[Interview] Swear I Love You

Ils sont originaires de Vevey, commune semble-t-il paisible de 20 000 habitants, s’offrant une vue imprenable sur le grand lac Léman. Enfants de cette Riviera suisse, Pacifique Vuillemin (au chant, à la guitare folk et à la basse), Mehdi Benkler (à la guitare lead), Simon Genoud (à la guitare et à la basse), John Silvestre (au clavier et à la guitare) et Joël Bovy (à la batterie) forment, depuis 2019, Swear I Love You, fascinant quintet à cheval sur la tradition rock psychédélique et la pop de tradition anglaise. D’une classe folle et parfaitement indémodable, la musique allurée de ces fringants alpins résonne dès la première écoute (meilleures encore sont les suivantes) comme ces néoclassiques qu’on accueille avec autant de bienveillance que d’amour, réinventant avec enthousiasme des brassages musicaux aventureux et élégants. Autant dire que l’expression – parfois facile sinon galvaudée – de coup de cœur a résonné très vite dans nos esprits, sachant ici apprécier l’immédiateté, mais également saluer l’incandescente créativité de ces beaux parleurs du pays voisin. À l’occasion de la sortie au format vinyle de leur premier album éponyme ce vendredi, c’est au complet que Swear I Love You a pris le temps d’explorer les pistes, parfois enneigées, parfois glissantes de nos curieuses questions. On les découvre avec vous, tout en vous invitant, de grâce, à écouter et savourer leur premier LP au plus vite.

  • « Juré que je t’aime » est certainement la traduction la plus littérale qu’on peut faire du nom de votre groupe. Le rock se fait souvent le récit d’histoires d’amour passionnées, parfois cruelles et destructrices. Peut-on dire que ce vécu-ci transpire dans vos chansons ? Plus simplement, ce nom « Swear I Love You », que symbolise-t-il pour vous ?

Le nom Swear I Love You est une proposition de Mehdi inspirée par un morceau de The Pastels, « Ditch the Fool », où la phrase « I swear I love you ’til the death » est scandée à la fin, pour finir amputée du « I ». On aimait bien la façon dont cette faute de grammaire sonnait et surtout on était en train de monter ce nouveau groupe avec une envie nouvelle de pop douçâtre, de sortir un peu des ténèbres de nos anciens projets. Ce nom résonnait bien avec nos états d’esprit respectifs à ce moment ; ce groupe c’est une béquille pour nous, d’un côté c’est une déclaration d’amitié indéfectible entre nous, d’un autre, c’est effectivement des chansons qui parlent d’amants blessés et égarés. Swear I Love You, c’est un peu à double tranchant.

  • Avant d’aller plus loin, j’aimerais bien que vous me parliez de la pochette de cet album où vous vous mettez tous les cinq en scène autour d’un shooting photo en studio. Que raconte-t-elle de votre amitié, de votre complicité ?

L’image a été imaginée et composée par Pacifique. Elle a été réalisée avec l’aide de Chloé Cardinaux qui a déclenché l’obturateur ainsi que de Chantal Durante qui s’est chargée du design des pochettes. Notre musique se joue de certains clichés pop que l’on adore, elle est truffée de références allant des 70’s aux 90’s. Dans cette image, il y a un peu de tout ça ; une touche kitsch et romantique, une composition inspirée de la peinture classique et son symbolisme fort – quitte à faire de la pop, autant en adopter les codes ! Se mettre en scène de cette manière sur la couverture du disque est aussi une façon de se jeter à l’eau, se montrer au grand jour : on est dans une démarche généreuse avec des morceaux faciles, on n’en a plus rien à foutre.

  • Votre premier album est sorti à la mi-février en digital, avant une édition vinyle qui arrive ce vendredi 5 mars. On peut y découvrir des titres particulièrement mélodiques, ouverts autant vers la pop anglaise que le rock psychédélique. L’écriture et la composition de cet album, par quels procédés créatifs sont-elles venues ? Comment ont été pensés, structurés et mis en commun les sept titres qui composent ce disque ? Trouver l’ordre idéal pour présenter le disque final, ça a fait partie des longs débats entre vous ?

La naissance de ce projet, c’est d’abord l’arrivée triomphale de Simon dans notre trio déjà gagnant (rires). Il a su amener les harmonies manquantes à la guitare rythmique et dans les chœurs. Et par la suite, Pacifique a pu lâcher occasionnellement la basse, reprise par Simon, pour devenir notre voix. Le gros de l’album à l’exception de « Night Fruit » et « Memories » vient d’ébauches de Pacifique. Il a composé des suites d’accords des mélodies de voix, bref ce qu’on appelle communément des chansons. Ça s’est fait super naturellement, on était presque systématiquement d’accord avec les arrangements de chacun, dont la plupart a été composée durant l’enregistrement du disque (piano, double voix et overdubs). Il faut dire que nous n’avons pas enregistré dans un studio classique, mais dans un petit chalet, perché (rires) dans notre nid de coucou au-dessus de la mer de brouillard alors que le covid arrivait. On sentait déjà une énergie étrange débarquer.

