[Interview] Simon Clair pour Lizzy Mercier Descloux, une éclipse

Pionnière de la world music, égérie new wave, Lizzy Mercier Descloux a connu une carrière musicale météorique dans les années 70 et 80. Son nom ne vous dit peut-être rien et c’est normal, on ne savait presque rien d’elle avant la biographie de Simon Clair « Lizzy Mercier Descloux, une éclipse » sortie en 2019. Le livre retrace le parcours d’une artiste résolument indépendante et libre ayant laissé une trace anecdotique dans l’esprit de ses contemporains. En France essentiellement, elle est surtout connue pour le tube « Mais où sont passées les gazelles ? » sorti en 1984. Aux États-Unis, elle est surtout une référence par ses œuvres avant-gardistes comme « Fire » ou « Hard-Boiled Babe ». Retour sur la vie de « l’éclipse » avec celui qui a lui a consacré un livre, Simon Clair.

crédit : Philippe Somnolet
  • Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Simon Clair, j’ai 32 ans et je suis journaliste société et culture pour différents médias. Je suis aussi rédacteur en chef du magazine Trax.

  • Comment as-tu entendu parler de Lizzy Mercier Descloux ? Quelle image en avais-tu ?

J’ai entendu parler de Lizzy Mercier Descloux pour la première fois il y a presque 10 ans, alors que je m’intéressais à la scène artistique de New York de la fin des années 70 et du début des années 80. Son nom français, en trois morceaux, avait quelque chose d’intrigant au milieu de tous ces artistes américains. Je me disais : « Est-ce qu’il y aurait eu une Française au milieu de toute cette effervescence artistique ? » Et les photos d’elle de l’époque, très androgyne, ont contribué à lui donner une image assez mystérieuse à mes yeux.

  • Quelle motivation t’a animé pour écrire ce livre ?

J’ai toujours beaucoup aimé le premier album de Lizzy Mercier Descloux et ses morceaux avec Rosa Yemen. À force d’écouter ces disques, progressivement, j’ai donc cherché à en savoir un peu plus sur elle, sur qui elle était et sur d’où elle venait. Et plus je m’informais sur elle, plus son histoire me fascinait. C’était comme si Lizzy Mercier Descloux avait eu des dizaines de vies que je redécouvrais petit à petit. Comme je devenais journaliste en parallèle, l’idée d’écrire sur elle a commencé à germer, puisqu’il n’existait finalement que très peu de documentation à son sujet.

  • Comment as-tu préparé cette biographie ? Comment de temps cela a-t-il duré ?

Le travail de recherches s’est étalé sur trois ou quatre ans. D’abord dans le cadre d’un article pour le magazine Stylist qui a choisi de consacrer sa couverture à l’histoire de Lizzy (c’était sa première couverture d’un magazine, à titre posthume malheureusement).

Le n°101 de Stylist consacrant sa couverture à Lizzy Mercier Descloux

Puis dans l’idée d’en faire un livre car cette histoire est finalement trop longue pour tenir dans les pages d’un magazine. J’ai donc continué mon enquête et une fois tous les éléments et les témoignages réunis, j’ai pu commencer à écrire. La rédaction du livre a duré deux mois.

  • Comment une Française du quartier parisien des Halles a pu arriver dans le New York des années 70 ?

Je pense qu’il s’agit surtout d’une question de fascination. À l’époque, aux Halles, beaucoup sont ceux qui fantasmaient New York comme une sorte de messe rock absolue à aller voir au moins une fois dans sa vie. Si Lizzy a pu s’y rendre, c’est aussi une affaire de circonstances. Elle prenait des photos pour le magazine Rock News lancé par son copain de l’époque Michel Esteban. Au moment de faire un numéro spécial dédié à la scène de New York, il a fallu aller directement sur place. Et au lieu de n’y rester que quelques jours, Lizzy et Michel Esteban s’y sont installés.

  • Peux-tu nous raconter comment elle a rejoint le courant de la No Wave ou encore initié la world music ?

D’un point de vue technique, Lizzy Mercier Descloux n’a jamais été une très grande chanteuse ni une très grande guitariste, mais il me semble qu’elle éprouvait un besoin viscéral de s’exprimer sur le plan artistique. En arrivant à New York, au milieu de cette scène musicale bouillonnante, le fait de faire de la musique allait de soi pour elle. D’autant plus que l’époque était à une remise en question radicale des principes de la pop : ce qui comptait n’était plus tant le morceau final que la performance et le geste artistiques. C’est ce que revendiquait la No Wave, cette possibilité de créer sans s’embarrasser des règles rythmiques, mélodiques ou harmoniques. À ce titre, les premiers morceaux de Lizzy avec son groupe Rosa Yemen sont assez représentatifs du mouvement. Mais au début des années 80, ces principes esthétiques ont commencé à passer de mode et la musique a évolué vers autre chose. Pour ne pas rester enfermée dans la No Wave, Lizzy a donc pris le parti d’aller explorer le monde pour en ramener des sonorités nouvelles, notamment du côté des Caraïbes et de l’Afrique. C’était une approche nouvelle pour l’époque puisque le principe de « world music » n’existait pas encore.

