Papier Tigre : le noise français en interview

Eric Pasquereau, guitariste et chanteur de Papier Tigre a accepté de répondre à indiemusic pour la sortie du nouvel album Recreation, chroniqué par nos soins. Il revient sur ce nouvel album et en profite pour aborder d’autres choses comme son processus de composition et les incessantes tournées du groupe.

  • Je me rappelle que The Beginning and the End of Now tournait autour d’une même thématique. Est-ce le cas pour ce nouveau disque ? Pourquoi ce titre Recreation ?

C’est également le cas sur ce nouveau disque, j’aime avoir un fil conducteur qui nous permet de rattacher les morceaux à un même objet.
Le titre est assez ironique, il est le liant entre les textes de l’album, qui évoque l’abrutissement par les loisirs, l’amusement permanent, le délire obligatoire… Tout est fait pour que tu puisses t’oublier le plus rapidement possible. Les textes évoquent des choses personnelles (décès d’une amie, impressions de tournées…) mais aussi des sujets à caractère social et politique. J’aime l’idée qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture, que le texte puisse être interprété de manières différentes.
Pour revenir sur le titre, nous sommes à la fois témoins de cette « recréation » et acteurs de celle-ci (faisant de la musique), donc il y a ce prisme qui me paraissait intéressant.

  • L’Electrical audio de Chicago est un lieu assez chargé d’histoire pour le rock. Est-ce la raison qui vous a poussé à aller enregistrer là-bas ? À quel point le lieu d’enregistrement a-t-il influencé sur ce nouveau disque ?

Nous l’avions visité lors d’un passage à Chicago en 2010. Je ne sais pas s’il est tant chargé d’histoire que ça, mais certains de nos disques préférés ont été faits là-bas (June of 44, The Ex, Don Caballero…). Au départ nous voulions retourner au Black Box à côté d’Angers, car nous aimons beaucoup ce studio, mais John ne pouvait pas venir à Angers. Il a suggéré de le faire à Electrical. A l’époque le dollar était bas, donc ça nous a permis de la faire. On se payait un voyage pour enregistrer dans des conditions optimales et se faire plaisir. Je pense que c’était intéressant d’enregistrer loin, immergés dans une atmosphère de travail assez intense. Avec la musique que l’on fait et la manière dont on l’enregistre (en live), les pièces d’Electrical ont énormément influencé le son du disque. Nous avons aussi enregistré pour la première fois sans notre matériel c’est-à-dire sans nos amplis, sans notre batterie… Ça a contribué à rendre le son du nouveau disque assez différent de ce que l’on avait pu faire auparavant.

  • Comment s’est passé le travail avec John Congleton ? Pourquoi l’avoir choisi comme producteur ?

On voulait bosser avec lui parce qu’il avait travaillé sur beaucoup de musiques différentes (de Bill Callahan à Explosions in the Sky). Il vient de l’école Albini et de la scène indie américaine qui nous a fortement influencés, on aime sa patte sonore, c’est aussi un excellent mixeur… Il était motivé à l’idée de travailler avec nous : que de bonnes raisons pour enregistrer ensemble.

  • Il y a de nouveaux sons de guitare sur cet album. Est-ce que Papier Tigre voulait changer des choses avec ce nouvel album ?

Oui. Bien sûr, nous cherchons toujours à faire évoluer le groupe tant au niveau des guitares que du jeu de batterie, du chant, des percussions. On veut toujours s’amuser et apprendre.

  • J’aime beaucoup le label Africantape (We Recruit de Ventura est mon album préféré de 2011), comment êtes-vous arrivé sur ce label ? Qu’est-ce que ça va changer pour vous ?

Nous connaissons Julien (boss d’Africantape) depuis une dizaine d’années, il vient aussi de Nantes et joue dans Chevreuil, un groupe qui tournait beaucoup quand on a commencé à jouer. De plus, on a beaucoup de copains sur le label notamment Marvin et Papaye. Nous avons entièrement produit Recreation et puis nous avons cherché un label ; la proposition de Murailles Music et Africantape était la plus réaliste. Je ne sais pas ce que le label va apporter, mais j’espère qu’il va permettre à de nouvelles personnes de découvrir le groupe et nous aider à nous diffuser encore plus.

  • Ton chant est très intéressant quand on regarde les différences entre The Patriotic Sunday et Papier Tigre. Écris-tu les paroles de façon différente pour chaque projet ?