Swear I Love You devant le chalet d’Ondallaz où a été enregistré l’album

Il est vrai que dans ce disque il y a de grands écarts stylistiques. Un peu dans l’idée des disques de Caravan (In the Land of Grey and Pink) ou de Gérard Manset, avec, une face A à chansons, et une face B plus instrumentale, plus obscure. Heureusement la production a aidé à donner un vernis uniforme à tout ça, que ce soit dans la prise son avec John Silvestre. Ou dans le mix avec Jari Antti (du groupe Navel NDLR). Et étonnamment, les textes s’enchaînent presque logiquement si l’on s’y attarde.

  • J’ai pu lire que Swear I Love You est né des cendres d’autres projets que vous aviez auparavant fondés (Forks et MK-Ultra pour les citer). On peut parler d’un procédé cannibalistique dans cette nouvelle aventure musicale ?

C’est vrai qu’avec Joël, Mehdi et Pacifique, on a vécu pas mal de choses ensemble musicalement depuis ces huit dernières années. On se connaît bien maintenant et on a du mal à jouer avec d’autres personnes. On se fait confiance et dès que l’un a une idée, on se met tous au service de celle-ci, du coup on peut effectivement dire que notre processus créatif est cannibalistique, même si Pacifique est végétarien !

  • Il faut absolument que l’on revienne sur le clip « Sound of Seashells » réalisé par Laura Morales, où à la manière de Colin Farrell dans The Lobster, votre ami Luke Franz se transforme en Homme-Moule. Vous pouvez revenir sur le tournage de ce clip et l’histoire de ce titre qui ouvre votre album ? Y’avait-il de ça quand vous avez écrit le pitch du clip ?

Pour les vidéos, nous n’avons travaillé qu’avec des amis artistes ou réalisateurs à qui nous laissons le champ libre. « Sound of Seashells » n’a pas fait exception. C’est Joël qui a demandé à Laura de faire un clip pour ce morceau, nous avons décidé de lui faire confiance et elle nous a proposé cette interprétation audacieuse ! Le texte est relativement imagé et surréaliste à la base et nous avons été ravis de son interprétation fantasque ; pour des détails sémantiques, il faudrait voir avec elle. Mais il faut dire que l’on a une relation intime avec la Belgique où nous avons beaucoup joué avec Forks. Donc les moules, ça nous connaît (rires). Avec les restrictions en vigueur et l’impossibilité de faire des concerts, on est super contents de pouvoir faire des virées avec notre van et du matos pour tourner des clips !

  • Derrière ce clip complètement jouissif et barré, j’y vois un message philosophique à l’instar du très célèbre dicton du gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin : « Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es ».

C’est cette part d’étrangeté qui génère un intérêt. Peut-être un message antispéciste (cause chère à Pacifique) : la vengeance des moules radioactives ?

  • Vous soignez vraiment vos clips, à l’instar de celui de « Smoke & Mirrors » illustré et animé par Linda Meli. Quelques mots (ou plus) sur cette collaboration artistique ?

On doit cette collaboration à Joël, qui se démène pour faire exister ce groupe ! Il a découvert le trait de crayon de Linda Meli et lui a donné carte blanche. Elle s’est superbement emparée du texte pour créer des tableaux vivants qui dépeignent parfaitement l’intention des paroles : ce titre plutôt enjoué dépeint une séparation amoureuse au moyen d’images mélancoliques.

  • Votre album est particulièrement marqué par ce grand (et beau) revival psychédélique de ces vingt dernières années à l’instar de celui initié par les Black Angels ou plus antérieurement encore par Anton Newcombe avec The Brian Jonestown Massacre depuis les années 90, tout en sonnant comme celle des années 60 et 70. Si vous deviez garder des disques qui pour vous ont construit la musique psychédélique, sur lesquels porteriez-vous votre choix et pourquoi ceux-là particulièrement ?

SILY : Commençons par notre patriarche Joël Bovy…

Joël : Si je dois revenir aux sources mêmes du psychédélisme qui a ensuite influencé mes goûts musicaux, c’est évidemment Pink Floyd ! Le morceau « Echoes » de 23 minutes et 32 secondes sur l’album « Meddle » en 1971. À chaque écoute, j’y redécouvre de nouvelles notes, de nouvelles ambiances, c’est tout simplement un chef-d’œuvre !