  • Quelles personnes remarquables constituaient son entourage ?

À New York, l’entourage de Lizzy Mercier Descloux était constitué de toute l’avant-garde artistique de l’époque. On peut nommer entre autres Patti Smith avec qui elle était très amie, Richard Hell avec qui elle a été en couple, le designer Seth Tillett et tous les membres de la scène musicale de l’époque : Alan Vega, les Talking Heads, Television, Thurston Moore et beaucoup d’autres. Sa vie a toujours été faite de rencontres aux quatre coins du monde. Je pense que l’une des plus marquantes est aussi celle avec le célèbre trompettiste de jazz Chet Baker au milieu des années 80. Ce dernier apparait d’ailleurs à plusieurs reprises sur l’un des albums de Lizzy.

  • Comment expliques-tu que si peu d’informations circulent à son sujet et que rien n’a jamais été écrit sur le sujet avant ?

Lizzy Mercier Descloux n’est pas un personnage facile à cerner et sa carrière est finalement assez complexe, avec de nombreux changements de direction. Sa musique, notamment à ses débuts à aussi quelque chose d’assez radical qui ne la rend pas forcément facile d’accès au premier abord. C’est sans doute un élément à prendre en compte. Mais il faut aussi noter que Lizzy était une femme qui a toujours refusé de se laisser enfermer dans les stéréotypes imposés par l’industrie du disque de l’époque (celui de la « chanteuse sexy » par exemple), quitte à saborder parfois un peu sa carrière. Tout ça peut en partie expliquer pourquoi elle a été très largement sous-estimée.

  • Après plusieurs albums, elle décide d’arrête la musique dans les années 80. Pourquoi n’a-t-elle pas continué ? Que fait-elle ensuite ?

Elle n’a pas complètement arrêté la musique, mais disons que sa pratique était plus confidentielle et occasionnelle. On peut attribuer cette forme de pause au fait qu’à la fin de sa vie, ses albums n’ont pas vraiment rencontré le succès attendu et qu’à chaque fois, leur enregistrement ne se passait pas exactement comme Lizzy l’aurait souhaité. Elle a donc préféré se concentrer sur la peinture et le jardinage. C’est ce qui l’a occupé à la fin de sa vie.

  • Elle a aussi beaucoup voyagé. Elle était passionnée par Rimbaud. Peux-tu nous parler du « pèlerinage » qu’elle avait commencé à faire autour du poète ?

Au début des années 80, Lizzy voulait découvrir l’Afrique et elle a décidé d’enregistrer un album entier en Afrique du Sud. Mais avec l’avance que lui avait faite sa maison de disque, elle est partie dans un long périple de plus de deux mois à travers toute l’Afrique, pour y trouver une forme d’inspiration et pour écrire les paroles des chansons du disque à venir. Comme Lizzy était effectivement passionnée par Rimbaud, elle a calqué l’itinéraire de ce voyage sur celui qu’a fait Rimbaud à l’époque où il trafiquait des armes en Afrique. C’était l’occasion pour elle de marcher dans les pas de l’une de ses idoles. Une forme de pèlerinage comme ceux que Patti Smith a elle aussi faits sur les traces du poète français.

Patti Smith et Lizzy Mercier Descloux en 1976 – crédit : Michel Esteban
  • T’es-tu rendu sur différents lieux où elle a vécu pour mieux en parler dans le livre ?

Comme Lizzy a beaucoup voyagé, je n’ai évidemment pas pu me rendre sur tous les lieux qui composent sa trajectoire. Certains passages à Paris ou en France ont été écrits en s’appuyant effectivement sur des visites. Dans d’autres cas comme, par exemple, celui de son voyage en Afrique, les descriptions sont par contre tirées des souvenirs de certains amis qui accompagnaient Lizzy ou de recherches que j’ai pu faire sur ces lieux à cette époque-là. Mais de manière générale, chaque fois qu’un détail précis est raconté, c’est qu’il était effectivement présent dans la réalité de l’histoire de Lizzy. Je n’ai pas inventé de décor.

  • Il y avait notamment un lieu emblématique de l’époque qui était le magasin de disques Harry Cover à Paris. Que s’y passait-il ?

