De retour à Angers, un an après leur précédente tournée française, les trois membres du projet post-rock montréalais Reliefs nous avaient donné rendez-vous au Joker’s Pub pour y présenter leur premier album fraîchement sorti et intitulé « Nos Yeux ». Nos oreilles alors séduites par la prestation énergique et expressive du trio instrumental canadien nous inviteront dans la nuit du 5 octobre, suite à leur concert, à tenter une interview improvisée qui nous tenait finalement beaucoup à cœur. Entretien passionnant et pertinent avec trois musiciens épanouis et bienheureux : David Lévesque, batteur, Alexandre McGraw, guitariste et Maxime Sollier, bassiste.

- Vous êtes actuellement en tournée… française ?
David : C’est une belle constatation, on est en tournée française, surtout concentrée dans l’Ouest.
Maxime : En cherchant des dates, c’est là où il y a eu le plus de répondant, car j’ai cherché à la base un peu partout en France. Il y a eu quelques pistes vers Lyon et Dijon, mais finalement, pour une raison de routing, c’était très pratique de rester dans le grand ouest et Paris, qu’on a fait aussi. Et la tournée française se termine dans quelques jours. Et on espère pour les prochaines, celles sur lesquelles on va travailler seront européennes.
- Là, c’est la tournée pour le premier album, « Nos Yeux ». Comment est né ce disque ?
Maxime : On a fait une tournée française l’an dernier en septembre, où tu étais présent. C’était presque une tournée d’au revoir parce qu’on n’était pas sûr de ce qui allait se passer, car moi, je rentrais en France. Et en fait, non, parce que c’était trop bien et qu’on a eu tellement de retours positifs que ça donnait vraiment envie de faire un nouvel effort, et qui plus est de faire un effort-album, car on n’avait jusqu’ici sorti que des EPs. On avait vraiment envie de « finaliser » un projet. Y’a plein de gens qui disent : « c’est bien les projets qui aboutissent » et là en l’occurrence, c’est bien, on l’a vraiment abouti. Et l’idée, c’est que David et Alex sont rentrés à Montréal, je suis resté en France et on a commencé à composer chacun de notre côté. Moi, de Bordeaux, dans mon sous-sol, Alex de chez lui notamment et David dans le local de répète aussi.

- Et comment s’organise ce travail à distance et cette mise en commun des idées de chacun ?
Alexandre : Deux mots : Google Drive ! (rires)
David : Beaucoup d’écoute. Moi, j’ai trouvé ça un petit peu frustrant au début parce que c’est des idées, et ça me tentait pas d’enregistrer les drums toutes seules, j’avais peur que ça soit super aseptisé, que ça manque d’émotion. À un moment donné, j’ai pris un certain recul et puis, je me suis dit, j’écoute, j’écoute, et puis quand on va se retrouver, c’est là que mon apport va être important. Et il l’était, car il y avait des mélodies, différentes mélodies, certains morceaux qui étaient parfois déjà plus ou moins structurés de bout en bout. Pour moi, le plus difficile, c’était de faire vivre ça chacun de notre côté, d’amener une impulsion.
Maxime : Il y a en fait trois types de morceaux. Il y a ceux qu’Alex a composés, et moi par exemple, j’essayais de faire de la basse dessus, et j’apprenais à peu près les notes et les riffs pour voir ce que je pouvais faire. Il y a ceux que j’ai composés, où je jouais de plusieurs basses pour faire comprendre l’idée. Et j’ajoutais une fausse batterie, toute pourrie, mais juste histoire de faire comprendre l’esprit du morceau. Peut-être même un peu de guitare pour orienter Alex, ça dépendait. Il y a ceux où on avait des riffs : genre, j’avais un riff, je le trouvais bon, et on les a composés quasi exclusivement quand on s’est retrouvés à Montréal en février dernier. Tu vois, on échange beaucoup de mélodies, beaucoup de sons au fil des mois, et on se dit qu’on a quand même, avant d’entrer en studio, cinq-six morceaux qui sont potentiellement finis en termes de structure, sachant que David n’a pas encore joué dessus. Une fois qu’on a répété tous ensemble, on a fait une sorte de résidence pendant quatre jours à jouer, une semaine avant le studio. C’est là où des riffs sont devenus des morceaux et où les structures qu’on avait se sont adaptées, réadaptées. « Le périple » vient notamment d’un riff de basse que j’avais proposé et qu’on a finalement complètement composé à Montréal. En quatre jours dans la même pièce, on a réussi à tout boucler et une fois qu’on avait fait les quatre jours de studio, l’album était fin prêt. Il y avait une urgence aussi. Il y a peut-être des choses qu’on changerait aujourd’hui, des morceaux qu’on ferait peut-être différemment, mais il y a cette idée d’un disque urgent et spontané aussi.
