[Interview] Sneak Peek

Évoluant à la lisière ténue entre darkwave, post-punk, grunge et pop, le duo parisien Sneak Peek dévoile ce vendredi son premier EP « The Violence of Your Eternal Love ». Un disque urgent, vital, brûlant, incantatoire également avec ses motifs ésotériques gravés sur la pochette. C’est particulièrement intrigué que nous sommes allés à la rencontre du couple citadin formé Rémi et Émilie Sauzedde pour tenter de percer quelques-uns des mystères de cette nouvelle aventure musicale des plus sauvages et enivrantes.

crédit : Clément Moussière
  • Au tout début des années 2010, vous avez formé le duo electroclash Bois Noirs. Depuis on vous a vu chacun emprunter des chemins différents, et pas seulement en musique, toi Rémi avec Apollo Noir et toi Émilie en tant qu’illustratrice / créatrice avec Maison Ours. Cette envie de reformer ce couple aussi sur disque, il est né comment, de quelles pulsions, de quelles envies ?

Émilie : En réalité, nous n’avons jamais réellement arrêté de faire de la musique ensemble, nous nous sommes essayés à divers genres. L’envie a toujours été là, même si on a décidé de ne pas partager l’entre-deux. Nous sommes juste revenus aux sources, avec la pulsion de partager cette fois le fruit de notre travail.

Rémi : De mon côté, je me suis vachement investi sur Apollo Noir, Santé Records et mon taf de prod / mixeur. Mais c’est clair que pendant toutes ces années on a continué à faire du son ensemble et échanger beaucoup d’idées.

  • Ce nom « Sneak Peak » (coup d’œil furtif en français) que symbolise-t-il pour vous ? Que raconte-t-il de votre histoire ?

Émilie : Là, on rentre dans LE truc deep, hahaha.
J’ai été interné à l’âge de 32 ans à l’hôpital psychiatrique parce que mon état de conscience s’est modifié sans drogues ; et de mes hallucinations, j’ai entraperçu des brides d’une autre réalité. Il n’y a rien de magique ou de surhumain, c’est une expérience. D’où ce fameux œil qui entraperçoit.

Rémi : Bien balancé ouais. C’est aussi lié à ce côté super urgent de vomir notre musique. L’esprit rock est en nous. Personnellement, je travaille sur pas mal de projets pop en tant que réal ou mixeur et c’est un travail très méticuleux et parfois très long. Avec Sneak Peek, je voulais tout l’inverse.

  • Pour poursuivre sur la notion de symbolique, vous êtes tous les deux graphistes de métier. Sur la pochette de « The Violence of Your Eternal Love», on trouve notamment un caducée ; le fameux bâton d’Hermès entouré par deux serpents, et une khamsa ; ce symbole porté en amulette, censé protéger du mauvais œil. Cette réunion de symboles sur cette pochette, c’est une mise en garde, une forme de protection… ?

Émilie : Il n’y a pas aucune mise en garde dans cette pochette. Je pense qu’elle peut paraître sombre à première vue, si l’on ne connait pas ces dessins. Mais ce n’est pas le cas.
Tous les symboles sur la pochette représentent pour moi, un éveil, une naissance, une croissance. C’est pas parce qu’ils sont « énigmatiques » à première vue qu’ils sont nocifs : vous avez un ouroboros, le soleil et la lune, la fleur de vie, le caducée : que je nomme Kundalini, mais tout dépend des cultures, la vessie du poisson, la merkabah, l’ânkh. Lorsque l’on se pose des questions, le langage des symboles est riche et plein d’apprentissages : c’est un langage universel.

Rémi : J’y connais pas grand-chose en symbolique, même si je découvre. J’adore en revanche le côté très mystérieux que cela dégage.

Émilie : L’EP raconte un voyage intérieur sur le chemin de la guérison. Tout comme les symboles présents sur la pochette. J’invite les plus curieux à aller lire les significations des symboles et que chaque personne puisse avoir son point de vue et voir ce qu’il veut y voir.

  • En lançant l’EP, on est amené à ressentir une forme de danger, d’oppression, de noirceur qui s’invite. C’est une sensation que je trouve particulièrement présente sur le début du disque avec « Pick Me Up» et le titre éponyme. Enregistrer ce disque semble, peut-être encore plus pour toi Émilie au chant, quelque chose de très physique, de corporel voire de l’ordre de la transcendance. Sur la base de quelles expériences avez-vous composé ces morceaux ?

Émilie : Oui, ta lecture est intéressante, je vais méditer là-dessus (sourire). Le travail qui a été fait, je dirais qu’il exprime plus un travail d’ombre et de lumière, le but recherché étant l’unicité, la non-dualité donc. Le titre « The Violence of Your Eternal Love » peut se lire d’une façon positive, d’une façon négative tout dépend ce que l’on veut y voir.

