[Live] Le Printemps de Bourges 2015 – mercredi 29 avril

Ça y est, c’est la der des ders. Et nous pouvons d’ores et déjà admettre que l’ambiance du festival et les nuits passées à mettre en ligne jusqu’à des heures tardives les comptes-rendus des concerts vont cruellement nous manquer. Mais il est encore temps d’errer dans les couloirs qui se sont largement vidés aujourd’hui et d’aller admirer, une ultime fois, les pièces secrètes du lieu et les joyaux qu’il recèle.

The Color Bars Experience à l'Auditorium
The Color Bars Experience à l’Auditorium

Et il n’y aura pas de lourde tâche au moment de commencer les concerts, puisque Nicolas Michaux installe avec une aisance admirable ses chansons indéfinissables tant elles sont merveilleuses. Entre sentiment d’être désabusé et mélodies tantôt rock, tantôt blues, ce poète de l’âme expose ses douleurs, ses séparations, ses déceptions.

Nicolas Michaux par Fred Lombard

Mais il en fait des écrins à la fois sombres et éclatants de maturité et de croyance en soi-même. Ce qui l’honore autant qu’il le mérite, et en fait l’un de nos favoris pour la course au titre des iNOUïS.

L’homme au masque animalier hybride, j’ai nommé Gontard!, investit dans la foulée la scène du 22 Est, lançant sa verve et haranguant la foule de sa voix affirmée et poétique. Des textes francs sur la difficulté des rapports relationnels entre hommes et femmes, débités à un rythme rapide pour mieux les aiguiser, sur des compositions entre rock radical et instants faussement calmes aux samples doux-amers.

Gontard! par Fred Lombard

Occupant l’espace tout en restant droit et statique, Gontard! évoque et provoque, dilue et salue dans des tourments blessants, pleins des défauts de l’existence.

Beaucoup ont tendance à comparer Radio Elvis à Dominique A ; grave erreur, tant cela serait trop réducteur (comme la majorité des mauvaises habitudes de « name dropping », en quelque sorte). Le rock du trio est tout simplement dense et presque traumatisant, ne laissant aucun vide dans les compositions et écrivant une page importante de la chanson française en la faisant percuter les murs de l’émotion.

Radio Elvis par Fred Lombard

Devenant ainsi un groupe majeur dans le paysage musical hexagonal, sans fausse flatterie, Radio Elvis clôt ces iNOUïS avec une puissance échevelée et des dons rares d’écriture, celle-ci n’étant jamais facile ou complaisante ; au contraire, même. Exceptionnel et revigorant.

Alors que le soir approche, c’est à l’Auditorium de Bourges que l’un des événements les plus attendus du festival a lieu : la soirée-hommage à Elliott Smith, « Figure 8 », menée par Troy Von Balthazar, Kenneth Stringfellow et Jason Lytle.

Black Yaya par Fred Lombard

En première partie, Black Yaya, épaulé ici par Vincent Mougel de Kidsaredead, doit prendre les choses à leur source et délivre un moment intime de folk dépouillé et sobre. Guitare acoustique, basse et harmonica se mêlent à des choeurs oscillant entre musique sensible et éléments country toujours bien amenés et assumés comme tels. Un pur moment de plaisir, en toute simplicité et humilité, même quand la distorsion s’invite sur un « Flying a Rocket » et un final en hommage au beautiful loser a cappella, tous deux mémorables.

Kenneth Stringfellow
Kenneth Stringfellow

Les premiers titres de la seconde partie, interprétés par Stringfellow, mettent dans l’ambiance : à commencer par un « Son of Sam » magique, soutenu par un orchestre de chambre avec cordes, cuivres et percussions, le tout emporté dans un torrent sonore somptueux par la section rythmique guitare-batterie. Plus que de se réapproprier simplement les chansons de l’immense songwriter, les artistes se succédant sur scène les ont réarrangées dans ce format qui leur convient à la perfection.

Kenneth Stringfellow
Kenneth Stringfellow

Pendant plus d’une heure, les sortilèges du Color Bars Experience (puisque c’est le nom de ce projet) charment et amènent forcément des larmes de mélancolie et de joie, celles de découvrir ces créations aussi parfaitement ressuscitées. Nul doute qu’une telle démarche va en dérouter plus d’un (on entend déjà les détracteurs taxer l’idée d’ « opportuniste »), mais on s’en moque éperdument ; tout est là, le matériau d’origine est respecté dans ses moindres détails et l’on défendra corps et âme ce remarquable tour de force.

