon et de solitude (Black Fire) et de courage et d’espérance (Quicksand). N’aspirais-tu pas finalement à composer des morceaux universels à travers TAUR ?

Non, je ne pense pas, ou tout du moins ce n’est pas mon but. Comme je te le disais précédemment, je m’attache dorénavant à une sincérité propre ; j’ai décidé d’arrêter d’écrire en autofiction comme dans Kid North. Ces deux morceaux parlent frontalement d’événements qui m’ont marqués ces derniers temps. Les prochains sont aussi très précis sur les thèmes évoqués, très personnels.
En revanche, comme j’écris en me basant beaucoup sur des métaphores et sur un imaginaire très visuel, les gens peuvent probablement se reconnaître dans mes propos, mais ce n’est pas mon but. Paradoxalement, j’aime aussi cette dualité : faire quelque chose de très égocentrique, douloureux par moments, volontairement énigmatique, tout en espérant que les gens me comprennent.

  • Pour dévoiler tes deux premiers singles, tu as fait le choix de la vidéo, à travers deux clips extrêmement soignés : le premier pour « Black Fire », en extérieur, tourné au milieu de magnifiques paysages froids et brumeux d’Irlande ; et le second, « Quicksand », en studio avec de nombreux figurants interprétant ton texte.
    La vidéo s’est-elle imposée d’elle-même pour dévoiler ton travail ? En aurait-il pu être autrement ?

Cette composante vidéo, c’est une adaptation à l’époque. Aujourd’hui, une sortie de single sans vidéo n’existe virtuellement pas. À part les producteurs, personne ne partage de liens Soundcloud avec ses amis.
TAUR, c’est aussi pour moi une revanche sur tout ce que je n’ai jamais apprécié dans mes autres expériences, mais que je n’ai pas eu le pouvoir de changer. Les clips sont quelque chose qui m’a toujours frustré, j’ai toujours eu l’impression que je subissais l’univers des réalisateurs. J’avais besoin de prendre le contrôle. J’ai ce besoin de tout faire moi même, de me prouver quelque chose. Je ne sais pas vraiment d’où ça vient, et c’est plus handicapant qu’autre chose, mais cette fois, j’essaye d’accepter ces impulsions et de les transformer en force. Je m’éloigne un peu de la question, désolé (rires).
Pour le clip de « Quicksand », je voulais au départ faire appel à mon ami Juliaon Roels qui est character-designer et un dessinateur surdoué. C’est lui a fait la pochette de « Black Fire », et avec qui je continuerai de travailler. Malheureusement, pour « Quicksand », ça n’a pas pu se faire au niveau timing ; mais ce n’est que partie remise.

  • Tu es présent sur chacun de ces clips ; une manière de dissiper tout mystère sur qu’est TAUR, pour souligner qu’il s’agit d’un projet solo ?

Je ne sais pas trop. Il y a un côté réfléchi ; j’ai cette impression que je dois me mettre en avant si je veux que les gens comprennent qui est derrière ce projet. En revanche, je ne suis pas du tout à l’aise avec mon image. C’est probablement un moyen de régler ce problème que j’ai avec mon apparence. Si les autres acceptent mon image et l’associent à ma créativité, si je me sens reconnu pour mes actes, alors je m’accepterai probablement mieux.

  • Au-delà de la vidéo, on peut constater un travail considérable porté au visuel (notamment la superbe pochette de Black Fire). De par tes expériences en tant que compositeur, pour la publicité et l’illustration sonore notamment, penses-tu, lors de chaque phase de ton travail, à l’image que tu pourras associer à ta musique ?

C’est important, mais je ne veux pas que ça phagocyte la musique. Comme je fais 99% du travail seul, l’image me prend énormément de temps. J’aime travailler sur ce point, mais je ne veux pas que ça devienne mon autre facette. C’est avant tout une question de contrôle sur les visuels que je diffuse.
Lorsque je passe soixante heures sur le tournage d’un clip et son montage, je n’ai pas l’impression d’être créatif, d’être dans mon élément. J’ai cette étrange sensation de perdre du temps précieux. Alors évidemment, oui, je contrôle mon image, et je pense à celle qui sera associée à ma musique, mais ce n’est pas forcément une partie de plaisir.

Taur - Black Fire

Et vu que tu parles de la pochette de « Black Fire », j’en profite pour glisser discrètement un lien vers le blog de Juliaon : juliaon.blogspot.fr

  • La mélancolie semble l’une de tes clefs de composition. As-tu besoin de te sentir proche des émotions que tu veux faire ressentir pour que l’inspiration vienne ?

