[Play #4] Jonny Greenwood, Peter Kernel, Me’shell NdegeOcello, Shame, Between the Buried and Me, etc.

Chaque semaine, nous vous concoctons une sélection de dix albums sortis récemment et qui ont (pour l’instant) échappé au radar des chroniqueurs d’indiemusic. Au programme de cette semaine : un EP endiablé, une bande-son de film classieuse, du R’n’B de velours, de la pop inclassable, un peu de metal et de punk enlevé, et une louche de jazz contemporain.

Jonny Greenwood – Phantom Thread OST

12 janvier 2018 (Nonesuch Records)

Disque écouté pour la première fois en regardant la neige tomber, la mélancolie diffuse de ce score somptueux prend aux tripes. Greenwood délaisse a priori les expérimentations auxquelles il nous avait habitués pour réaliser une partition plus classique, lézardée d’influences romantiques et travaillée par des motifs vraiment somptueux, mais ça et là pointent les indices dissonants et surprenants de ses antécédents musicaux. Un tour de force émouvant et tourmenté qui donne très envie de voir le film, et qui confirme sa grandeur une fois le test de l’écran passé.


Me’shell NdegeOcello – Ventriloquism

16 mars 2018 (Naïve Records)

Chanteuse américaine basée à Berlin et qui sort son premier album en 1993, Me’shell NdegeOcello nous offre un somptueux album de reprises puisant dans un répertoire varié allant du funk des années 80 au R’n’B des années 90. S’y côtoient donc des reprises de Sade, de Prince ou plus étonnamment de TLC, de Tina Turner et de Parliament. Le tout avec une élégance folle et un vrai sens du réarrangement. On en oublie que les morceaux ne sont pas des compositions originales.


Peter Kernel – The Size of the Night

9 mars 2018 (On the Camper Records)

Le duo helvético-canadien revient avec un sixième album en dix ans particulièrement réussi, aux pistes très inventives qui prennent des directions musicales souvent étonnantes voire déroutantes, une sorte de mélange très riche et assez inclassable mais envoûtant, notamment lorsque le groupe se met à chanter dans des langues inattendues (italien ? espagnol ? occitan ? dur à dire, les voix partent en mélopées inintelligibles mais sublimes). Très singulier, certains passages rappelant les morceaux les plus planants de JC Satàn, assez curieusement.


Earthless – Black Heaven

16 mars 2018 (Nuclear Blast)

Un album qui opère un virage qui déplaira (déplaît déjà, si on en croit certains retours) aux fans de la première heure, mais qui s’avère tout à fait satisfaisant, même en appréciant les quatre premiers albums. On a l’impression que pour ce disque, les mecs se sont réveillés après un long trip et ont décidé de faire un disque un peu plus travaillé. Le résultat est un excellent album de hard psych au jeu de guitare pyrotechnique et, autre nouveauté, avec quelques passages chantés, surtout au début, qui semblent tout droit sortis des années 70. Fans de Led Zeppelin, Blue Cheer, Blind Faith, Grand Funk Railroad ou plus récemment Wo Fat, ce disque est fait pour vous. En tout cas c’est parfaitement jouissif et virtuose.


Dystopia – Rough Art of The Spiritual

16 février 2018 (Monkey Records)

Nous n’attendions pas grand-chose de ce disque à la pochette naïve et psychédélique. Au final, c’est un album fascinant dès les premières notes, comme un froid murmure électrique qui traverse une jungle d’instruments qui s’humidifient et prennent peu à peu vie. Un étrange voyage un peu déshumanisé traversé d’éclaircies remarquables, le tout sur des morceaux longs et sinueux. S’il fallait comparer à quelque chose de plus connu, ce serait peut-être Coil, en moins flippant. D’autres ont dit Lydia Lunch. Nous n’irions pas jusque-là pour décrire le seulement deuxième album de ce groupe d’avant-jazz néo-zélandais en 18 ans, mais ça peut donner une idée.


DJ Nigga-Fox – Crânio EP

9 mars 2018 (Warp Records)

Un des fers de lance de la musique « batida », sous-genre électronique portugais mêlant polyrythmies africaines et acid house, Rogério Brandão sort son premier EP chez Warp, qui avait déjà publié une compilation dédiée à la musique batida sur laquelle il figurait. Passé ces considérations de label et de tendances musicales locales, la vingtaine de minutes qui compose cet EP est tout simplement exaltante. Les beats et les rythmes sont juste déments et furieusement entraînants, et Brandão saupoudre le tout de twists inattendus et plus expérimentaux qui font basculer cette house fiévreuse du côté de l’IDM. Une petite merveille qui donne envie de découvrir le bonhomme en live.


Arkhtinn – VI

19 février 2018 (Fallen Empire)

Apparemment les membres de ce groupe ne sont pas connus et leur pays d’origine non plus. Sinon c’est excellent, un morceau de vingt minutes de black metal très pur et très épique, hargneux, mélodique et aventureux à souhait avec une belle production juste ce qu’il faut de crade et d’audible à la fois, et une piste de vingt minutes instrumentale, ambient et ultra glauque. Grand album, sans chichis, disponible fort heureusement gratuitement sur internet, car sinon il n’existe que sur cassette, en édition limitée à 150 exemplaires.


Between the Buried and Me – Automata I

9 mars 2018 (Sumerian Records)

Première partie, finalement assez courte, d’un diptyque dont la suite est prévue pour juin. Si l’on connaissait déjà les autres albums du groupe de metal américain (en particulier « Colors » et le diptyque « The Parallax »), celui-là est tellement bien qu’il est difficile de ne pas l’écouter plusieurs fois d’affilée pour mieux l’apprécier, chose rare. C’est dire s’il est réussi et efficace, combinant de façon équilibrée la violence et la technicité du death metal progressif à des éléments beaucoup plus accessibles et immédiats, notamment via le chant clair, certains riffs ou des paroles scandées (sur « Condemned to the Gallows » ou « Yellow Eyes »). Les trois morceaux longs sortent évidemment du lot, le reste faisant plutôt office de transition et le tout s’enchaînant admirablement. La dernière chanson est du niveau des meilleurs Porcupine Tree / Steven Wilson pour la finesse de sa composition.


Thomas Strønen & Time is a Blind Guide – Lucus

19 janvier 2018 (ECM)

Un des plus beaux disques écoutés en janvier. Dès les premières secondes, on est transporté dans un univers à la fois familier et lointain. Chaque instant apporte sa surprise, la musique est d’une invention constante et d’une singularité remarquable. C’est extrêmement précis et bien composé. Un gros coup de cœur, pas uniquement réservé aux amateurs de jazz contemporain.


Shame – Songs of Praise

12 janvier 2018 (Dead Oceans)

Un des coups de cœur précoce de janvier. Premier album d’un groupe découvert en 2016 en concert qui a foutu un bordel pas possible sur la scène du Pitchfork Paris à grand renfort de lumières aveuglantes, de punk-noise assourdissant et de plans complètement barrés qui flirtent avec le rock psyché. L’album est beaucoup plus resserré, c’est un disque de post-punk chirurgical avec un peu de folie, une voix d’outre-tombe et des refrains imparables qui phagocytent les morceaux et font basculer le tout du côté de l’aliénation musicale. Épatant.

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