Alexandre : C’est très spontané. Le but, c’était vraiment de sortir le plus de mélodies qu’on pouvait. Pis celles qui nous accrochaient, qui nous inspiraient, on les travaillait par la suite.
David : Et puis, même ceux qui étaient les plus aboutis, on faisait en sorte de les malmener, de les démonter, de les retravailler, de les chambouler un peu. Et puis, avec le studio, il y avait ce sentiment d’urgence, d’être pas complètement assurés des morceaux et ce qu’on faisait souvent : c’est qu’on enregistrait la première piste d’abord puis on allait s’asseoir dans un sofa. Là, on réfléchissait à ce qui se passait et c’est là qu’il y a le travail de Loïc et de Stéphane qui a été super important…
- Alors qui sont Loïc et Stéphane pour ceux qui ne les connaissent pas.
Maxime : Loïc Suty et Stéphane Vernier sont deux amis français qui vivent à Montréal. Loïc, c’est un super musicien et qui travaille à Paris dans le milieu de la musique. Il a entendu et vu beaucoup de choses, il a monté plein de projets. C’est un mec hyper inspiré. Stéphane, c’est un ingénieur du son surtout à la base, mais aussi un musicien, claviériste.
David : Très bon musicien !
Maxime : …Qui est excellent, et qui a collaboré un aux claviers sur l’album, sur quelques morceaux. Et comme je le disais, ces deux-là sont deux amis à la base, ils avaient un groupe ensemble, et ce sont aussi nos amis. On leur a proposé d’être réalisateurs et de nous orienter. Pendant toutes les périodes où on s’envoyait des sons, ils étaient là pour nous conseiller. En gros, on a eu besoin d’eux tout le temps et grâce à eux, on a réussi à aller droit au but.

- Et sur un album, purement instrumental, comment on décide finalement de l’ordre des pistes.
Alexandre : Ça, c’est un calvaire ! C’est ce dont on s’occupe en dernier. On n’est pas sûrs que les bons choix soient pris.
Maxime : Là, sur cet album, on peut le dire honnêtement, on n’aurait pas commencé par « Trialogue » si on avait eu assez de recul. Encore une fois, on a fait l’enregistrement dans l’urgence et tout de suite, on a dû envoyer les morceaux pour faire presser les vinyles, notamment pour la tournée. Et c’est ça qui nous a mis beaucoup de pression sur la fin. Et c’est sûr qu’avec un peu plus de temps de réflexion, on n’aurait pas commencé avec « Trialogue », mais avec « Le périple ». Après, pour moi, le reste de l’enchaînement de l’album est hyper cohérent, mais la première, tu sais, celle quand tu démarres un album et tu entends ça… On a fait une erreur, mais…
Alexandre : En même temps, on n’aurait pas pu la mettre en plein milieu ou à la fin ! Sa place était au début ou au début.
David : Et puis, je me dis que si les personnes qui écoutent notre album sans le connaître, pour la première fois, arrivent à passer l’intervalle « Trialogue », ça y est, on va les accrocher pour le reste, je crois !
Maxime : Et pour répondre à ta question, l’ordre se dessiné autour des « singles » : « Le Périple » et « Comète » ont du potentiel, et on les met donc au début pour qu’elles puissent être accrocheuses. Et puis, c’est un équilibre entre des compos qu’on a fait ensemble que moi et Alex avons composées ensemble et d’autres qui sont plus le fruit d’idées individuelles.
- N’y a-t-il pas aussi un souci de proposer un disque en forme de « montagne russe » avec des moments où ça décolle, où ça part vraiment très fort suivi de moments d’apaisement, où l’ambiance se détend, où plane comme un vent de méditation, et ça repart de plus belle ?
David : Moi, l’un de mes morceaux préférés, c’est « Nos yeux qui s’habituent à la noirceur », où c’est la première fois de ma vie que je faisais un fade out de drums dans un morceau ; un decrescendo de batterie, les drums s’effacent et laissent place aux ambiances des guitares et des basses. C’est vraiment super atmosphérique. Moi j’adore ça pour revenir plus tard plus tranquillement ou éventuellement violemment.
Maxime : Et ça se ressent aussi dans le tracklisting. Il y a « Écouter le soleil » qui est une ballade qu’avait composé Alex et qui est uniquement guitare-basse. C’est d’ailleurs le seul morceau qui est comme ça et pour l’anecdote, c’est le seul morceau enregistré entre Montréal et Bordeaux, avec la basse enregistrée à Bordeaux. C’est la piste qui vient offrir un interlude un peu plus calme avant de repartir : l’idée c’est d’avoir un début assez dynamique, au milieu, il peut y avoir pas mal de choses et sur la fin, il faut que ça soit dynamique aussi. On a essayé d’équilibrer avec ce qu’on avait.