La première chanson, « Pick Me Up », parle d’un état, d’un état qui ne nous convient plus et dont on veut se délivrer, l’on finit par transmuter, mais le nouveau comporte lui aussi son lot de bonnes choses et mauvaises choses, alors on a besoin de remontant pour l’accepter.

La seconde, « The Violence of Your Eternal Love », parle de l’expérience même et donc oui de transe, c’est dur, physique, mes yeux ont saigné une pluie d’étoiles.

La troisième, « The Butterfly Will Soon Die », c’est « Pick Me Up » inversé, apaisé sans remontant.

« Phoenix », c’est toujours une multitude de questions existentielles, mais aussi de la force, de l’acceptation de l’espoir, le tout bordé d’un côté un peu épileptique. Et évidemment le titre de la chanson exprime une renaissance, la fameuse expression « renaître de ses cendres ».

« Shit Money », c’est mon rapport à l’argent ; c’est l’artiste sans tune, c’est la chômeuse qui entreprend, mais qui ne gagne toujours rien, c’est aussi un schéma de société qui me fatigue. Je suis une utopiste qui aimerait trouver une autre façon de fonctionner. Nous n’avons pu faire que cinq chansons, j’aimerais pouvoir offrir tellement plus.

Rémi : Pour moi, le disque est ultra lumineux et positif. Un peu comme une fête : c’était vraiment fun et spontané comme création.

Émilie : Hahahaha, j’aime tellement notre complémentarité

  • Du point de vue des compositions, on ressent ce va-et-vient constant, parfois brutal, voire imprévisible, entre des aspirations rock / post punk et une direction électronique plus forcenée et lo-fi, un peu comme si The Kills, Yeah Yeah Yeahs, Tamaryn et Phantogram avaient fusionné dans le bruit et l’urgence à l’instar de la folie de « Phoenix». Quels ont été les disques qui ont nourri l’écriture de ces cinq titres ?

Émilie : On compose toujours dans l’urgence, Sonic Youth, Nirvana, Patti Smith sont mes références ultimes, quels que soient les disques.
Yeah Yeah Teahs m’a beaucoup accompagné dans le métro quand j’avais 20 ans.
Les Kills… tellement sexy, j’adore !
En fait, on n’écoute pas de références quand on travaille, on réfléchit pas, on plonge totalement dans l’expérience.

Rémi : Je dois dire qu’il y a surtout une personne qui nous a beaucoup apportée est inspiré pour ce disque. On a commencé Sneak Peek pendant que je finissais de produire le dernier album de Buvette. C’était un moment où l’on passait pas mal de temps au bureau de Pan European avec Buvette et Arthur Peschaud (le boss de Pan). Arthur et Cédric (Buvette) sont vraiment des personnes fabuleuses, adorables et passionnées de musique. On leur avait donc fait écouter les toutes premières maquettes de Sneak Peek. Et Arthur les a super bien accueillies, mais nous a dit un truc choc : « Émilie, pourquoi tu hurles pas ? Comme lorsque tu étais chanteuse dans tes groupes de punk ? ». Et aussi simplement que ça, on a été méga décomplexé pour faire un son beaucoup plus punk et lo-fi.
Côté inspiration, influence, on connait évidemment The Kills & co. C’est d’ailleurs le genre de truc pop qu’on écoutait quand on s’est rencontré avec Émilie vers 2008. Mais pour ma part, ce ne sont pas ces artistes qui ont nourri cet EP. L’inspiration vient plus de la représentation que je me fais de ma femme. C’est elle qui m’a le plus inspiré. Kim Gordon aussi, très fort, et l’époque MTV 93/97.

  • Y a-t-il d’ailleurs des albums que vous avez redécouverts en composant « The Violence of Your Eternal Love» ?

Émilie : J’ai redécouvert des titres shoegaze (Cocteau Twins, My Bloody Valentine).

Rémi : « Veterans of Disorder » de Royal Trux et « Songs from the Big Chair » de Tears For Fears que j’ai écouté tous les jours à cette période.

  • Vous sortez par ailleurs avec l’EP, le clip du titre éponyme. Un clip en noir et blanc, très mystique. Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

Émilie : Nous étions en plein dans une période de visionnage de film d’horreur pendant le confinement (on ne parlera pas du chocolat qui va avec haha.
Après avoir vu « Midsommar » et le nouveau et l’ancien « Suspiria », alors évidemment on a pensé faire quelque chose du goût du projet de « Blair Witch » pour notre clip.
L’idée était de faire un projet réalisable sans budget, filmé au portable. Donc j’ai acheté une robe de hippie païenne dans une friperie et j’ai proposé une chorégraphie symétrique et bizarre (j’aurais adoré des chorégraphies de folie avec plein de personnes, mais bon, hahaha) et voilà le travail. Par contre, que les choses soient claires, Sneak Peek ne pratique pas la sorcellerie.
Bon et puis ça fait référence aussi au titre qui parle de transe, donc ça ne se rejoignait pas si mal. On aurait pu refaire un remake de mon cas à l’hôpital qui chante Rihanna dans les couloirs d’hôpital avec des chorégraphies, mais bon, c’était plus difficile question logistique, haha !
Rémi a réalisé, filmé, et monté lui-même et on a tourné les images dans les Bois Noirs.

