[Interview] Romare

Si Vinícius de Moraes s’autoproclamait « le blanc le plus noir du Brésil », nous pourrions légitimement qualifier Romare de plus afro-américain des producteurs anglais d’électro. Chacun des 11 morceaux de son dernier album, « Projections », piochent dans une page de l’histoire musicale afro-américaine, et nous rappelle l’ancrage de celle-ci dans les traditions du continent africain. Un disque dont la noire ossature, parée d’une chair à la fois acoustique et électronique, nous livre un métissage des plus heureux.

Romare

  • Pourquoi avoir choisi ce nom, Romare ?

C’est une référence à Romare Bearden, un artiste américain qui pratiquait le collage. Je l’ai découvert à l’université dans une option portant sur la culture visuelle afro-américaine. Si j’ai instantanément trouvé son travail très beau et original, j’ai surtout été intéressé par son procédé artistique, sa façon de construire ses tableaux. Il découpait des journaux et magazines pour créer des figures et des motifs qu’il insérait dans un univers préalablement peint ou dessiné. Ces œuvres sont donc une alliance de matériaux déjà existants et de création pure. La confrontation à cette technique a été déterminante. J’ai réalisé que c’était exactement ce que je voulais faire en musique : mixer des documents avec mes compositions.

  • Ses œuvres t’auraient-elles inspiré au point de vouloir illustrer certains de leurs motifs en musique ?

Non, j’ai choisi ce nom pour signifier la filiation entre ma technique et la sienne. La référence s’arrête là.

Romare Bearden - Mysteries, 1964
Romare Bearden – Mysteries, 1964
  • Ta musique est donc basée sur le principe du collage.

Oui, je souhaitais assembler de vieux morceaux et ma propre musique. Ne désirant pas chanter, le sampling m’offrait la possibilité de prendre des paroles de chansons ou des extraits de voix parlés pour construire un morceau. C’était assez évident.

  • Quels sont les artistes qui t’influencent le plus et chez lesquels tu vas piocher tes samples ?

Parmi mes artistes préférés, il y a indéniablement Jimi Hendrix, Bob Dylan, Miles Davis et The Beatles. Quand je les ai découverts, j’ai compris combien la musique pouvait être forte, et toutes les possibilités qu’elle offrait. Avoir le choix de composer une chanson soit lente, soit rapide, un morceau dansant ou quelque chose de plus profond et minimal qui demande une écoute particulière… Le son abîmé du Velvet Underground est aussi important pour moi… Et j’adore le chant d’Iggy Pop ! Ce sont principalement ces artistes qui, dans un premier temps, ont eu sur moi un gros impact. Mes premières influences musicales datent du milieu du XXe siècle. J’ai commencé à écouter des choses actuelles relativement tard. J’ai découvert la musique électronique à l’université. L’époque où je me suis intéressé au son de Warp et Ninja Tune et, d’un point de vue plus technique, à ce qu’on pouvait faire avec le sample et les instruments électroniques.

  • Le blues et le jazz semblent être des influences majeures.

Le jazz est très important pour moi. Je ne peux pas vraiment dire d’où cela me vient. C’est un style avec une identité très forte, né avant les droits civiques. Ce qui a son importance. Il véhicule cette incroyable tension entre l’improvisation et quelque chose de pensé, d’écrit. J’ai toujours été impressionné par des musiciens tels que Charlie Parker, Oscar Peterson, Thelonious Monk. Ils étaient de formidables instrumentistes, mais pouvaient aussi brillamment composer de la musique belle et complexe. J’affectionne aussi beaucoup le blues, le gospel, les spirituals, ces styles très américains. C’est cette identité américaine plurielle qui est au cœur de mon album. Je garde également un fort souvenir de ma première écoute de bluegrass. Je me rappelle avoir trouvé ça différent, et du coup très intéressant. Le continent nord-américain est tellement vaste. Son mélange de gens offre une grande diversité culturelle. L’histoire musicale anglaise ne peut pas prétendre à un tel héritage. Elle est beaucoup moins passionnante.

  • Tu évoques la question des droits civiques… Est-ce qu’à travers tes multiples références et ton intérêt pour la culture afro-américaine – musicale, visuelle ou sociale ; je pense en particulier à tes samples de discours de personnalités noires – tu cherches à donner un ton politique à ta musique ?

Tu penses notamment à « Footnotes », non ? J’ai en effet, dans plusieurs morceaux, intégré des extraits de discours politiques, qui appartiennent à l’Histoire afro-américaine. Or, ce qui m’intéresse avant tout dans cette histoire, c’est la musique. Oui, on peut entendre des références à l’esclavage, aux luttes sociales qui ont alimenté le XXe siècle. Mais en utilisant ça, je ne cherche pas à être particulièrement politique. J’essaie plus de créer des connexions à partir de tensions. Les tensions peuvent engendrer des choses formidables. Il est donc plus question de dresser des ponts entre divers matériaux musicaux et des documents sonores que de faire de la politique. C’est ainsi que j’avais envisagé le premier album.