J’ai une « vie intérieure » très compliquée, très difficile à gérer. Je suis rarement dans une homéostasie émotionnelle. Du coup, j’essaye de m’en servir comme moteur. En voyant les choses sous un angle positif, on peut dire que j’ai matière à m’exprimer dans TAUR.

  • D’ailleurs, travailles-tu les textes en parallèle de l’instrumentation ? Ou est-ce que les textes t’amènent à trouver la musique qui pourra coller avec ?

Les deux. Je ne suis pas chanteur ou songwriter, je me vois avant tout comme producteur. Ce n’est que très récemment que j’ai appris à comprendre l’importance des textes et du message. Mon ami Antoine Ollivier (Dawnshape / Marble Mouth) m’a communiqué sa passion pour le texte.
Il y a quelques années, je composais mes lignes de chant en yaourt, puis je trouvais des paroles qui collaient rythmiquement, dans la thématique du morceau. Alors que maintenant, j’ai des textes d’avance ; comme quoi…!
Mais je n’ai pas de manière prédéfinie d’installer une ambiance. Parfois, j’ai une instru entière qui n’attend que la voix ; parfois, c’est totalement l’inverse.

  • À ce sujet, tes textes cherchent-ils un écho dans une réalité ou aspires-tu à leur donner une dimension d’abord fantasmée et imaginaire ?

Non, tout est basé sur des faits précis, réels et vécus. C’est très égocentrique.

  • Nous avons pour l’instant découvert deux premiers titres extrêmement prometteurs ; que nous réserves-tu par la suite ? Un premier EP ?

Plein de choses (sourire) !
Je bosse comme un fou depuis quasiment un an maintenant sur mon univers. J’ai vraiment hâte de sortir le reste, car j’ai quelque chose de très excitant pour moi en tête : montrer qu’il est possible de faire quelque chose de cérébral et de pop, tout en ne s’attachant pas à un style musical particulier. J’en ai un peu marre des albums monobloc, des groupes à « style ». C’est en quelque sorte ma réponse à ça.
Pour l’instant, deux morceaux sont sortis : « Black Fire » et « Quicksand ». Un prochain sera disponible début septembre, « Leviathan », qui sera plutôt orienté trap. Puis l’EP, probablement en novembre et qui réunira ces trois morceaux ainsi qu’un inédit, « Ariane ».
J’ai aussi trois autres titres qui seront révélés en live, ainsi qu’une cover de CHVRCHES que je viens de sortir.

  • Même si tu ne souhaites pas t’enfermer dans un style en particulier, on retrouve cependant une identité sonore qui t’est propre.

C’est certain, j’ai mes éléments de composition favoris (TR 808, guitare, cordes, piano, synthé) et forcément, un style de jeu et de chant qui délimitent les frontières de mon univers ; mais je ne veux pas m’enfermer dans une direction musicale précise, que je souhaite toujours accompagner avec implication visuellement.

  • Tu parles de la transition vers la scène. Comment t’y prépares-tu ?

Il fallait dans un premier temps que je compose assez de morceaux pour pouvoir imaginer jouer en live. Puis j’ai dû réfléchir à l’organisation. Attention, je vais dire quelque chose d’inédit : je veux aussi tout contrôler en live. (rires)
L’expérience fait qu’il y a des choses que je ne veux plus, comme un batteur par exemple. Je veux aller vers quelque chose de simple, d’instantané. Je ne veux pas être seul sur scène, je ne veux pas non plus être uniquement « chanteur » ; donc, je dois réfléchir à une manière de proposer mes morceaux d’une façon intéressante tout en respectant les contraintes que je me suis fixées.
Au départ, on devait être trois sur scène ; puis finalement, maintenant, je me tourne plutôt vers un duo accompagné de cordes, mais tout ça reste encore flou. J’ai encore pas mal de réflexion devant moi. En tout cas, les lives devraient commencer fin 2015 – début 2016.

TAUR

  • Tu es développeur front-end en parallèle de tes projets musicaux. Le web et la musique étant infiniment liés de nos jours, se pourrait-il que TAUR devienne multimédia et interactif de par tes compétences dans ces domaines ?

Non, je ne pense pas. La plupart des expériences que j’ai été amené soit à construire, soit à voir de par les réalisations d’amis, ne m’ont pas convaincu sur ce que ça pourrait apporter à TAUR.
Mon pote Jérémy Saint-Prix a, par exemple, réalisé le site de Yara’n’Yared et c’est superbe. Mais globalement, ce genre d’expériences « multimédia » sont toujours très orientées expérimental, et je ne suis pas un grand fan de l’expérimental. Mais à voir, ce n’est pas exclu !


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