Avec sa myriade de lumières statiques, « City » regarde droit dans les yeux la musicalité de The Cinematic Orchestra. L’un de ses chefs de file, Stuart McCallum, reprend la recette bienveillante et élégiaque du groupe londonien en y ajoutant son grain de sel, plus brut et corsé, servi sur une toile de scènes urbaines plus hypnotiques les unes que les autres.

Cette immensité de verre et de béton est certainement ce qui caractérise le mieux la vie de Stuart McCallum. Une vie frénétique, pleine de sons et de lumières en partance pour les étoiles. En somme, une course universelle qu’il a concourue en partie jusqu’ici avec ses acolytes de The Cinematic Orchestra, êtres suprêmes de l’enchantement collectif, et qu’il continue de suivre seul aujourd’hui avec la même endurance, la même ténacité et autour de cette même intention extralucide de faire une musique pour les sens, et rien d’autre. D’ailleurs, depuis l’album « Ma Fleur » (2007), c’est le silence après la déflagration, comme s’il avait été l’album-testament du groupe. On se souvient du soulèvement émotif massif que procuraient les morceaux, aux influences jazz et downtempo, utilisés maintes et maintes fois pour appuyer chaque pathos de la télévision et des publicités pour parfums et autres capsules commerciales. « To Build A Home » et les autres, extraits en partie de leur seule et unique bande originale composée pour l’envolée animalière « Les Ailes Pourpres », ne méritaient pas un tel châtiment. Néanmoins, ces royalties ont certainement le mérite de leur permettre de se produire encore dans quelques salles autour du monde, et c’est tant mieux. En parallèle, ce même McCallum profite de cette sorte de démantèlement (pour ne pas dire séparation) pour s’initier tranquillement à la composition solo en sortant quelques albums. Mais en piqûre de rappel, parce qu’il ne peut inhiber ses propres origines, son dernier album, « City », ne fait que (re)confirmer que son sang coule bel et bien dans les mêmes veines que celles de ses compatriotes.
Nous assimilons très largement (et à mauvais escient) ce genre de musique à celle qui nous a mis plus d’une fois en situation dans une salle d’attente, que l’on écoute d’une oreille furtive dans un ascenseur ou bien, pour les plus chanceux, que l’on savoure gracieusement devant une olive plongée dans un spiritueux. Victime de son environnement et de sa nature à tranquilliser les âmes, cette musique est dite « lounge », désignée presque vulgairement si on en perçoit sa subtilité. Au-delà de sa nature malhonnête de musique de fond, son histoire pose des bases plus sérieuses : elle est une nuance de la musique jazz, tout de suite plus respectée par les aficionados. Stuart McCallum s’évertue donc à traduire ses pensées et ses envies par ce vecteur sinueux qu’est le jazz, simplifié (ou rendu accessible) par une ambiance électro posée, celle-là même qui compose la charpente de « City ». Tout ce beau monde, fait de fulgurances fraîches et électriques, peut se résumer en trois mots : ambient-electronica-jazz, ou plus simplement « jazz alternatif », qui conçoit une transe moins viscérale et mathématique que le jazz dit « fusion » ou « free jazz » des années 70. Faisant l’apologie d’une liberté absolue dans l’exercice de joutes souvent improvisées et expérimentales, ce jazz n’inspire pas (ou alors très peu) Stuart McCallum. Nous avons là une musique créée pour voguer dans les nuages, vaporeuse et orchestrale, qu’il décline avec des lignes de basses et de percussions, agrémentée par endroits de chœurs blues (City, North Star, Said and Done), choses que l’on retrouvait également dans la musicalité de The Cinematic Orchestra. Puis, dans une mouvance uniquement instrumentale, on retrouve une énergie feutrée et contenue dans « Trio Seven » et « T-Onics », tous deux représentatifs du sentiment laconique dans lequel l’album se complaît.

Comme si on écartelait un cinémascope, le panorama de (La ?) « City » offre un plan à 360° doté d’un large panel de couleurs floutées qui ne manquent pas de tamiser, avec élégance, la musique actuelle. La nonchalance de ces sons, belle et non figurative, consolide la contemplation quasi-instantanée que l’écoute suscite. Elle nous permet de flotter à la pointe de ses gratte-ciels, d’où on peut imaginer entrevoir des lumières de vies parcourant à la hâte les rues de ce chatoyant labyrinthe.
« City » de Stuart McCallum est disponible depuis le 18 mars 2016 chez Naim Jazz et Modulor.
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