Si la nature est visiblement magnifique, la chaine lumineuse de S. Carey est alors son miroir audible, sa conscience pastorale. On est ébloui.

Quand la nature tout entière prend l’attrait d’une muse, on peut penser que l’artiste en question est hagard devant le moindre frétillement de feuille. Ou pire encore, qu’il en vienne à parler aux arbres. Les clichés sont forts et brouillent l’évidence, car au final la plupart de ces érudits ne font que contempler les sublimes tableaux qu’offre la belle. Et c’est ainsi qu’elle peint inlassablement tous les jours pour nourrir leur douce bile noire. Ici, la muse est un homme puisque S. Carey rend hommage au naturaliste John Muir qui appela « Range of Light » la chaine de montagnes de la Sierra Nevada en Californie. Un endroit où il aime lancer le fer de l’hameçon dans les veines des montagnes, explorer les bosquets de séquoias géants, escalader le haut des frôleuses de nuages, prendre ce que l’homme tente de détruire.
« Il y a une chaîne de lumière et de ténèbres dans chaque chose et c’est ce que les chansons explorent. » Les motivations de Sean sont simples et utilisées mille fois. Cependant, ses talents de multi-instrumentaliste ne peuvent que le servir à bon escient, et son expérience avec Bon Iver n’a fait que le conforter dans l’agencement mélancolique et spirituel de son deuxième album studio. Son premier opus « All We Grow » était plus étriqué, moins sociable avec la tristesse qu’il défendait, noire et malvenue. Il apprenait tout simplement à la connaître. Ce ressentit était en partie dû au minimalisme instrumental de l’album qui rendait forcé sa perception sentimentale, si bien qu’elle virait vite dans le pathos d’un mélodrame raté.
Plus dense et musicalement diversifié, « Range of Light » est un long travail de compositions, de silences, de teintes encore inexplorées jusqu’à là. Sean invite à côté de son piano l’harmonium, le trombone, le kalimba africain, la harpe et autres bidules alternatifs. Ces instruments amplifient la clarté de 9 ampoules tout aussi étincelantes les unes que les autres. « Fleeting Light » et « Crown The Pines » touchent avec leur esprit enfantin, « Neverending Fountain » s’enrobe dans un parfum arabisant et « Fire-scene » se blottit dans les ruissellements de guitares. L’éblouissement vient avec la somptueuse « Radiant » et la ballade « Alpenglow » qui, par définition, est une lueur rose qui imprègne les sommets des montagnes enneigées à l’aube ou au crépuscule. Tout est dit, l’image de l’album s’arrête là.

Amoureux de jazz, d’americana et de modern classical, la musique de S. Carey est une série d’oxymores : complexe et simple, paisible et rythmée, joyeuse et triste. Cet album est la lumière douce-amère d’un homme qui officie la nature dans ses plus beaux instants. Et comme celle d’une étoile, cette lumière nous parvient encore longtemps une fois éteinte.
« Range of Light » de S. Carey est disponible depuis le 1er avril 2014 chez Jagjaguwar.
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