À une semaine de la sortie de leur premier album éponyme chez [Pias] (notre chronique), les deux leaders déjantés de Robbing Millions, Lucien Fraipont et Gaspard Ryelandt reviennent pour indiemusic sur leur amitié de longue date. Il est aussi question de leurs collaborations assidues avec la vidéaste Marine Dricot et de leur ville, Bruxelles, capitale de l’Europe et de leur cœur. Rencontre avec le groupe phénomène belge de la rentrée !

- Bien avant Robbing Millions, il y a une amitié de longue date, qui remonte à l’enfance pour deux d’entre vous : Lucien et Gaspard. Quels jeunes étiez-vous et avez-vous le sentiment d’être parvenus à garder votre âme d’enfant ?
Lucien : On avait plus ou moins 8 ans quand on s’est rencontré à l’école. On avait tous les 2 des t-shirts Nirvana ; je crois que c’est comme ça qu’on est devenus amis. Je ne me souviens plus trop des tous débuts, mais on est vite tombé dans un truc où on achetait les mêmes magazines, et où on en parlait tout le temps. On était particulièrement fans de Rock & Folk. On vouait un culte assez débile à ce magazine où on allait louer tous les disques bien critiqués à la médiathèque. Gaspard amenait aussi des Marie Claire aux gamins les plus pervers de la cour de récré. Il y avait une mezzanine dans sa chambre dans laquelle il avait une énorme collection de mangas et où j’ai fait mon premier vomi à cause d’une cigarette goût menthol. Je me souviens aussi m’y être ouvert le lobe de l’oreille lors d’une partie de cache-cache qui avait mal tourné. Gaspard a toujours été assez cinéphile et on allait souvent regarder des films chez lui. Le plus dégueu possible était le mieux (L’attaque de la moussaka géante, Irréversible, etc.). On a formé un premier groupe qui s’appelait The Sports qui a duré de nos 13 à 17 ans pour lequel j’écrivais et enregistrais des morceaux sur un petit enregistreur digital que mon père m’avait offert. On a retrouvé le MySpace, il y a pas longtemps, mais plus moyen de l’écouter.
Gaspard : Moi, j’étais plutôt craintif et distant. Ça m’a rendu snob pendant un moment. Pour ce qui est d’une âme d’enfant, j’en sais rien. Je dois dire que je me méfie des gosses. C’est une bande de suiveurs qui se liguent contre les plus faibles et qui élisent leurs chefs comme n’importe quel groupe. J’ai pas trop d’accointances avec l’idée d’une innocence perdue. Mais oui, si on dit que garder son âme d’enfant, c’est rester créatif et joueur, alors oui, je pense que je l’ai gardé. Je vois pas meilleure manière de passer son temps ici.

- Votre univers, déjanté et hypnotique, tient beaucoup des rêveries abstraites. Écrivez-vous à partir de vos songes ? Où proposez-vous finalement votre vision d’une réalité parallèle ?
Lucien : Je n’ai encore jamais écrit de chanson à partir de mes rêves. Ces temps-ci, j’ai souvent du mal à m’en souvenir. Les mots viennent généralement au contact de la musique, et ça débouche assez vite sur un thème enclenché par un ou deux mots. Ça devient alors un jeu d’y trouver un sens, une trame. Souvent aussi, le titre est tiré d’une situation puis j’essaie d’en faire une chanson en grossissant les traits. Je n’essaie pas d’inventer un univers parallèle, je pense plutôt que chacun vit dans sa propre réalité parallèle. On y retrouve un peu de la mienne dans les chansons de Robbing Millions.
- Ce premier album éponyme fait suite à deux EPs : « Ages and Sun » en 2013 et « Lonely Carnivore » l’année suivante. Comment décririez-vous l’évolution de votre musique jusqu’à ce long format ? Avez-vous l’impression d’avoir toujours suivi la même trajectoire ou d’avoir pris des virages, des tangentes pour arriver à la musique que vous défendez en 2016 ?
Lucien : Il y a une évolution, mais elle n’est pas très consciente. J’ai acquis une méthode de travail plus rodée, et j’ai un petit peu plus d’instruments à disposition. Mais il n’y a jamais vraiment eu de décision de se diriger vers un style différent. Chaque nouveau morceau se positionne souvent par rapport au précédent avec une envie de faire « autre chose » afin de rester dans le ludique. J’ai récemment décidé de privilégier des morceaux plus singuliers à d’autres, peut-être plus directs, pour la direction d’un deuxième album, mais jamais avant ça. Il y a aussi eu des changements de musiciens dans le groupe. Et puis le fait de faire beaucoup de live influence la façon de composer.
- À l’instar des conversations d’enfants que l’on retrouve au début du morceau « What Makes Me Feel Old », votre album n’est-il finalement pas une récréation musicale ?
