[Interview] Sunshade

Quelques mois après la sortie de son formidable nouvel opus, « Souvenir », il était temps pour nous de nous entretenir avec Sunshade. En effet, le duo parisien, dont la musique aussi poétique que naturellement entêtante nous a impressionnés lors de sa découverte, a beaucoup à dire sur ce qui le motive, le pousse en avant et, surtout, lui inspire ces chansons aussi belles qu’intelligentes et remarquablement bien structurées. Entre émotion artistique et sagesse instrumentale, « Souvenir » s’était révélé comme l’une des belles réussites françaises de ces dernières semaines, et nous a donné l’envie de laisser la parole à Mathieu et Jean-Christophe.

  • Bonjour à tous les deux et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter pour ceux qui ne vous connaîtraient pas encore ?

Jean-Christophe : Bonjour, Jean-Christophe Valleran et Mathieu Rivalan, nous vivons à Paris et notre projet s’appelle Sunshade. On vient de sortir notre deuxième album, « Souvenir ». Tout comme le premier, « Music By The Pool », il s’agit globalement de folk et d’indie pop. Nous composons et réalisons ensemble nos chansons.

  • Entrons dans le vif du sujet : une année sépare « Music By The Pool » de votre nouvel opus, « Souvenir » ; et pourtant, la maturité du second aurait certainement pris plusieurs années pour d’autres artistes. Comment s’est déroulé le processus de composition durant ce laps de temps assez court ?

Mathieu : Merci, ça nous fait plaisir. Je vois surtout beaucoup d’artistes qui mettent très peu de temps à trouver un truc complètement nouveau et génial ; je pense notamment à King Krule, que tu connais. C’est une situation un peu particulière, d’avoir sorti le deuxième album aussi vite. Moi, je vois une véritable continuité entre les deux dans l’intention, mais les résultats sont différents. On ne fera pas ici notre autocritique ; mais ce sont, dans les deux cas, des morceaux composés comme des chansons, très chantées et très produites, avec une communauté de thèmes et de méthodes. Nous travaillons à deux avec des responsabilités assez déterminées. Sur « Souvenir », Jean-Christophe a composé et enregistré la quasi intégralité des instrus, il a fait l’essentiel de la prod’, moi les paroles et le chant. On structure les morceaux ensemble. On compose beaucoup, un peu en acharnés de travail, on se voit plusieurs fois par semaine. Des fois, on est franchement en vase clos. C’est l’avantage de bosser à deux.

Jean-Christophe : Il me semble que « Souvenir », même s’il est plus sombre et resserré que notre premier album, s’inscrit dans la continuité des derniers titres composés. Mais c’est vrai que la moitié des titres de « Music By The Pool » étaient aussi des moments de découverte, d’expérimentation de la collaboration, Mathieu a joué plus de guitares, on dessinait Sunshade tout en composant l’album. « Souvenir » est plus déterminé en termes de méthode et de production.

  • « Souvenir » ne laisse aucun temps mort et regorge de détails précis en termes d’arrangements. Comment vous partagez-vous les rôles dans le travail d’enregistrement et dans les choix de production que vous faites ?

Jean-Christophe : On a fonctionné de façon plutôt radicale, en se répartissant très clairement les rôles. Je compose et produis plutôt instinctivement des démos assez poussées du point de vue des sons, elles restent la base de notre prod’. Mathieu écoute, aime, il adore, parfois il met de côté des trucs, il pose des voix et un texte sur des démos. Puis on valide tous les deux l’idée générale. À ce moment-là, ça va très vite : on couche les pistes les unes après les autres, on s’enthousiasme. On profite de cette étape pour structurer ensemble les titres autour du texte. Quant aux choix de production, les sons qui me parlent sont surtout ceux qui se rattachent à des souvenirs ; c’est, chez moi, un truc étrange constitué d’impressions sonores floues issues des musiques de film des années 70, François de Roubaix, Ennio Morricone, John Barry ou bien de la scène pop des années 80, rien de précis, mais majoritairement des textures qui évoquent Japan, The Talking Heads, XTC ou Talk Talk. Pour la voix, Mathieu a une belle culture folk qui imprime une direction forte dans le traitement du chant, les harmonies et, surtout, le doublage. Sufjan Stevens et Syd Matters, par exemple, sont des productions de voix vers lesquelles on aime tendre. Paul Simon, également.

  • Votre musique offre un sentiment de mélancolie mêlé à une sensation de sourire et de bonheur dans le même temps ; est-ce un paradoxe que vous cherchez à reproduire consciemment, ou cela vient-il au fur et à mesure de l’avancée du disque et des chansons ?