Il faut bien dire aussi que la plupart des groupes composent pour un album autour de vingt/vingt-cinq morceaux puis choisissent dedans. Nous, on a décidé de mettre tous nos morceaux, mais on aurait pu en enlever après réflexion un ou deux, mais ils y sont, car ça fait partie du processus qu’on avait engagé.

- J’avais une autre question par rapport à ce tracklisting, ce ne sont que des nouveaux morceaux… Vous n’avez pas repris de singles forts extraits de vos précédents EPs. Pourquoi avez-vous souhaité repartir sur du neuf à cent pour cent ?
David : Peut-être parce qu’on est con et orgueilleux (rires).
Maxime : À la fois, c’est logique et à la fois un peu illogique. On aurait pu et peut-être dû mettre des anciens singles pour que les gens qui nous connaissent. « L’espoir renaît dans la Mégapole » ou « Il neige à Montréal », c’est des titres pour nous qui sont un peu forts et qui marchent bien.
Alexandre : En même temps, on était un peu dans l’idée : l’EP, c’est le passé, et on veut créer quelque chose de nouveau. C’est quand même bizarre de réenregistrer une chanson en studio, non ?
En fait, je pense qu’on ne voulait pas tomber dans le côté marketing et logique.
- Et vous n’auriez pas dans l’idée d’anticiper la chose en sortant finalement une version « deluxe » de l’album avec des bonus tracks d’ici un an ? (rires)
Maxime : Même pas ! Je serai pas contre l’idée, cela dit, de réenregistrer certaines anciennes parce que je pense que ça vaudrait peut être le coup, mais ce qui est cool avec cet album, c’est qu’il a été entièrement composé suite à notre dernière tournée française, quand on s’est séparé, physiquement – car on a été en contact régulier toutes les semaines voire tous les jours à distance. L’album a été composé dans ce processus, cet album représente donc cette année qu’on a passé ensemble…
Alexandre : Sauf anecdote : « Trialogue », qui est un morceau qu’on a composé en se rejoignant tous les trois, avec ce côté plus instantané.
Maxime : C’est aussi pour ça qu’il a été choisi au départ, et qu’après coup, on l’aurait enlevé.
- Et d’autres trouveront certainement la logique imparable !
Maxime : Oui, c’est possible que certains des auditeurs vont adorer « Trialogue » en intro.
David : On n’a pas la vérité absolue !

- C’est à chacun de s’approprier les titres, et d’autant plus dans l’idée d’une musique instrumentale où chacun peut interpréter et vivre les titres comme il l’entend, à sa façon, à part les titres que vous proposez comme seuls guides… Et d’ailleurs, comment on choisit ces fameux titres ?
Alexandre : Ça part souvent d’une première idée qui est temporaire, une sorte de nom de code. Pour identifier la toune, au lieu de dire « composition 78 », on va dire « Soleil ».
David : Les morceaux me font penser à quelque chose. Par exemple, dans « Comète », les guitares d’Alex, je les trouve très spatiales et j’imagine facilement une comète.
Maxime : Et comme il y a des compositions différentes de chacun, il y en a certaines où on est tous les trois, ensemble, à décider un peu du titre, et il y en a où c’est des propositions et il faut voir si tout le monde est d’accord. Alex a écrit « Écouter le soleil » et il nous a envoyé le morceau en le présentant ainsi et on a trouvé ça super beau. « Nos yeux qui s’habituent à la noirceur », c’est aussi Alex qui a proposé cette phrase, que j’ai trouvé magnifique…
Maxime : Il y a presque une triple identité derrière ce titre-là. C’est d’abord la chanson qui a donné son nom à notre album, « Nos Yeux », mais également une très belle phrase d’une très belle chanson du groupe Avec Pas d’casque qui s’intitule « La journée qui s’en vient est flambant neuve ». Une chanson magnifique, même si elle ne correspond pas à notre style de musique.
Alexandre : C’est aussi dans cette chanson-là qu’il y a aussi « Shimmer l’univers ». C’est une expression incroyable.
- Et shimmer, ça veut dire quoi ?
Alexandre : C’est quand on égalise avec une cale une table bancale.
Maxime : « Nos yeux qui s’habituent à la noirceur », c’est aussi selon moi une manière de dire qu’on s’habitue à des choses dures, mais que ça ne nous empêche pas de vivre.