Les atmosphères sont très différentes, le processus de création aussi. Tous les morceaux de Papier Tigre naissent d’improvisations et sont structurés par nous trois, alors qu’avec The Patriotic Sunday je suis dans une position différente puisque c’est un projet solo. Au niveau des textes, je ne cherche pas nécessairement à écrire différemment, j’essaye d’écrire sur ce qui me parle, de trouver ce qui peut sonner le mieux avec la mélodie. Après il y a des concepts et des formes très différents entre « Beginning… » et « Characters », « Lay your soul bare » et « Recreation », c’est tout l’intérêt d’avoir des projets différents.

crédit : Jérôme Blin
  • En écoutant les paroles, j’ai vraiment l’impression que tu essaies de ne jamais faire référence à des choses qui pourraient ancrer le disque dans une époque. Est-ce que c’est quelque chose de conscient ?

Pas vraiment je n’y avais jamais pensé. C’est intéressant. Je ne crois pas que ce soit une réelle volonté, parce que les sujets que je traite dans les morceaux sont basés sur l’époque actuelle que nous vivons, mais les interrogations sont universelles et restent toujours les mêmes.

  • Je me suis souvent demandé si tes paroles étaient dirigées vers quelqu’un ou quelque chose ?

Oui, c’est quasiment toujours le cas.

  • J’ai l’impression que tu as essayé de nouvelles choses avec ta voix au niveau du mix, il y a des échos, des overdubs. Comment ça t’est venu ?

J’ai souvent fait des overdubs sur quasiment tous les disques auxquels j’ai participé, les échos et les voix saturées viennent surtout de John et des idées que j’avais développées sur les maquettes. Au même titre que tous les autres instruments, on cherche toujours à tenter de nouvelles choses.

  • À propos des paroles, où trouves-tu ton inspiration ? Est-ce qu’il y a des livres ou des disques vers lesquels tu reviens souvent ?

Dans beaucoup de disques et de livres très différents, il y a des artistes qui m’ont beaucoup influencé, j’essaye cependant de découvrir de nouvelles choses au fur et à mesure que je vieillis, car je n’ai pas les mêmes envies, ni les mêmes préoccupations. Dernièrement les Silver Jews, Phillip Larkin, Syd Barrett m’intéressent particulièrement.

  • Était-ce voulu de finir ce disque avec les paroles « get up and go say, what you know » ?

En fait c’est « get up and go, slay what you know », c’était voulu bien sûr, le morceau en lui-même (Wandering Cage) est un bon morceau de conclusion. C’est un morceau qui parle entre autres, d’être sur la route et de faire des concerts tous les soirs.

  • Mike Watt a été assez élogieux sur vous dans ses carnets de route qu’il publie sur internet, quel est ton point de vue sur cette tournée commune ? Un souvenir en particulier ?

Mike est une légende, c’était vraiment un honneur de pouvoir passer du temps avec lui. Je me souviens notamment d’un concert à Nancy au Soap Box un lundi soir. Dans ce bar punk en banlieue de Nancy devant 50 personnes, il a gratifié le public d’un super show ; il était très heureux, il devrait être un modèle pour tous les groupes, il a une énergie et une intégrité à toute épreuve.

  • J’ai trouvé incroyable le principe de La colonie de vacances, puis l’installation en quadriphonie. Je ne sais pas si je peux parler de mouvement ou de scène. Mais j’ai l’impression que la musique noise se démarque de plus en plus en France.

À propos de La colonie de vacances, je suis ravi de travailler avec et de suivre tous ces gens talentueux… Ils vont bien se marrer en lisant ça ! Après les scènes, la musique noise etc, je ne sais pas quoi en penser. Nous faisons de nombreux concerts, grâce auxquels on a la chance de rencontrer des gens qui ont la même passion que nous, avec qui on s’entend bien. C’est aussi simple que ça.

crédit : Jérôme Blin
  • Il y a quelque temps déjà, tu parlais à The Drone du manque d’identité française musicale à l’étranger. Sur « Les journaux incapables de s’affranchir de la hype américaine et anglaise ». Est-ce que tu penses que c’est en train de changer ou le constat reste toujours le même ?

Non c’est un peu la même chose. Les journaux musicaux français qui se permettent de mettre en avant des artistes issus de la scène indépendante française sont rares. Pourtant ce n’est pas les bons groupes qui manquent.

  • Est-ce que tu voudrais recommander des albums ou toute autre chose aux lecteurs ?

Des noms en vrac : Caetano Veloso, Chausse Trappe, Singer, X-or, Adebisi Shank, Papaye, The Coasters, Shipping News, Pneu, The Curtains, Electric Electric, Gablé, Oneida, The Units, My Disco, Rites of Spring…

Recreation, sortie le 5 mars chez Africantape et Murailles Music.

papiertigre.com
africantape.com
muraillesmusic.com

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Cyril L'Allinec

chroniqueur globe-trotteur entre Montréal et Paris