Harry Cover a été un des magasins de disque emblématiques du quartier des Halles à la fin des années 70 et au début des années 80. Si ce lieu a tant marqué les esprits, c’est notamment parce qu’il mettait en avant un style de musique qui n’en était qu’à ses balbutiements à l’époque en France. Harry Cover s’intéressait en effet beaucoup plus à la nouvelle vague punk qui naissait à ce moment-là à New York qu’au mouvement hippie auquel s’identifiaient davantage les jeunes en France à cette époque-là. C’était donc en quelque sorte un magasin d’outsiders, où on venait découvrir des disques et des groupes encore inconnus du grand public.

  • Quel accueil as-tu reçu lorsque tu as contacté ces témoins de Lizzy Mercier Descloux ? Les personnes contactées étaient-elles surprises de ta démarche ? Se sont-elles facilement confiées ?

Lizzy Mercier Descloux a laissé un sentiment très fort à tous ceux qui l’ont connu. Pour certaines d’entre elles, il n’était donc pas toujours facile de ressasser leurs souvenirs concernant Lizzy. Ils avaient parfois besoin d’être rassurés sur la nature du livre et de comprendre ma démarche pour pouvoir vraiment se livrer. Comme Lizzy a été quelqu’un de très important pour eux, ils comprenaient par contre sans trop de problèmes pourquoi d’autres personnes comme moi pouvaient s’intéresser à son histoire.

crédit : Michel Esteban
  • D’ailleurs, comment as-tu trouvé ces témoins étant donné que l’on avait peu d’informations sur elle ?

C’était avant tout un travail de recherche. Il a fallu éplucher les crédits sur les disques, fouiller dans les livres et les articles d’époques. Et à chaque fois, demander à ces témoins s’ils étaient encore en contact avec d’autres amis de Lizzy. Tout ça s’est fait petit à petit, au fil des rencontres.

  • Lors de tes entretiens, est-ce que l’on t’a confié des choses que tu as décidé de ne pas mettre dans le livre ?

Bien sûr, certains détails ou certaines anecdotes ne sont pas dans le livre. Parfois par soucis narratifs, parfois aussi parce que ces détails s’éloignaient un peu trop de l’histoire de Lizzy. Il est toujours impossible de tout mettre, surtout dans le cas de personnalité comme elle qui fourmille de nouveaux projets tout le temps. Je n’ai par exemple pas beaucoup creusé le fait que Lizzy a travaillé à un moment avec Seth Tillett sur un documentaire consacré à la Gauche Autonome Italienne, ou qu’elle a voulu faire un disque en lien avec les Indiens d’Amérique. Mais ces projets ne se sont pas vraiment faits et les raconter en détail complexifiait un peu trop le récit, à mon avis.

  • Lorsque Lizzy a disparu en 2004, les médias en ont très peu parlé. Quel point de vue portaient les personnes que tu as interviewées sur la notoriété de leur amie ? Comment ont-elles considéré la façon dont a été traitée sa disparition ?

Lizzy entretenait avec le succès un rapport ambigu. Elle voulait à la fois pouvoir vivre de la musique et donc vendre des disques, mais elle refusait en même temps de se laisser enfermer dans un rôle. L’équation était difficile à résoudre et je pense que certains de ses amis en avaient conscience. Mais pour eux, succès ou pas, Lizzy était de toute façon une star, dans le sens où elle était quelqu’un d’exceptionnel, de singulier et d’inoubliable. Évidemment, le fait que même à son décès, Lizzy ne soit pas traité à sa juste valeur leur a parfois fait de la peine. Mais dans le fond, ce n’était pas si important que ça pour eux.

  • On a finalement assez peu d’images ou de vidéo avec Lizzy Mercier Descloux. Est-ce que tu avais envisagé un moment de publier quelques images exclusives dans le livre ?

Dès le début, l’idée de ce livre était de se concentrer sur le texte et le récit de la vie de Lizzy. Au fil de mes recherches, on m’a effectivement parfois envoyé des photos ou des images inédites d’elle. Nous avons discuté avec mon éditeur pour savoir si nous devions les publier, mais cela ne correspondait pas vraiment à la collection de Playlist Society dans laquelle s’inscrit ce livre. En plus, certains auteurs de ces images souhaitaient parfois les garder « pour eux » et ne voulaient pas que ces photos se retrouvent partout sur internet. Ils me les montraient donc confidentiellement et à titre informatif. Souvent, ces images m’ont été utiles dans les descriptions du livre, pour faire en sorte que ce qui était raconté soit vraiment en adéquation avec la réalité photographiée.

« Lizzy Mercier Descloux, une éclipse » de Simon Clair est disponible depuis le 12 mars 2019 aux éditions Playlist Society (168 pages).

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