[Interview] Ponteix

Après un premier passage express à Paris fin novembre pour un showcase au Klub (Paris), le groupe rock psychédélique fransaskois Ponteix, originaire de Saint-Denis et de Saskatoon dans la région du Saskatchewan au Canada, sera de retour par chez nous, la semaine prochaine. On pourra notamment le découvrir gratuitement à la Bouche d’Air à Nantes dans le cadre de l’évènement Côte à Côte, au programme des Biennales Internationales du Spectacle, le mardi 21 janvier à 19h. L’occasion de découvrir son 1er album « Bastion » sur scène, disque qu’il n’a pas encore, en dehors de quelques trop rares mais saisissants extraits, dévoilé au public français. Nous avons eu la chance et le plaisir d’échanger avec Mario Lepage, le chanteur et fondateur du groupe, avant son retour dans l’Hexagone. Il s’est confié à nous, avec authenticité, sur la fierté de ses racines francophones, sur son attachement à son histoire culturelle, à son héritage, à son Bastion, sans compter sa volonté de se faire un nom sur le territoire français à l’instar de ses lointains voisins du Québec (comptez 36h de route entre les deux destinations).

crédit : Sckuse
  • Bonjour Mario Lepage, vous êtes l’âme du projet Ponteix. On vous découvre aujourd’hui avec votre premier album « Bastion » où vous traitez en textes et musique de l’isolement, mais aussi d’une forme d’indépendance et de fierté des petites communautés francophones de l’Ouest canadien. De quelles réflexions, de quelles envies est né cet album ?

L’album est une exploration de mon héritage et de ma culture, en étant francophone dans un lieu qui est majoritairement anglophone, je me suis toujours senti un peu comme dans un entre-deux par rapport aux autres cultures francophones. C’était parfois difficile pour moi d’expliquer aux gens que la Francophonie existait aussi à l’extérieur du Québec. J’avais envie de légitimer ma culture, mon héritage envers moi-même, mais aussi envers les francophones qui ont oublié que la francophonie existait au Canada ailleurs qu’au Québec. Ce fut un projet de recherche pour arriver à mieux comprendre d’où je viens et à le partager avec le monde.

  • Il est un terme qui revient beaucoup quand on parle de votre projet : celui de résilience. Le choix de ce mot ne semble pas anodin, pouvez-vous me parler de sa résonance au sein de Ponteix ?

Le nom Ponteix c’est le nom d’un petit village Francophone au sud de la Saskatchewan, très semblable à mon village natal. Qui, malgré qu’il soit comme perdu dans une mer anglophone arrive à préserver son identité et sa culture. Pour moi, c’est une métaphore sur comment oser vivre ma vie, et de garder mon authenticité malgré la différence qui m’entoure.

  • Vous êtes Fransaskois, c’est-à-dire que vous vivez dans une ville à forte empreinte francophone de la province canadienne de la Saskatchewan. Pouvez-vous nous parler de votre ville, de votre quotidien là-bas et de la place de la langue française dans votre communauté ? Qu’en est-il de votre attachement à ce bout de terre et d’indépendance langagière ?

Saint-Denis est un très petit village francophone au centre de ma province, c’est là où mes ancêtres français se sont arrêtés parce que ce coin de pays leur rappelait la France. J’ai écrit la majorité de mon album « Bastion » dans ce petit village, mais par ailleurs, ce village m’a aidé à l’écrire. Les francophones qui y habitent sont pour la plupart des gens plus âgés qui ont tous un héritage d’agriculteurs. Nous sommes en plein milieu des plaines canadiennes, où l’horizon est à perte de vue et le ciel est immense, grandiose à toutes les heures du jour et même le soir. C’est un environnement vaste qui permet de mieux réfléchir et d’être bien avec soi-même. Je me retrouve souvent dans mon studio à créer de nouvelles sonorités, que ce soit pour mon projet ou pour d’autres, l’inspiration ne me manque pas là-bas. C’est là où j’ai découvert d’où ma famille vient, d’où mon patois me vient, c’est là où je peux aller découvrir mon passé, la source de mes Bastions.

  • Votre premier EP « J’orage » sorti en mai 2016 a été particulièrement remarqué au Canada avec de nombreux prix tels que celui du meilleur EP au Gala Trille Or et encore celui de l’artiste francophone de l’année lors du Gala de la Musique de l’Ouest-Canadien (Western Canadian Music Awards) en 2017 ; étiez-vous préparé à ce succès éclair ? Comment avez-vous appréhendé la sortie de votre premier album après cela ?