  • Des tensions qui étaient particulièrement bien soulignées par les rythmes africains. Peux-tu nous parler de l’évolution musicale de ton premier disque à celui-ci ?

En effet. Dans mon premier album, j’ai utilisé beaucoup de musique africaine. L’intention était de faire un lien entre celle-ci, particulièrement celle d’Afrique de l’ouest, et la musique afro-américaine – le jazz, le blues, les spirituals, les work-songs. Mon nouvel album, « Projection », est plus centré sur le continent américain, ses musiciens, tout en restant fortement ancré dans sa culture afro. Le morceau « Work Song » est un hommage à ces chansons entendues dans les prisons américaines. « Motherless Child » fait référence au spiritual du même nom, et « Jimmy’s Lament » à Jimmy Reed, le grand musicien de blues. Les autres morceaux sont également des hommages, notamment à Ray Charles ou Nina Simone. C’est définitivement un album qui rend hommage à l’identité musicale afro-américaine.

  • Cette passion pour la culture afro-américaine est antérieure à ta découverte de Romare ?

Elle est certainement liée aux écoutes musicales de mon père qui adorait le folk, le blues, et dans lequel j’adore à mon tour les voix et les rythmes. Bien que je sois anglais, je n’ai pas grandi en Angleterre et je n’ai jamais ressenti d’appartenance à un des mouvements musicaux de mon pays.

  • Tu as grandi en Afrique ?

Non, mais j’y ai voyagé. Comme je te disais, j’ai été marqué par la musique ouest-africaine, dont je possède beaucoup de disques. C’est une musique très présente dans le quotidien des gens. Elle les accompagne lors de rituels religieux, lors des cérémonies de mariage, lors des enterrements, d’une façon très différente de celle de nos cultures occidentales. L’importance des percussions et de la voix y est incroyable. Il y a par exemple, au Ghana, un jeu de percussions très complexe, polyrythmique, entendu lors des enterrements. Il implique que les gens autour gémissent. Mon intérêt pour ces musiques vient aussi du fait qu’elles sont à l’origine de la culture afro-américaine. J’aime faire des recoupements, voir d’où proviennent les sons, les instruments, comment la musique recycle pour se réinventer. Ma curiosité et ma pratique du sampling viennent de là, j’imagine. Je n’ai aucun complexe à emprunter des morceaux. Il n’est évidemment pas question de voler quoi que ce soit. Je ne prétends pas qu’il s’agit de ma musique. J’assume le fait de travailler à partir de l’œuvre d’un autre avec laquelle je vais construire quelque chose d’original. Pour revenir à ces sources qui m’inspirent, j’aimerais aussi me tourner vers l’Asie et comprendre ses influences sur notre musique. Pareil pour la musique sud-américaine.

  • Comment t’y prendrais-tu pour définir ta musique ?

C’est vraiment de la sampling music. Bien que je fasse principalement de l’électronique et que je sois catalogué comme tel, je ne définirais pas ma musique comme de l’électro. J’utilise beaucoup d’instruments, comme la guitare acoustique.

  • Tu joues toi-même de ces instruments ?

Oui ! De la basse, de la guitare. Je joue également du synthé, des percussions. J’utilise aussi des captations de bruits de gare, de gens marchant dans la rue. Quand je compose, j’ai sur ma droite mes turntables, c’est là où le travail de sampling se fait. A gauche, j’ai le synthé, derrière lequel j’ai mes percussions, ainsi que la basse et la guitare. Je fais donc facilement des allers-retours entre les différents matériaux que je mélange. Et comme je te l’ai dit auparavant, je ne chante pas. Je préfère prélever des paroles à droite et à gauche. Le sampling m’offre cette liberté d’associer des choses variées et de créer une infinité de sons.

  • Il y a un lien qui me semble intéressant entre la musique électronique en général et celle nourrie d’influences africaines, c’est le côté hypnotique. Cherches-tu cet effet-là ?

La musique a en effet ce pouvoir de t’extraire de la réalité. Elle peut être hypnotique, t’amener dans un état proche de la transe. Il peut donc y avoir une connexion entre la musique électro et la musique des rituels africains. Il est facile de se perdre dans la répétition rythmique propre aux deux. Mais cette perte de repère est aussi liée aux harmonies. Comme dans certains morceaux de Debussy. La façon dont il développe ses cordes est quelque chose qui peut t’emporter très loin. Faire de la musique, c’est la possibilité de faire accéder ton auditeur à un certain lâcher prise, lui faire perdre le contact. Lorsque, par exemple, tu parviens à créer une musique à la fois triste et joyeuse, qui génère une tension. Je cherche vraiment à atteindre cette sensation-là, qui pour moi passe par l’aspect hypnotique, répétitif de la percussion, mais peut-être plus encore par cette confrontation entre deux couleurs. Trouver le bon accord, la bonne mélodie auxquels tu mixes un vocal, ça peut être magique.


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