[Play #9] Beach House, The Garden, Lonker See, Sleep, Diogal, T/O…

Chaque semaine (ou presque), nous vous concoctons une sélection de dix albums sortis récemment et qui ont (pour l’instant) échappé au radar des chroniqueurs d’indiemusic. Au programme de cette semaine : le nouvel album des rois de la dream Pop, du krautrock polonais, un OVNI musical réjouissant, du death metal imprévisible, du folk sénégalais, du prog brésilien et le retour des dieux du stoner.

Beach House – 7

11 mai 2018 (Sub Pop Records)

Le septième album du duo américain, annoncé un 14 février (14/02 donc 14 divisé par 2 égal 7), joue sur tout un tas de symboles obscurs (et assez gratuits, il faut le dire) sur le chiffre 7. Au-delà d’ajouter simplement une aura de mystère autour d’un disque et d’un groupe déjà par essence « voilés », ce jeu témoigne de l’intelligence avec laquelle Beach House joue désormais de sa propre image, en bon héritier de la dream pop et du shoegaze des débuts. Merveille de douceur sombre, son nouvel opus ajoute un superbe chapitre à une discographie sans faute érigeant au rang d’art la plus subtile des variations. Ici, grâce au savoir-faire de Sonic Boom (ex-Spacemen 3), qui y connaît un rayon en volutes et ambiances trippy, ce « 7 » retrouve à la fois la grâce mélancolique des grands espaces sonores de « Bloom » et de « Depression Cherry » et les bizarreries shoegaze presque expérimentales de « Devotion » ou « Teen Dream ». Ainsi, la transition périlleuse, mais maîtrisée entre le très MBVien « Dark Spring » et le rêveur « Pay No Mind », qui opère un ralentissement cinétique en totale apesanteur, quelque part entre les Cocteau Twins et les Cure de « Disintegration ». La face A est de très haut vol, complétée par le beau et étrange single « Lemon Glow », par le dissonant « Dive » et surtout par un bijou de pop noire et naïve comme seul ce groupe en a le secret, « L’inconnue », et son texte en français déclamé avec une candeur enfantine par Victoria Legrand. Côté face B, il faudra sans doute plusieurs écoutes à l’auditeur pour être tout à fait convaincu par des morceaux moins évidents, au rang desquels « Black Car » avec son final percussif et électronique et bien sûr le sublime « Last Ride » sortent toutefois du lot. Avec ce soixante-dix-septième morceau de sa discographie studio, Beach House confirme une nouvelle fois son talent pour finir en beauté (voir « Irene » sur « Bloom » ou « Days of Candy » sur « Depression Cherry ») et pour nous laisser avec un message crypté en forme d’hypothétique adieu. Espérons que comme à chaque fois pour le moment, ils reviendront. En attendant, le disque est disponible en écoute gratuite sur YouTube, et chaque morceau s’accompagne d’un clip somptueux et hypnotique en noir et blanc, hommage à l’op-art.


The Garden – Mirror Might Steal Your Charm

30 mars 2018 (Epitaph)

Le quatrième album des frères californiens ne déroge pas à la règle ; ce groupe est bien complètement taré. La pochette intrigue en premier lieu, par ses couleurs, son jeu de symétrie, de regard complice, sa singularité. Une singularité confirmée dès les premières notes d’un disque résolument fou et insaisissable, passant d’un genre à l’autre au sein d’un même morceau sans aucune autre forme de procès. L’esprit est globalement très punk bien sûr, mais il y a du hip-hop qui débarque au milieu de décharges metal, d’hallucinations pop et de cauchemars fusion. On se croirait dans un vieil album de Faith No More qui aurait été phagocyté par Mr Bungle puis fumé ou sniffé par Foxygen et HMLTD. Et le pire dans tout cela, c’est que le résultat est assez brillant, que le charme opère et qu’on y revient sans cesse.


Diogal – Roadside

20 avril 2018 (Buda Musique)

Une très belle découverte que cet album d’un chanteur sénégalais établi en France et d’expression wolof. Le disque est d’une douceur mélancolique qui vous cueille, mélangeant sonorités africaines à un folk dépouillé extrêmement triste où dominent guitare et violoncelle. Mais la plus belle merveille de ce disque très touchant est sans doute la voix de Diogal, qui parvient à faire passer toute une palette d’émotions malgré la barrière de la langue. Plusieurs interludes instrumentaux extrêmement brefs ponctuent le disque et le rattachent à son Sénégal natal. Le batteur qui joue sur le disque est également excellent, apportant une touche de modernité et de technique à l’ensemble. Il y a du Nick Drake dans cet album.


Saba – CARE FOR ME

5 avril 2018 (Saba Pivot, LLC)

Auréolé d’un BNM pour une fois vraiment mérité sur P4K, le nouvel album de Saba trouve un équilibre miraculeux entre deuil et colère (son cousin a été tué dans des circonstances odieuses l’an dernier). Les textes sont très beaux et touchants, les instrus bien dans l’air du temps, avec des plages électroniques inspirées par le PBR&B, la trip-hop et la vaporwave, et pas mal de samples jazz disséminés de façon stratégique sur l’album, qui possède un indéniable pouvoir de fascination poussant à le réécouter encore et encore. Un petit chef-d’œuvre.