Troy Von Balthazar
Troy Von Balthazar

Les versions respectives de « L.A. » par Troy Von Balthazar et « Everything Means Nothing to Me » par Jason Lytle sont intemporelles et émouvantes au possible ; comme si, même si cela sonne comme un cliché, le fantôme du compositeur planait au-dessus des deux hommes (ainsi que l’ex-leader de The Posies, profondément ancré dans son rôle primordial sur le projet) pour les inspirer avant de les aspirer vers un ailleurs où la rencontre avec le disparu serait du domaine du possible. Ce qui se révèle on ne peut plus exact lorsque les trois interprètes se retrouvent pour un (avant-)dernier titre.

Jason Lytle
Jason Lytle

Quelle image est la plus susceptible de révéler ce que représente véritablement l’héritage d’un musicien ? Quel geste, aussi infime soit-il, peut nous faire ouvrir les yeux et nous dire que, douze ans après sa décision de finalement partir, Elliott Smith garde une place indispensable dans l’âme des compositeurs qui l’ont côtoyé, des fans qui l’aiment toujours et que sa mort a laissé en deuil sans que rien ne puisse effacer le manque ? Qui croire lorsque le travail sur soi lié à la disparition est trop lourd à accomplir ? Peut-être faut-il voir dans les larmes et le chagrin de Jason Lytle sur l’ultime chanson choisie du répertoire, « Between The Bars », dans ce désespoir qui lui fera quitter la scène, sous ce fardeau qui ne pourra jamais être posé, une idée du baume à appliquer sur la blessure profonde que la tragédie a creusée pour toujours. Car c’est humain, simplement humain. Et qu’il ne sert à rien d’ajouter quoi que ce soit de plus.

Dans un genre n’ayant rien à voir, mais vraiment intéressant, les Montréalais de The Seasons s’invitent au Printemps (d’accord, elle était facile) pour haranguer les foules de leur musique inclassable, quelque part entre le rock doux et sirupeux et les intonations espagnoles, également visibles au travers de costumes nous rappelant tout sauf la Belle Province.

The Seasons par Fred Lombard

La jeunesse aussi fougueuse que les coupes de cheveux de ses membres, le quatuor traîne dans les bars enfumés des frontières nord et sud-américaines pour ne jamais choisir un camp plutôt qu’un autre. Et c’est bien cette union improbable qui en fait tout le sel.

Le nom de Blouson Noir, mystérieusement apparu au détour d’affiches étranges un peu partout sur les murs du festival ne vous dira probablement rien ; mais celui d’AaRON, oui. Pourtant, on est ici bien loin du groupe qui avait créé la remarquable chanson accompagnant le magnifique film de Philippe Lioret, « Je vais bien, ne t’en fais pas » (malgré la présence de la célèbre ballade dans la setlist de ce soir, pour une version plus dépouillée et inédite).

AaRON par Fred Lombard

Si un virage électro radical a bel et bien été pris, cependant, on retrouve intact ce don qu’a le groupe à créer des mélodies obsédantes et immédiatement sublimes. Des idées simples qui font des chansons une collection de sentiments entiers et obsessionnels, en plus d’un show visuel achevant de transformer le set en voyage interstellaire dans une galaxie encore inconnue jusque-là. Autant dire que l’atterrissage de la navette sera aussi puissant que dans un film bien connu de Steven Spielberg.

Que retenir de ce Printemps de Bourges 2015 ? Tellement de choses qu’il serait difficile de toutes les nommer. Mais surtout, celles-ci, qui résument assez bien les moments vécus. Des concerts passionnants. D’autres un peu moins. Des rencontres avec des musiciens, créateurs, écrivains, managers, rédacteurs ; bref, des êtres qui aiment autant que nous tous ce qui nous unit chaque jour. Des soleils radieux, des pluies battantes. Des nuits passées à vous faire partager nos coups de cœur. Des bières aux noms bizarres. Des crêpes au mètre. Des décibels qui font trembler les murs et les muscles. Oui, c’est tout ça en même temps. Rendez-vous l’année prochaine !


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