[EP] Sharon Van Etten – I Don’t Want To Let You Down

Toujours fragile et sur le fil, l’Américaine nous confie ses envies de vivre malgré la rupture et la douleur, entre folk épuré et arrangements synthétiques inattendus.

Sharon Van Etten - I Don't Want To Let You Down

On suit l’itinéraire de Sharon Van Etten depuis environ trois ans maintenant. Non pas que tout ce qu’elle a accompli auparavant nous laisse indifférents ; une telle opinion serait trop réductrice et, pourquoi pas, élitiste. Mais il faut admettre que « Tramp », son chef-d’œuvre ayant réuni de grands noms de la musique moderne américaine, reste un moment inégalé dans une discographie qui ne va jamais là où elle devrait.
Pour preuve : « I Dont Want To Let You Down », nouvel EP précédant l’album prévu pour l’année prochaine, trouve dans la douceur et des choix de production âpres et rugueux l’éclairage inédit sur le talent de l’artiste, bien que celui-ci ne soit plus à prouver. Rarement, Sharon Van Etten aura été ainsi sur le devant de la scène, sans fard, sans masque. Le témoignage d’une musicienne d’expérience, dans la peau d’une créature indéfinissable et meurtrie, d’albâtre ou blette.

Arborant les prémisses d’un folk hanté par l’americana sur le titre éponyme, la chanteuse semble possédée par une histoire qui s’achève, mais pour laquelle il existe encore d’autres échappatoires, dans ces choeurs échangeant les désirs de ne pas se fier à l’irrémédiable. Ces mêmes voix qui seront relayées par les nappes synthétiques et organiques de « Just Like Blood », les claviers laissant peser une part de mystère contemporaine aux obsessions de la créatrice. Une brève histoire de son temps, une pulsation rythmique enneigée et froide, que le dépouillement de « I Always Fall Apart », qui nous replonge dans les grandes heures d’une certaine Joan Baez, achève de rendre à la fois captivant et imprévisible. Plusieurs facettes d’une seule personnalité, basée sur l’amour de la composition et une auto-analyse lucide et tangible, avant que la mélancolie obscure de « Pay My Debts », ce qui est dû par acceptation de la faute, ne vienne achever l’auditeur en lui plantant un poignard salvateur dans le coeur. Plus anecdotique, mais tout aussi intéressante, la version live de « Tell Me » vient compléter ce qui s’avère un véritable tableau sonore d’un petit quart d’heure.

Si votre vie semble vous filer entre les doigts et que les regrets s’accumulent, cet EP est une synthèse parfaite de tout ce qui fait l’amertume des relations amicales et amoureuses. Aussi bien dans l’introspection que dans la révélation, Sharon Van Etten se fige dans le temps, constate et tire les leçons, tout en conservant une expérience frappante et honnête de ce qui a été vécu de l’intérieur. Plus qu’une simple vision artistique, elle montre un canevas humain, trop humain même, des sentiments les plus contradictoires et pourtant complémentaires : la culpabilité, le pardon, le besoin viscéral de l’affection. On se sent seul sur ce parcours que l’on sème soi-même d’embûches, quand on y pense ; car, tout cela n’est-il pas de notre faute, nous demande la compositrice ? Tout n’est-il qu’une histoire de barrières que l’on dresse pour ne jamais laisser le bonheur nous effleurer et enfin nous étreindre ?

« I Don’t Want To Let You Down » : cinq titres aussi miraculeux que profondément réalistes, basés sur les faits les plus poignants et leurs conséquences les plus intérieures.

crédit : Tom Spray
crédit : Tom Spray

Quelques minutes de contemplation, un soir de solitude, alors que la fraîcheur s’installe ; rien de moins qu’un formidable laps de temps et d’errance qu’on ne risque pas d’oublier de sitôt.

« I Don’t Want To Let You Down » de Sharon Van Etten, disponible le 3 juin 2015 chez Jagjaguwar.


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Raphaël Duprez

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