  • Ce premier EP sort en digital chez Santé Records, le label que Rémi a formé avec Clément Vidamant (alias Botine), ainsi que chez Le Gospel en format K7. Tous les deux, vous êtes d’ailleurs de ceux qui collectionnent les objets physiques (vinyles, CDs comme K7) ou vous vous retrouvez finalement bien dans le passage au tout numérique de la musique ?

Rémi : Ouais, je suis totalement fan d’objets… vraiment. Que ce soit disques vinyles, K7, CD, DVD, livres et même j’ai encore mes VHS de skate / roller et concerts de quand j’étais ado. Je me limite aujourd’hui un peu. Enfin, j’ai des phases où je craque haha. Mais je me suis calmé par rapport à il y a 10 ans. Je ne suis pas sûr que le digital ait eu son rôle dans le fait que je consomme un peu moins. J’ai surtout moins de temps pour digger et faire le tour de tous les disquaires.
Une part de moi trouve le digital top, car c’est très spontané pour sortir de la musique et surtout beaucoup plus accessible. J’adore cette ouverture sociale qui a un énorme impact sur le visage de la musique en général. La musique étant beaucoup plus accessible et diffusable, c’est beaucoup plus simple pour un gosse de découvrir de la k-pop, du death metal, de la trance, de l’ambient ou du rap Virgin radio. Ce mélange est vraiment mortel et il brise les chapelles qu’il y avait avant cette digitalisation. Je trouve ça bien. J’ai assez mal vécu quand j’étais ado le fait qu’il fallait choisir une religion/chapelle musicale. Que si tu écoutais des trucs différents, tu étais mal vu par « ton groupe ».
Mais, d’un autre côté, je vis assez mal cette révolution numérique surtout à cause du souci de la rémunération de la musique et donc des artistes et de l’ensemble du secteur. Il y a encore plus d’intermédiaires et le/la « faiseur/se » n’ont quasi rien au final. Comme un agriculteur qui vend son lait ou ses légumes à la grande distribution.
Mais heureusement, on trouve des alternatives grâce à Bandcamp par exemple. Les consommateurs sont de plus en plus bienveillants aussi, je crois. Ils s’aperçoivent que leur façon de consommer a un impact fort et direct sur les artistes.
Et puis le truc du digital frustrant qu’on commence tous à expérimenter, c’est qu’on ne possède pas l’objet. Et si la plateforme de stream perd les droits, tu perds ton disque. C’est aussi simple que ça.

crédit : Clément Moussière

Émilie : Oui c’est vrai, nous adorons les objets physiques, je suis assez nostalgique de la pile de CD et de K7 que j’avais chez moi quand j’étais adolescente.
Nous avons une collection de vinyles, qui à mon avis serait bien plus grande si on avait une pièce dédiée ! Hahaha !
Le virtuel, c’est super aussi et illimité, par contre la question comme toujours, c’est qu’est-ce qu’on en fait ? Et là, la réponse c’est : de la merde (rire) ; là, on parle du vol du siècle quand même !
Vous vous imaginez, s’il y a des artistes célèbres qui se plaignent de la rémunération de ce que leur apportent les plateformes, alors vous pouvez vous imaginer ceux qu’on tue, que l’on rend encore plus précaires.
Des fois, je fantasme sur l’idée d’une révolution musicale, de boss de label, d’éditeurs, de distributeurs qui disent « assez », on reprend notre secteur en main. Je sais pas genre, un conseil des sages, comme dans Star Wars, hahaha une réunion historique. Sans blague, je suis sûre qu’il pourrait y avoir une solution à ce problème, parce que ce n’est pas que les artistes qui trinquent évidemment, c’est toute cette branche. Ce serait super que les revenus soient répartis en fonction du travail qui est apporté. Heureusement, Bandcamp veille sur nous, et si c’était eux nos sauveurs ?

  • Pour finir, vous avez des disques de potes (ou des découvertes tout court) à nous recommander et pourquoi celles-là en particulier ?

Rémi : Beaucoup trop, je vais tacher d’être concis haha. Déjà toutes les sorties de Santé Records mais surtout Serguei Spoutnik dont on a publié le premier EP ambient lofi de chambre en décembre.

Le disque d’Aho Ssan « Simulacrum » m’a totalement scotché.

Et gros blocage sur le dernier Biosphère, « Angel’s Flight ».

Émilie : je suis devenue Fan de Silly Boy Blue, alerte album qui arrive cette année.

Pop super belle, sincère, et nostalgique. Je l’aime.

« The Violence of Your Eternal Love » de Sneak Peek, sortie le 12 février 2021 chez Santé Records et Le Gospel.


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