Ça fait du bien de se faire accueillir à bras grand ouvert après un premier essai comme notre EP « J’Orage » ; nous avons vraiment étés chanceux de recevoir ce soutien de la scène canadienne. Ça nous a permis de vite grandir et de voyager partout au pays, on a parcouru le Canada plusieurs fois juste avec un petit EP et on a pu expérimenter beaucoup de nouveau matériel sur la route.

  • Votre premier album « Bastion » est sorti trois ans plus tard en mars 2019 au Canada avec un bel accueil médiatique (VOIR, Ici Musique, Le Devoir, La Presse…). Ce gain de visibilité auprès des médias est-il d’abord le fruit de nombreux concerts pour vous faire connaître hors de votre région ?

Nous avions bien tourné avant de lancer l’album donc ces médias étaient déjà curieux envers ce qui s’en venait. Et effectivement, ils ont vraiment porté attention à l’album quand il est sorti, ça nous a donné un bon tremplin pour partager notre musique et notre histoire d’une manière plus « nationale ».

  • Votre album sortira prochainement en France. Comment approchez-vous ces deux temporalités de sortie ? Quel regard portez-vous sur l’exercice de devoir conquérir une nouvelle audience, sur un territoire ici acquis à la langue française ?

Tout d’abord, je ressens une immense joie de pouvoir partager avec le public français un produit de qui vient de leur propre culture, mais qui s’est développé en quelque chose de complètement différent. Deuxièmement, je suis reconnaissant de pouvoir en apprendre davantage sur la France et sur mes origines ; c’est un immense privilège de pouvoir m’enrichir tout en partageant mon patelin, ma musique et mon patois avec ceux qui s’y intéressent.

  • Au Canada, êtes-vous pleinement de la promotion de cet album « Bastion » ou travaillez-vous déjà sur une suite à lui donner ?

Nous sommes très occupés avec la promotion de l’album, nous essayons tout de même du nouveau matériel sur scène. Ça nous permet de laisser les idées mijoter et de tester des affaires avant de rentrer en studio pour les prochaines créations.

  • Pour composer « Bastion », vous vous êtes entourés notamment de Louis-Jean Cormier, l’ancien chanteur de Karkwa, ainsi que d’Anique Granger, une chanteuse folk fransaskoise. Pouvez-vous me parler de ces collaborations ? Qu’ont-ils apporté à votre écriture ?

Louis-Jean et son groupe Karkwa sont depuis longtemps une influence importante pour moi, soit depuis l’école secondaire. J’ai eu la chance de le rencontrer à l’occasion d’une résidence de création à Banff, dans les montagnes de l’Alberta. On a beaucoup connecté et ça s’est transformé en amitié. Mais j’ai aussi l’impression qu’il s’est un peu revu en moi et qu’il a voulu m’aider à accomplir ma vision qui n’était pas si éloignée de la sienne. Anique est une artiste qui me conseille depuis mon début de carrière, elle a été une guide qui m’a toujours conseillé sur mes textes. Et sur l’album elle a écrit le texte de la chanson « les Éclats ». Louis-Jean, pour sa part, a aussi beaucoup collaboré sur quelques textes de chansons, en plus d’assurer la direction artistique.

  • Avez-vous été influencé par la musique populaire française et si oui, par qui et de quelle manière ?

J’aime beaucoup Charles Aznavour, Félix Leclerc, Gainsbourg, Piaf, ce sont des classiques ! D’ailleurs je m’exerce de plus en plus à faire des reprises de ces grands artistes, mais à la manière de Ponteix. J’aime « me mettre dans leurs souliers » et voir vers quels nouveaux univers je peux les emmener tout en respectant leurs arts. Pour la musique plus contemporaine, j’aime beaucoup Pomme, Témé Tan en Belgique, j’espère pouvoir collaborer avec ces artistes un jour. Pour la musique plus indie, j’écoute beaucoup de Stereolab, Feu! Chatterton, Forever Pavot.

  • Pouvez-vous d’ailleurs nous parler de la scène musicale fransaskoise ? Qu’est-ce qui en fait sa forme de singularité ?

Nous sommes très peu d’artistes francophones dans l’Ouest canadien, mais il y’a beaucoup d’inspiration ici dans ce « milieu de nulle part ». Ça donne à plusieurs artistes d’ici une certaine originalité que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. Plusieurs artistes pour lesquels j’ai eu la chance de réaliser leurs enregistrements : Rayannah, Shawn Jobin, Éemi, mais aussi d’autres comme Étienne Fletcher et Vaero.

  • Vous avez enregistré votre album à La Piaule, une ancienne écurie transformée en studio en Ontario. Pensez-vous que le lieu reculé où vous avez composé « Bastion » a joué un rôle ou auriez-vous accouché du même opus dans un lieu dynamique et cosmopolite comme Montréal ? En quoi la nature canadienne a-t-elle participé à vos compositions ?

