L’air de rien, avec son neuvième album intitulé « Jet Planes and Oxbow », Shearwater a livré un des meilleurs disques de ce début d’année 2016. Un album à la fois politique et protestataire de par ses textes, et rétro de par des compositions très années 80 que ne renierait pas Talk Talk, sans pour autant tomber dans le kitsch. Car, aidé par le percussionniste Brian Reitzell, un habitué des bandes originales de films (comme Lost In Translation), le groupe texan a donné une autre dimension à cet album, où la musique fonctionne presque par antagonisme avec le texte. On attendait donc beaucoup du concert de ce 16 février à l’Aéronef.

Cette soirée en trois actes débute avec le concert de Volgograd, groupe d’origine rennaise qui s’est construit entre le nord de la France (à Aulnoye-Aymeries et son festival les Nuits Secrètes, notamment) et la Russie (à Volgograd, d’où le nom du groupe). Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces trois-là ont un univers bien à eux : voix gutturale, presque d’outre-tombe (que l’on découvre sur le bien nommé « Walking Dead ») dans laquelle on entend pointer quelques accents russes (à moins que l’on ne soit influencé par le nom du groupe) et musique qui mélange influences indus et kraut. On cherche un peu le lien qui pourrait unir Volgograd et Shearwater dans cette soirée. Celui-ci est sans doute à découvrir du côté du travail sur les percussions et de l’univers cinématographique de leurs musiques.
L’acte 2 est assuré par Cross Record, duo texan venu d’Austin (tout comme Shearwater, difficile de croire aux coïncidences). Si Volgograd allait chercher des voix au plus profond des graves, ici, Emily Cross nous envoûte avec sa voix de sirène haut perchée, ses grands yeux clairs et sa peau couverte de tatouages faisant penser à des hiéroglyphes. Ambiance planante et, là encore, cinématographique au rendez-vous : on a l’impression d’explorer de grands espaces américains tandis que Dan Duszynski fait un travail admirable en simultané aux percussions et à la guitare. Malgré quelques loupés ici et là, les deux guitares se marient parfaitement et le concert se termine sur une envolée pop du plus bel effet.
Le terrain est prêt pour l’acte majeur de Shearwater. Le groupe entre en scène après une étrange introduction sonore (où l’on entend notamment une femme laisser un message interminable sur un répondeur). Jonathan Meiburg et son presque agaçant physique de jeune premier (qui oserait dire qu’il s’apprête à fêter ses 40 ans ?) s’approche du bord de scène et enfile un gant étrange. Retentissent alors les premières notes de synthé de « Prime », parfait morceau d’ouverture de « Jet Planes and Oxbow ». Meiburg entonne les premières paroles du morceau en s’éclairant le visage d’une LED blanche présente au creux du gant qu’il vient de mettre. Puis il l’enlève et s’allume des sortes de grands néons verticaux de couleur, aux faux airs de sabres laser rappelant surtout les couleurs de la pochette du dernier album de Shearwater, positionnés un peu partout sur scène. On se dit alors que l’on va assister à un spectacle total, à un film tout autant qu’à un concert, en accord avec l’esprit de bande originale qui parcourt « Jet Planes and Oxbow ».
L’impression se confirme alors que Shearwater enchaîne avec « Filaments », autre titre du dernier album et sur lequel le guitariste, en fond de scène, active des lasers présents sur sa guitare, qui explorent alors les quatre coins de l’espace ainsi que la foule, tandis que Meiburg scrute le public d’un regard théâtral, perçant comme celui d’un fauve.
Pourtant, les effets visuels s’estompent rapidement. Les néons ne s’allument plus tous en même temps sur les morceaux suivants et ont tendance à s’effacer au profit des lumières rouges de la scène de l’Aéronef. On verse alors dans un concert plus classique. Dommage ? Sans doute un peu. Disons-le : le son qui se propage dans nos oreilles est un véritable régal. Nos yeux jalousent un peu ce niveau d’excellence et on aimerait un déluge d’effets visuels. Est-ce à dire que la suite du concert est décevante ? Pas du tout. On est sur le genre de nuance qui fait la différence entre un très bon et un excellent concert.
Et des choses à retenir de ce set, il y en a à foison. En voici une petite liste. Josh Halpern, batteur du groupe, fixant pendant presque tout le concert un point imaginaire en face de lui et frappant ses fûts comme une bête. Dans le même ordre d’idée, le regard d’animal sauvage de Jonathan Meiburg quand il crie dans son micro, immédiatement adouci par ses sourires quand il se penche sur sa guitare ou tourne la tête vers ses musiciens. Meiburg toujours, et ses instants de complicité avec le public, où il évoque ses souvenirs de tournée ou explique le sens de ses chansons. Comme cet instant où il parle d’un concert donné dans une ville du littoral français dont il ne retrouve pas le nom (il y avait beaucoup de Cognac, nous dira-t-il, ce qui pourrait expliquer son trou de mémoire), et où le public quittait la salle parce qu’il trouvait que Shearwater jouait trop fort ; ce qui, pour Meiburg, était une sorte d’accomplissement, le rêve pour un instant d’être devenu une gloire du rock (il se souviendra quelques secondes plus tard qu’il s’agissait d’un concert à La Rochelle). Ou encore quand il explique que « Jet Set and Oxbow » est un album de protestation contre ce que sont devenus les États-Unis, mais un album de protestation avec beaucoup d’amour. Ou bien quand il demande au public, avec humour, s’il lui arrive également d’avoir des moments au cours desquels il a envie de mettre fin à ses jours, en référence au titre « Pale Kings » (on aurait tout intérêt à avouer ces instants de faiblesse, nous dira-t-il). Ou enfin, l’interprétation de « Rooks », superbe titre indémodable, qui donne toujours le frisson en live.
Et, enfin, que dire de ces instants où Jonathan Meiburg enfilera de nouveau des gants magiques lui permettant de faire jaillir de ses dix doigts des lasers verts qu’il projettera autour de lui et au plafond pour une fin de concert magique et poétique ? Ah si : ne manquez pas les rappels de la tournée actuelle de Shearwater, ils sont faits notamment de reprises de morceaux de David Bowie, issus de « Lodger » essentiellement. Et si on pense à la chance qu’auront ceux qui assisteront au concert de Shearwater le 12 mars prochain, dans les locaux de Rough Trade Records à New York, et pendant lequel le groupe reprendra l’intégralité de l’album « Lodger », on gardera en mémoire que nous n’étions pas les plus malchanceux d’assister à cette belle soirée à l’Aéronef.
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