Mathieu : La mélancolie est, je crois, surtout dans notre deuxième album. C’est une question qu’on s’est posée pendant qu’on enregistrait. À la fin, c’est ce qui a donné le titre du disque et du single. C’est la conséquence d’un air du temps, d’éléments personnels, d’un rapport au type de son aussi. Il s’agit en effet de chansons qui évoquent la tendresse du passé, des souvenirs précis qu’on essaye de présenter de manière belle et optimiste, parce que c’est notre tempérament et notre inclination esthétique. Les Oreilles Curieuses viennent de dire de nous qu’on est « la bande-son du dimanche après-midi ». J’aime bien, parce que c’est un moment de contraste, le dimanche, entre le constat de la semaine passée et l’anticipation de celle qui arrive. Entre chien et loup, un moment de sentiments vagues. Pour répondre à ta question, ce n’est pas une démarche, c’est un tempérament et une façon de gérer des choses personnelles. « Fall in B » est une chanson, et tu l’as bien compris dans ta chronique de l’album, qui évoque une promenade dans un décor brumeux. Le « B » du titre, c’est pour « Blaricum », une petite ville de la banlieue d’Amsterdam où j’étais à l’automne pour enterrer quelqu’un dont j’étais très proche. C’est triste, alors pour prendre une forme de contre-allée, la narration se concentre sur les détails de la saison, le rouge des feuilles, le froid de l’air, les vêtements de deuil, les pavés de la rue. Et, alors, le détail anesthésie le sentiment général. Sur « Tangerine », c’est la description d’un couple heureux qui prend son petit déjeuner et qui mélange des impressions de lumière et d’ombre, de proximité et de distance. Je transforme des détails matériels, comme la clémentine, en métonymies qui renvoient à d’autres trucs qui lui sont connectés. »Disorder », ce sont les impressions de quelqu’un qui fume sur le porche de sa maison. Donc, oui, c’est un paradoxe, celui propre au monde du ressenti.

  • Il est difficile de qualifier votre musique d’indie pop, car elle est bien plus que ça. On y trouve également des éléments se rapprochant du folk dans votre démarche. Etes-vous d’accord avec cette idée ?

Mathieu : Pour moi, ce deuxième album, c’est de la pop folk, parce qu’il y a une tension entre de la dynamique et de l’entraînement d’une part, et quelque chose de plus freiné à côté, de plus lourd, plus contemplatif et aussi, disons-le, plus dépressif. Et c’est souvent ce mélange qu’on appelle indie aujourd’hui. Regarde « Age of Adz » de Sufjan Stevens : des morceaux comme « Impossible Soul » ou « Vesuvius », c’est la même idée. Je serai toujours du côté du folk, parce que j’ai appris la musique seul, par la guitare sèche et par le chant, bref par l’acoustique et le minimal, et que ma base de compréhension de la musicalité, c’est cette configuration-là. J’ai appris à parler et à écrire (sur le plan de la poésie musicale) avec Sufjan Stevens, Joanna Newsom, Bon Iver, The Antlers, Belle & Sebastian, The Decemberists, Eels. Tu connais The « Milk-Eyed Mender » de Joanna Newsom ? Je trouve que c’est un des plus beaux albums de folk. Il y a une longue chanson qui s’appelle « Sadie », elle parle à son chien qui l’accompagne tout au long de la journée. La parole est très travaillée, avec un lexique super ciselé dans la description de son environnement physique et psychologique ; et en même temps, c’est à son chien qu’elle parle, une situation ultra-domestique, et elle se sert de cette description pour aller vers des considérations plus générales sur la vie qu’elle mène. Et bien, je pense que le folk, outre le rapport à la guitare et à l’acoustique, c’est aussi cette démarche très descriptive qui va du particulier, du domestique (un endroit, une conversation, une lumière) vers le monde des idées, vers le général. C’est une vieille ligne de fracture de la littérature, d’ailleurs. C’est l’une des définitions du naturalisme.

  • Des titres comme « Tangerine » ou « Fall in B » laissent une grande place à l’aspect instrumental de votre musique. Ressentez-vous le besoin de laisser les titres respirer ? Comment évoluent-ils lors des sessions d’enregistrement ?

Mathieu : Jean-Christophe et moi avons plutôt tendance à beaucoup aimer le chant et à vouloir charger les compositions, c’est ce qu’on sous-entendait lorsqu’on disait qu’on compose avant tout des « chansons ». Beaucoup de projets, parmi les trucs un peu d’avant-garde (Animal Collective, Gauntlet Hair) ont tendance aujourd’hui à le faire disparaître ou à s’en éloigner, le shoegaze aussi. Nous, c’est un peu l’inverse. Mais on aime aussi les longues outros instrumentales bien produites ; ça revient presque à chaque fois sur les morceaux de « Souvenir ». On n’est pas originaux, en ce sens.

