[Interview] Steve Gunn

Difficile de catégoriser Steve Gunn : musicien, producteur, compositeur, le natif de Pennsylvanie gravite depuis des années autour de la scène psychédélico-folk américaine, que ce soit en solo, ou aux côtés de Kurt Vile et The War on Drugs. Il revient en 2019 avec un nouvel album très personnel, « The Unseen Between », hanté par le décès de son père à qui il dédie dessus le sublime titre « Stonehurst Cowboy ».

crédit : Clay Benskin
  • Quelles sont les principales différences entre le Steve Gunn musicien, le Steve Gunn producteur et le Steve Gunn en solo ? Ça change d’une quelconque manière ton approche de la musique ?

Je pense que ce sont des choses très différentes, qui dépendant surtout du contexte dans lequel j’aborde le projet. Néanmoins toutes mes casquettes ont un point commun : la manière dont j’entends et je perçois la musique. J’ai produit récemment un album pour Michael Chapman, et mon job était clairement de « prêter » mes oreilles, pour qu’il soit sûr que tout sonnait bien ensemble et bien placé dans la stéréo sur l’enregistrement. Je fais la même chose pour ma musique évidemment, mais c’est moi qui joue et chante donc je suis plus investi émotionnellement et personnellement. Mais l’idée générale serait ma capacité à écouter et entendre attentivement, avec minutie.

  • Quelles expériences précédentes ont pu t’aider pour cet album ?

Avoir produit des albums m’a aidé à comprendre l’importance du travail en studio. Je suis aussi sensibilisé à l’importance de certains aspects de la vie de musicien : la patience notamment, l’inspiration, le calme, la création d’un environnement positif et négatif, notamment via les autres musiciens impliqués dans le projet, ou encore être capable de se faire confiance et suivre son instinct sur certains points. Je pense qu’il y a un aspect « performance » dans l’enregistrement, et c’était pour moi une découverte importante.

  • En quoi cet album est différent de ton précédent alors ?

Je pense que la production de cet album est sur un « plus gros calibre ». On a travaillé dans un super studio à Brooklyn, qui s’appelle Strange Weather. C’est un espace très confortable avec du matériel incroyable. C’était la première fois que j’avais l’impression d’être dans un vrai espace complètement professionnel. Les musiciens avec qui j’ai joué sur l’enregistrement étaient aussi vraiment très bons. Peut-être que globalement j’étais plus préparé. J’ai eu plus de temps que d’habitude pour écrire ces morceaux, et beaucoup les jouer avant de les enregistrer, ça a dû beaucoup aider à la fin.

  • Il sonne d’ailleurs assez mélancolique. C’était une volonté ou plus en lien avec ton état d’esprit à ce moment ?

C’est vrai qu’il est assez mélancolique, oui. Beaucoup des morceaux dessus sont le miroir de mes réflexions sur ce qu’il se passait autour de moi à cette époque. Je ne pense pas être du tout quelqu’un de négatif, ou toujours de mauvaise humeur. Pour autant, pour cet album, je pensais à des choses sérieuses quand j’ai commencé à écrire les morceaux. Néanmoins, j’estime qu’il y a un second niveau de lecture dans mes textes qui porte tout du long un message d’espoir.

  • Quelles ont été tes influences principales durant l’écriture ?

Il n’y en a pas spécialement eu. J’ai écouté les albums que j’aimais, lu de la poésie, regardé des films, rêvassé, été contemplatif… J’ai passé beaucoup de temps à travailler sur ces morceaux seul dans mon studio. J’avais beaucoup de temps pour y réfléchir et croire à mon processus d’écriture, quand bien même celui-ci était beaucoup plus improvisé que d’habitude. Travailler dans l’inconnu était une nouveauté pour moi, mais m’a permis de progresser. Il m’arrivait par exemple de chanter des bouts de phrases qui me passaient par la tête et qui ont fini sur l’album.

  • Tu as l’air d’avoir une approche très organique de la musique. Il y a des parties de guitares assez techniques par exemple sur certains de tes morceaux. C’est important pour toi de garder ce rapport à l’instrument ? Surtout de nos jours où il semble que la recherche du son est plus importante que la technique ?

J’aime travailler à ma façon oui, avec mes propres, étranges et pas très orthodoxes connaissances musicales. Je pense que c’est très important de conserver ce qui nous rend uniques et originaux, en tout cas sur le plan musical, et de croire en ses propres caractéristiques, et voir jusqu’où tu peux les pousser. À ce titre, j’ai repoussé mes propres barrières sur le plan vocal, et je me sens beaucoup plus à l’aise avec ma voix aujourd’hui. Je pense que c’est dû à ma grosse période de tournée récente, qui m’a permis de m’améliorer chaque soir.

  • Tu évoques un certain Jean-Pierre dans un de tes morceaux. Qui est-ce ?

Juste un personnage qui m’est venu à l’esprit quand je regardais le film « Vagabond » d’Agnès Varda (« Sans toit ni loi » dans sa version française NDLR). Je suis un vrai fan de son travail et j’ai trouvé son film très inspiré, touchant et émouvant à beaucoup de niveaux. Ce morceau est un hommage à ce film en quelque sorte.

  • À ce titre, où trouves-tu ton inspiration pour écrire tes paroles ?

Un peu partout… Dans les lectures, la poésie, l’art, le sommeil, les voyages, les films, les conversations d’inconnus, mes fous rires, les animaux, la course, les déambulations nocturnes…

  • Tu vois tes paroles comme une certaine forme de poésie ?

Peut-être bien oui, avec tout le respect que j’ai pour la poésie. J’essaye de créer un imaginaire avec mes mots. Ce que j’aime avec mes paroles, c’est l’interprétation qu’en ont les auditeurs. Je ne peux pas me considérer comme un poète, mais peut être que mes paroles se rapprochent de la poésie oui.

  • Il me semble qu’aujourd’hui beaucoup d’artistes américains prennent position directement ou via leur art à propos de la politique. Ça n’a pas l’air d’être ton cas ? Tu penses qu’on vit une petite recrudescence de la scène engagée/militante ?

Il y a aujourd’hui, en effet, une prise de conscience globale de ce qu’il se passe politiquement aux États-Unis. Les choses prennent une tournure assez effrayante et les artistes y réagissent oui, c’est naturel. Il y a une urgence à transformer les choses avant qu’elles ne dégénèrent.

crédit : Clay Benskin
  • J’ai lu que le morceau « Lightning Field » était inspiré par l’oeuvre de Walter de Maria (implantation de 400 poteaux en acier dans le désert du Nouveau-Mexique, censés attirer la foudre et donc pouvoir l’observer). Tu peux m’en dire un peu plus ? Quel lien fais-tu entre les différentes formes d’art ?

Mon inspiration vient de plusieurs artistes, et Walter de Maria est un de mes favoris, oui. Je voulais écrire un morceau inspiré par cette oeuvre, pour l’impact qu’elle a sur ses visiteurs, et comment elle se sert de la perception des personnes qui la regardent pour se transformer. Il y a un facteur chance déterminant dans ce type d’expérience. Et je voulais faire une chanson similaire. J’aime me dire que mes morceaux se transforment de façon similaire : ils sont ouverts à l’interprétation et à la réflexion. J’aimerais être peintre, ou écrivain un jour, ou peut être même coiffeur, charpentier, j’en sais rien. Mais pour le moment, j’espère pouvoir rester dans la musique encore quelque temps !

Retrouvez Steve Gunn en concert le 1er avril au Sonic à Lyon et le 2 avril au Petit Bain à Paris.


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