Mehdi : Bon, je vais dire Aphrodite’s Child, l’album « 666 » de 1972. Demis Roussos et Vangelis au sommet ! Un disque ultra ambitieux phoniquement parlant. C’est un peu le paroxysme du son. Lionel des Limiñanas m’a avoué que sa femme lui avait interdit de le passer quand elle est là parce que ça inviterait les mauvais esprits. Comme beaucoup de groupes de l’époque, la production est exemplaire, enregistrée avec le meilleur matos qui soit.

Simon : Love et son album « Forever Changes » de 1967. Pour moi, c’est l’apogée de l’orchestration ! C’est légèrement acide et c’est très narratif. C’est à la fois complexe et accessible, la pureté et la beauté en musique !

Pacifique : J’aurais aussi pu citer « Echoes » qui m’a marqué enfant, mais personne n’a encore mentionné The Beatles ! L’album « Revolver » avec sa conclusion magistrale « Tomorrow Never Knows », pour moi, c’est le premier pas de l’homme dans une nouvelle dimension musicale. Que serait le psyché sans l’expérimentation technique introduite ici et l’ouverture sur la culture indienne de Harrison ?!

  • On parlait juste avant d’Anton Newcombe et je crois savoir qu’une vraie amitié existe entre Mehdi, ici à la guitare et l’ancien chanteur de BJM, qu’il a eu l’occasion de voir à plusieurs occasions en live, notamment via son activité de photographe. Comment s’est-il finalement retrouvé à enregistrer ses parties de guitare sur l’un des titres de votre album ?

Alors, tout d’abord, il faut rectifier cette information qui est partiellement vraie : Anton n’apparait pas sur l’album, il a cependant remixé et réinterprété le morceau « Down The Stream ». Sa version ne conserve que les voix originales, il a rejoué avec sa touche désinvolte tous les instruments, comme pour nous corriger (rire). Cette version sera pressée sur un deuxième disque de remixes qui sortira en mai, qui contiendra aussi un remix hypnotique du groupe Die Wilde Jagd. On vous donnera des nouvelles ! Il est vrai que Mehdi et lui entretiennent une amitié suite à leur rencontre commune avec le photographe Richard Bellia. Et depuis, il est venu plusieurs fois mixer ou jouer au festival de la Nox Orae, organisé par Joël Bovy. C’est notre pote à tous.

  • La suite de l’histoire pour Swear I Love You, comment l’envisagez-vous ? La reprise du live dès que possible ? Le retour en studio pour composer de nouveaux titres ? Dites-nous tout !

Alors oui, évidemment, on est impatients de pouvoir jouer ce disque sur scène, on saisira la première occasion ! Pour le reste, on met notre temps à profit ; encore deux clips en préparation, la sortie de ce deuxième maxi de remixes en mai et pas mal de morceaux en chantier qui devraient donner lieu à un deuxième album au début de l’année prochaine si tout roule…

On a déjà fait un premier maxi avec des remixes, dont ce super remix de Vox Low. On a voulu sortir des albums de remixes un peu à la mode Manchester 90’s ou Depeche Mode dans les 80’s.

  • Un mot sur votre label, les Belges d’EXAG’ Records. Comment vous êtes-vous connectés avec eux pour sortir cet album ?

Comme dit précédemment, on a une longue histoire avec la Belgique. Avec Forks, on a joué plusieurs fois au Magasin 4 et au Stellar Swamp Festival à Bruxelles. C’est le festival de Valérian qui jouait avec les Moaning Cities et qui joue maintenant dans Phoenician Drive. Il s’occupe également avec Greg du label EXAG’. L’année dernière, au milieu de nulle part, dans un festival pirate en plein covid, on a fait notre premier concert avec Swear I Love You. C’était du grand n’importe quoi, on a joué à l’aube, après un concert monumental des Phoenician Drive. Malgré l’état des troupes sur scène, Valérian a su détecter un soupçon de potentiel dans notre performance et nous a proposé d’intégrer son label (un grand merci à Greg du label pour tout son boulot).

  • Pour finir, un groupe suisse à suivre absolument ces prochains mois à nous recommander chaudement ?

Lors de notre dernier concert – aux Docks de Lausanne, pendant le Croc’ the Rock Festival – on a partagé l’affiche avec Fomies. Un groupe de Vevey super, du garage fuzzy qui donne envie de faire le tour du lac Léman en Mustang.

« Swear I Love You » de Swear I Love You est disponible depuis le 12 février 2021 en digital et depuis le 5 mars 2021 en vinyle chez EXAG’ Records.


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