Lucien : Gaspard dessine et écrit actuellement une bande dessinée pour enfant. Un ami m’a dit récemment qu’un de mes morceaux faisait beaucoup rire ses enfants, du coup depuis je me dis par moment que je fais de la musique pour enfants moi aussi. Le petit garçon qu’on entend sur « What Makes Me … » est le neveu de ma copine. Il retient tous les films par cœur et restitue des dialogues super longs à qui veut l’entendre. Il a vu un micro chez moi un jour et voulait absolument l’essayer.
- Au-delà de votre univers qui apparaît comme déjanté, vous témoignez pourtant d’une vraie exigence musicale tant votre musique n’a de cesse d’évoluer et de se réinventer. Votre musique ne serait-elle pas au final un peu insaisissable, voire indéfinissable ?
Lucien : Ce n’est pas un but en soi, mais ça me ferait plaisir comme qualificatif pour notre musique. Un ami américain a récemment qualifié le disque de « genreless », ça m’a plu.
- La pochette est très intrigante : c’est un curieux mélange de matières et textures diverses (glace, plastique, métal…) fondues les unes avec les autres. Pouvez-vous d’abord lever un doute : cette création est-elle bien numérique ?

Gaspard : Oui, c’est bien de la 3D, c’est Monsieur Pimpant alias Cignor Dappaert qui a créé l’objet. On se connaissait via et on est ami sur Facebook. Cette image qu’il avait postée m’a toute de suite impressionnée et m’a semblé parfaite pour notre album. On est allé chez lui avec Lucien pour discuter de l’objet disque. J’ai pu en savoir un peu plus sur son process créatif. Grosso modo, il dessine avec un gros tube de dentifrice sur son ordi. Ça fait des formes qu’il assemble et puis il laisse l’ordinateur calculer l’éclairage dessus. Ce qui donne cet ensemble de matières composites. Le gars a vraiment un univers singulier, c’est un touche-à-tout. Dessin, vidéo, musique, il y va à fond. À l’image du programme qu’il a inventé, qui te permet de générer des sons via du dessin. Tu vois le genre.
- Et que représente-t-elle pour vous ? Comment la décririez-vous ?
Gaspard : Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite pensé au Robbing pour son aspect foutraque pâte à sel. Ça m’évoque la musique de Lucien dans cet assemblage d’éléments divers dont on sait pas trop comment ça tient, mais ça tient. C’est un peu dark, un peu drôle, c’est une comptine Play-Doh avec du chocolat noir fondu dessus.
- Un nom revient souvent dans les crédits de vos clips : celui de Marine Dricot. Pouvez-vous me la présenter, me parler de son travail et de votre rencontre avec elle ? En bref, pourquoi elle ?
Gaspard : Avec Marine alias Bilou – elle préfère qu’on l’appelle comme ça l’autre nom ça la met mal à l’aise, ce que je comprends -, on est ami depuis déjà pas mal d’années. À la base, elle vient de la photo, elle s’est fait un petit nom dans le milieu belge tout ça. Mais, depuis le début, le cinéma, ça la titille. Ça se voit fort dans son travail photo. La mise en scène y est très cinématographique, elle y développe une imagerie qui lui vient à la fois de son idée du cinéma américain, mais aussi de sa Belgique profonde, son petit Liège post-indu. Elle y met en scène des gens hagards, des loosers héroïques, perdus dans des décors très belges, mais mis en lumière de manière hollywoodienne. Elle est très douée et très sympa alors j’ai eu envie de faire des trucs avec elle. Comme des clips.
- Avec Marine, tu as en effet co-réalisé des clips sous l’étiquette « Beurre Bataille ». Comment se passe la préparation de vos clips afin qu’ils collent à un univers qui vous est propre et sien à la fois ?
Gaspard : Bon, ça se sentait qu’elle voulait aller plus loin dans l’image que la photo. Donc naturellement, au bout d’un moment, elle s’est mise à filmer des petits bouts de machins avec son 5D. Et puis là, dans le même temps, on est parti en vacances avec une bande de copains dans un grand château en Normandie. Bilou et moi, on sait pas trop faire les vacances alors on a décidé de faire un clip en mode récré. C’était « Ritualistic ».
Là-dessus, on a enchaîné. « Tenshinhan », « Dinosaur », « Warder ». Toujours rien qu’à deux. On s’est pas mal démené. C’est devenu de plus en plus sérieux. Bilou est devenue petit à petit une réalisatrice. Moi, j’ai assisté à tout ça, on faisait tout ensemble du scénario jusqu’au montage. Sur le tournage, Bilou était derrière son appareil et moi, je tenais les lumières, dirigeais les acteurs, proposais des cadres et des solutions quand ça marchait pas, Bilou pareil. Au bout d’un moment, j’ai eu d’autres envies, j’ai lâché l’affaire pour pouvoir me reconcentrer sur mon travail de dessinateur. De son côté, Bilou s’est carrément trouvé une équipe, une boîte de prod. Elle a fait des clips pour d’autres groupes et tout. Je suis trop fier d’elle quand maintenant, sur nos derniers clips, je la vois entourée de tout un tas de monde qui s’affaire pour elle. Cette louloute est incroyable !