Et le troisième sens, c’est qu’on a un peu enregistré ce morceau en improvisation et dans le noir parce que Stéphane et Loïc nous ont mis au défi, à un moment, de nous plonger complètement dans l’obscurité. C’est à ce moment-là qu’on a fait tout le passage du milieu, complètement aérien. Moi à la basse, c’était totalement improvisé, la guitare d’Alex est quasi improvisée pareil, les montées de David, exactement, et ça a donné quelque chose de super fort. Selon nous, c’est le titre phare, c’est évident, car il représente beaucoup de choses et de tous les outils dont on parlait, il y a la décomposition des images. Et généralement David a souvent l’image juste et il a un rôle de validateur : il tamponne un peu les titres de son approbation : « Ok, c’est ce titre-là ! ».
David : Cette fois-ci, cela dit, les gars ont proposé plus de titres. D’habitude, souvent on jamme puis on enregistre comme on fait présentement avec mon téléphone et juste pour lui donner un nom temporaire, on sort un mot. Des fois ça influence le morceau, parfois non.

- En live, j’ai pu remarquer que vous jouez d’anciens succès… (rires) des précédents EPs. Est-ce d’abord pour ceux qui vous suivent et vous connaissent depuis le début ?
David : Justement, on ne s’attend pas à ce que les gens qui viennent nous voir en concert nous connaissent donc on va aller chercher, on va aller puiser dans ce qu’on considère, nous, comme ce qui est bon de Reliefs, et intégrer les nouveaux morceaux qu’on peut aussi bien rendre en live que sur l’album. Puis je pense qu’on a aujourd’hui une belle setlist, j’suis assez content.
Maxime : C’est presque moitié-moitié entre les titres de l’album et ceux des précédents EPs.
David : Oui, il y a un bel équilibre je trouve.
Alexandre : À ce moment-là, c’est notre best of… (rires)
Maxime : Et il faut dire aussi qu’il y a des morceaux qu’on peut difficilement jouer en live sur cet album parce qu’on a rajouté en studio du clavier, du violoncelle. On les a joués à Montréal parce que notre violoncelliste attitrée vit à Montréal, mais sans elle, le titre ne rend pas pareil.
- Et sinon, j’ai pu noter que vous avez terminé votre concert par un titre à part, sorti en juin, qui s’appelle « Surf Lachine ». Qu’est-ce que ça signifie ?
David : À Montréal, à la fin du canal Lachine, dans le Saint-Laurent, il y a une vague qui est permanente et tout le temps au même endroit. Puis il y a des gens qui s’en vont là, avec leur planche de surf, se glissent dans l’eau et partent à la dérive, à reculons, et se lèvent à la dernière minute puis font du surf là !
Maxime : Et c’est donc un hommage à ces surfeurs du canal Lachine.
Alexandre : Deux trois mecs de Montréal qui font ça. L’eau est fraîche, elle doit être assez froide, ouais !
Maxime : On a sorti ce titre à part, en juin, un peu comme un tube d’été. Et on sait qu’on finit le concert avec ce titre-là, car on sait qu’il est enjoué et marrant.
- Il y a un côté Tarantino, je trouve, dans ce morceau-là…
David : Il y a du « Misirlou » de Dick Dale, oui. Alexandre a écouté ses disques pendant une semaine et on a improvisé sur cette idée qu’il nous a amenée en fait.
Alexandre : Et vu qu’elle ne collait pas à l’atmosphère de l’album, on s’est dit qu’on pourrait la sortir avant.
Maxime : C’était un bon teaser d’été avec un petit vidéo-clip sympa. C’était marrant !
- Vous étiez au Joker’s Pub il y a un an et vous étiez donc de retour ce soir. On peut s’attendre à vous y revoir l’an prochain ?
David : J’espère. C’est un de nos endroits préférés. L’ambiance est bonne, le son est bon, le public répond présent…
- Et vous avez même réussi à vendre un grand nombre de vinyles ce soir !
David : Oui, le public était vraiment génial.
Maxime : J’étais vraiment bluffé de voir que la salle était remplie. Et vendre des vinyles, en effet, c’est super. Le son était top et l’équipe est charmante. Et il faut bien dire que sur les tournées que l’on fait, tout se passe au mieux. On a beaucoup de chance jusqu’ici donc j’espère bien que l’an prochain, on pourra revenir.
Jocelyn (programmateur du Joker’s Pub) : C’est des figurants qu’on a payés ce soir.
Reliefs : Ahhhh ! (rires)
David : Est-ce que tu es en train de nous dire que c’est une fausse interview ? C’est tellement triste ! (rires) C’est une émission de réalité ?
Maxime : On les a bien eus ! Non, mais plus sérieusement, ça serait vraiment un plaisir de rejouer ici. On compte bien réorganiser une tournée.
- Et comme on dit en France comme au Québec, jamais deux sans trois !
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