Ingested – The Level Above Human

27 avril 2018 (Unique Leader Records)

Le quatrième album des Anglais porte bien son nom tellement leur habileté tutoie ici les sommets. La virtuosité technique est au service de compositions à l’efficacité redoutable, et surtout le chant touche dans le mille, apportant plein de variations bienvenues à un genre parfois emprisonné dans ses propres codes. Il y a une vraie folie à l’œuvre derrière ces compos et ces vociférations, qui empruntent volontiers au black death ou même au death psyché. Comme on dit dans leur Albion natale : « Devil is in the details ». Tout bonnement excellent.


T/O – Ominous Signs

2 mars 2018 (October Tone)

Une des belles et inattendues découvertes des Nuits Sonores 2018, dans une soirée assez tragique dont on vous reparlera ici prochainement. La fin de concert massive et un peu dingue des Alsaciens a tellement retenu notre attention que nous avons écouté le disque dans la foulée, pris d’une juste intuition. T/O sera donc à la France ce que Suuns et Disappears réunis sont au Canada, rien de moins. En tout cas, ce premier album, sorti sur le label strasbourgeois October Tone après un EP en 2015, est réellement convaincant. Ceux qui se définissent comme un groupe de pop noisy ou de pop magique y touchent du bout des doigts à une forme très contemporaine de psychédélisme, alliant souplesse rythmique à la rigueur un peu plus martiale de compositions post-punk.


Lonker See – One Eye Sees Red

5 avril 2018 (Instant Classic)

Bel OVNI et un des meilleurs albums du mois d’avril qui nous vient tout droit de Pologne. C’est le premier album du groupe, qui avait publié un split l’an dernier. Au programme, trois morceaux, dont deux de près de vingt minutes, et une chanson-titre nettement plus courte en fin d’album. La pochette est sublime, à la fois sereine, menaçante et fascinante, des qualificatifs qui rappellent les derniers Swans, tout comme le titre de l’album et une bonne part de l’ambiance qui y règne, répétitive, hypnotique, lézardée de bizarreries, cosmiques ou punk, de saxophone strident et d’embardées stellaires. Un grand disque de rock psychédélique et différent.


Sleep – The Sciences

20 avril 2018 (Third Man Records)

Dans la catégorie come-back qui fait très mal, les champions toutes catégories confondues de l’année sont certainement Sleep, dont le dernier album « Dopesmoker », conçu en 1996, n’était finalement sorti dans sa version « musician’s cut » qu’en 2003, soit il y a 15 ans. Entre temps, Al Cisneros a tenté la belle aventure Om avec succès, Matt Pike était dans High on Fire et le moins connu Asbestos Death et le batteur de l’époque, Chris Hakius, a été depuis 2010 remplacé par Jason Roeder, batteur pour les fous furieux de Neurosis (et les groupes affiliés). Toujours est-il que ce « The Sciences », à la pochette assez vilaine au passage, même si plutôt rigolote, est une des plus belles réussites du genre cette année, si ce n’est le meilleur album de doom/stoner que vous entendrez au premier semestre 2018. Le groupe s’y risque à des sonorités plus noisy et bizarres sur l’intro ou certains passages de l’épique « Antarcticans Thawed », dont le titre évoque Lovecraft, mais c’est surtout « Sonic Titan », autrefois bonus track live de la version de 2003 de « Dopesmoker » qui se distingue le plus, avec ses riffs monumentaux qui emmènent la deuxième moitié du morceau vers les cimes du doom metal enfumé. Le reste, toujours aussi vert, roulé et fumable, est par ailleurs de très haut vol. Un disque qui se bonifie avec les écoutes et qui sort un peu de nulle part, un vrai plaisir en somme, qui vient juste réaffirmer la suprématie des vétérans du genre. Et, en plus, c’est sur le label de Jack White, qui vient de se mettre à peu près la terre entière à dos avec son dernier album invraisemblable.


Cavern of Anti-Matter – Hormone Lemonade

23 mars 2018 (Duophonic Records)

Groupe monté par des anciens de Stereolab, basés aujourd’hui à Berlin (et ça s’entend) et un claviériste allemand (et ça s’entend). L’album s’ouvre sur une piste époustouflante de 16 minutes qui amène immédiatement en tête des inévitables références allemandes comme Neu! ou Manuel Göttsching. Rien que pour ce titre stellaire, l’album vaut le détour, la suite s’étirant sur trois quarts d’heure de variations rythmiques aux synthétiseurs et boîtes à rythmes enlevées et intelligentes. Disque jamais ennuyé, référencé sans être redondant, une superbe réussite.


Origens – Adaptação

13 avril 2018 (autoproduction)

Bon, pour beaucoup d’entre vous, ce disque va finir classé dans les kitscheries improbables, mais ce groupe brésilien, qui nage en plein revival 70s, a su vraiment nous convaincre avec ces cinq pistes très longues (neuf minutes en moyenne), qui convoquent allègrement les Yes, les Jethro Tull, les Genesis et surtout les Uriah Heep de la grande époque, avec bien sûr une pensée pour Os Mutantes puisqu’ici le chant est en brésilien. Le seul défaut du disque étant finalement les sonorités trop cheap des claviers, mais tout le monde n’a pas les moyens de jouer sur un vrai mellotron peut-être.