- Parlons de ce premier clip extrait de votre album ; « 8 Is The Figure I Like The Most », que Marine a d’ailleurs réalisé. C’est certainement l’un des clips les plus étranges qu’il m’ait été donné de voir cette année : comment est née cette réalisation folle, complètement surréaliste et presque anxiogène autour du mystérieux chiffre « 8 » ?
Gaspard : On a brainstormé avec Bilou et Lucien sur ce clip. Là, du coup Lucien est venu avec une idée de secte obsédée par le chiffre 8 ou l’infini. Avec Bilou, on a pris cette idée, basé le scénario dessus pour la pousser à l’extrême. On a pas mal réfléchi en amont à ce qu’on voulait en terme d’ambiance aussi. Un truc très sitcom, très nineties à la Gregg Araki bien hystérique.
Lucien : La fixette sur le chiffre 8 remonte à loin. Depuis petit, il s’agit de mon chiffre préféré. Certains aiment le 6, le 4 ou le 7. Moi, c’est plutôt le 8. J’étais à l’école n°8 d’Ixelles, le 8 janvier est la Saint-Lucien… Après, il ne s’agit pas d’une obsession, mais plutôt d’un bon prétexte pour écrire une chanson.
- Nous avons eu le plaisir de dévoiler un autre clip extrait de ce premier album, « Dreams Like Photographs ». Comment en parleriez-vous en quelques mots, sans vouloir bien sûr tout dévoiler ?
Gaspard : Il est dans le même ton que le précédent, c’est moi et Lucien qui faisons les cons sous la direction de Bilou.
- En tant que Bruxellois, vous sentez-vous plus particulièrement citoyens de l’Europe ? Que symbolise pour vous cette idée de capitale européenne ?
Lucien : Bruxelles symbolise une Europe bien bordélique. Je pourrais me retrouver dans cet aspect-là. Son côté : capitale de l’Europe, il me rendait fier quand j’étais gamin, mais maintenant il me rend plus suspicieux. Récemment, je suis parti en Grèce et j’ai cru que les gens étaient désagréables du fait que je viens de la capitale de l’Europe qui leur a imposé des mesures horribles. En fait, c’était juste le rude tempérament grec qui s’exprimait (rires).
Gaspard : Dans mon cas, pas du tout, même si je suis content de pouvoir dire que Bruxelles est la capitale de l’Europe. À part ça, ça fait augmenter les loyers et ça défigure la ville. Ils ont détruit tout un quartier d’artiste pour implanter la commission européenne. Ça donne vraiment un espèce de mix pas du tout gracieux. Après c’est comme ça depuis une soixantaine d’années. On détruit des trucs incroyables, du patrimoine architectural de grande valeur pour le remplacer par des trucs objectivement ignobles. C’est tellement vrai que le phénomène porte le nom de notre ville. On appelle ça la « Bruxellisation » en urbanisme.
Dixit Wikipédia ; Bruxellisation est un terme utilisé par les urbanistes pour désigner les bouleversements urbanistiques d’une ville livrée aux promoteurs au détriment du cadre de vie de ses habitants, sous couvert d’une « modernisation » nécessaire.
Après je dis ça, mais je me suis aussi attaché à cette laideur, à ce truc pas du tout uniforme. Y’a énormément à regarder et une diversité d’ambiance assez folle. Ça aiguise l’œil.

- Avez-vous le sentiment d’écrire et de composer une musique qui ait une portée universelle ; une sorte de « United States of Dreamers » en quelque sorte ?
Gaspard : Je pense pas vraiment que notre musique transpire l’universalité, un truc lisse et uniforme, mais plutôt le côté composite et bizarroïde de notre ville
Lucien : Après ça pourrait quand même être pas mal une musique qui rallie les peuples. Qu’on remplace David Guetta et Will I Am pour l’ouverture des projets JO, du mondial de foot, etc. (rires)
- Pour finir, avez-vous un mot à dire sur la scène belge ? Sur les groupes que vous côtoyez et que vous aimeriez faire connaître davantage en France.
Gaspard : Moi, mon groupe préféré sur la scène Belge, c’est Le Colisée. Et c’est pas parce qu’on les connaît et qui sont dans nos clips. C’est juste parce que c’est trop trop bien !
Lucien : Quand on a diffusé la musique de notre premier EP sur Bandcamp et Soundcloud avant même d’avoir fait un concert et sorti le disque physiquement, certains musiciens de groupes bruxellois (BRNS, Girls in Hawaii…) ont partagé la musique sur Facebook et je crois que de cette façon la musique est parvenue à des gens qui nous ont proposé de bosser ensemble dès le début. Donc leur soutien et intérêt nous a directement aidés. Musicalement, on ne collabore pas, mais on se croise souvent et ça crée une atmosphère stimulante. Raphaël de Le Colisée a joué avec nous pendant un an. Sinon je vous recommande Aksak Maboul (avec lesquels je jouerais quelques concerts en octobre, dont le 20 octobre au Café de la Danse), Hiele et Bear Bones, Lay Low.
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