Jean-Christophe : Oui, nous sommes plutôt classiques, en fait. Je suis un admirateur de Paul McCartney et des Beatles. Ils ont défini ce qu’est une chanson pop, tu les entends dans quasiment tout ce qui a été produit des années 60 à aujourd’hui. J’y pense chaque fois que j’écoute Eels, The Pixies ou Nirvana. Mais il est vrai que les instrumentaux que nous intégrons ne sont pas présents uniquement pour créer des respirations ou des fins ad lib ; ils répondent surtout à cette sensation que tu as quand tu écoutes un passage génial dans un titre et que, frustré, tu te mets à l’écouter en boucle. Je ressens ça lorsque j’écoute le magnifique arpège de guitare énervé et précis de Metronomy sur le pont de « Corine » ou sur les titres somptueux de Grandaddy comme « A Lost Machine ».

  • Les claviers, bien que discrets, revêtent une place capitale dans l’atmosphère de vos compositions. Comment les intégrez-vous aux titres ?

Jean-Christophe : J’ai envie de retourner la question : comment intègre-t-on le reste de la production aux claviers ? En effet, les claviers ne viennent pas enrichir la prod’, ils sont presque toujours à l’origine de la composition sur « Souvenir » ; c’est le matériau premier de notre son, même si cela ne domine pas avec évidence. Mon instrument principal est la basse, et j’avais vraiment envisagé « Music By The Pool » comme un disque avec des lignes de basses très présentes et, je l’espère, plutôt bien composées. Pour ce deuxième album, j’ai laissé de côté cet ego d’instrumentiste. Les drumboxes et les claviers forment l’essence des chansons, le point de départ. Seule « Tangerine » est à part : bien que cela ne soit pas évident à l’écoute, elle est entièrement composée avec une guitare folk durant un séjour sur les rives du lac de Constance.

  • Comment parvenez-vous à retranscrire la complexité de vos compositions sur scène ? Retravaillez-vous les chansons pour leur donner une seconde vie face au public ?

Jean-Christophe : Oui, alors voilà tout l’enjeu et la complexité de ce qui nous attend. Sur le premier album, on a monté un vrai groupe de scène autour d’une structure traditionnelle batterie, basse, guitares et claviers. On a perdu pas mal de textures et d’ambiances liées à la production, on avait l’impression d’être un bon groupe de reprises de… Sunshade ! Nous sommes sortis de cette expérience avec l’idée de construire le live davantage sur les sons de l’album, tout en retravaillant avec des machines les adaptations nécessaires. La difficulté réside principalement dans la composition et l’arrangement des voix : elles sont plutôt ambitieuses, elles comportent de nombreuses strates et harmonies. On travaille donc à quelque chose de plus resserré autour de la prod’ afin de laisser de l’espace pour le chant. On ajoutera progressivement des musiciens, mais il faut que ce soit bon à deux ou trois d’abord.

  • Quels ont été les échos que vous avez reçus depuis la sortie de « Souvenir » ?

Mathieu : L’album est sorti il y a un mois. Les gens qui nous suivent sont peu nombreux, mais ils sont assidus et nous portent beaucoup. C’est pour eux qu’on travaille vite, aussi. On a eu l’impression que les gens nous écoutaient davantage sur cet opus, et plus minutieusement. L’attention aux détails a été plus grande et on a eu le sentiment d’être clairement entendus et écoutés. Un album porte un discours aussi à un moment, et je crois que sur ce deuxième album, si on a réussi un truc c’est de trouver le nôtre. Discours au sens large, c’est-à-dire façon de parler, de transmettre, d’amener quelqu’un à voir comme toi. Côté textes, mon discours, c’est la narration par évocation. Sur « Lines », on accumule des détails du paysage urbain : les ponts, les bâtiments, et puis quelqu’un au milieu de tout ça, qui progresse dans le décor un peu froid de la banlieue, la nuit. C’est flou, c’est imparfait ; et au final, ce qui guide la progression, c’est l’envie de vivre, de rester là pour regarder. Et, pour la première fois, des gens (dont tu fais partie) nous ont écrit pour nous dire que ça les touchait, qu’ils se retrouvaient dans cette vision un peu vague et impressionniste du monde, bref que ça leur disait quelque chose. Quand tu écris, c’est important, à un moment, d’entendre ça.

  • Que peut-on espérer de la part de Sunshade dans les mois à venir ?

Mathieu : On prépare des concerts pour le printemps et également un clip qui sera en fait un petit film d’animation. C’est notre illustratrice, Emmanuelle Valleran, qui travaille dessus et ça va être magnifique. En toute logique, on a choisi le single-titre « Souvenir », qui est un morceau assez compact évoquant une série de réminiscences et d’impressions. Le clip va fonctionner comme ça : c’est une histoire de flashes relatifs au passé et à l’enfance. Le teaser est sur Vimeo.

  • Souhaitez-vous ajouter autre chose ?

Mathieu : Qu’on te remercie, d’abord pour ton travail de découverte sur indiemusic, ensuite pour l’intérêt particulier que tu nous portes.


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