C’est vraiment un album de campagne. Il y a beaucoup d’air et de grands espaces dans les sonorités et les concepts. Fred Levac qui a co-réalisé l’album a longtemps joué dans le groupe Pandaléon qui m’a beaucoup inspiré parce que je pouvais y reconnaître cet endroit calme où ils ont enregistré ; j’ai voulu ça aussi pour l’enregistrement de « Bastion » parce que c’est aussi comme ça que je l’ai composé, dans le calme.

  • Contrairement aux chanteurs à textes francophones dont la priorité est de mettre en avant le texte, vous utilisez votre voix comme d’un instrument à part entière qui est là pour compléter la musique sous forme de nappes ? Tirez-vous cela de vos influences anglo-saxonnes et quelles sont-elles ?

Tout à fait, mon but avec ma voix c’est d’aller supporter l’émotion de la musique, de lui donner une histoire. Oui, pour la musique anglo-saxonne comme Radiohead, Grizzly Bear, Tame Impala, mais aussi internationale comme avec Nicolas Jaar, Binkbeats, Nils Frahm ou Flying Lotus.

  • Vous consacrez dans votre album une large place à la langue française. Imposer le français dans un album à la musicalité anglophone était-il évident pour vous ?

Pour moi la musique n’a pas de langue, c’est un langage en lui-même. La langue dans laquelle je m’exprime dépend de la couleur de la chanson.

  • Pour rebondir sur cette question, dans « La Fourche », il est question des différentes routes que l’on peut emprunter. Le choix du français fait incontestablement partie de ces chemins que vous avez à cœur d’explorer. Le voyez-vous comme une force, comme une fierté ou peut-être comme un handicap choisi sur un territoire en majeure partie anglophone ?

Non, c’est une chanson qui porte sur le sujet des chemins de la vie, de prendre des décisions difficiles. Le Français est très important pour moi, oui, et je suis fier ma différence culturelle. Le fait d’être dans un no man’s land fait partie de mon identité et ça me permet de créer quelque chose qui, je l’espère, pourra inspirer des gens et leur offrir quelque chose d’unique.

crédit : Sckuse
  • Les clips associés à vos singles ont un côté très graphique, primé au Canada et digne de courts métrages à part entière. D’où viennent ces inspirations ? Comment produisez-vous ces clips ? Prenez-vous part à leur réalisation et scénarisation ou confiez-vous ce travail à des partenaires ?

Je travaille avec le même réalisateur sur presque tous mes clips : c’est un ami d’enfance qui m’inspire depuis notre jeunesse, il s’appelle Dylan Hryciuk de la boîte Versa Films. On a tous les deux beaucoup d’ambitions artistiques et nous aimons nous pousser l’un l’autre à nous dépasser. J’aime bien l’idée d’inclure des « membres » de différentes disciplines à mon projet ; c’est inspirant pour moi de collaborer de manière proche avec un artiste comme lui, ça nous permet de grandir ensemble.

  • On trouve un côté doux et rêveur dans vos clips à l’imaginaire futuriste – également sur votre site. Comment retranscrivez-vous ces ambiances sur scène ? Avez-vous des installations en tournée à l’instar de celles que l’on découvre sur vos sessions lives « Alamo » et « Supernova » ?

Oui. Nous travaillons avec la même graphiste depuis le début du projet Ponteix : Sckuse. C’est elle qui a créé l’imagerie visuelle de Ponteix. Elle a aussi composé des projections très saturées et aux couleurs psychés qui complémentent très bien la musique que l’on présente sur scène.

  • Vous allez jouer d’ici quelques jours en France, mardi 21 janvier à la Bouche d’Air (Nantes) dans le cadre de Côte à Côte et des BIS de Nantes et vendredi 24 janvier au Centre Culturel Canadien de Paris. Est-ce la première fois que vous viendrez présenter votre projet en France ?

Nous avons très hâte de continuer de découvrir la France, ce sera notre deuxième fois en prestation ici.

  • Après ces dates à venir en France, quelles sont vos prochaines actualités ?

Beaucoup de tournées et le lancement d’album en France.

  • Pour terminer, pouvez-vous nous présenter quelques projets d’amis canadiens à aller écouter absolument ?

Je vous invite à découvrir Rayannah, Shawn Jobin, Étienne Fletcher et Rosie Valland.

Ponteix en concert à Nantes, c’est ce mardi 21 janvier à 19h à la Bouche d’Air. Spectacle gratuit, en entrée libre dans le cadre d’un apéro-concert.


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