[LP] Octave Noire – Néon

Une interrogation persiste au fil des écoutes, pour ce disque définitivement pas comme les autres. Pourtant, les adjectifs ne manquent pas pour décrire cet objet : déroutant, libre, grandiloquent, créatif, littéraire, élégant, persistant. Renouant avec l’ambition de grands messieurs des années 70 comme William Sheller ou Serge Gainsbourg, Octave Noire et son leader désigné, Patrick Moriceau, évite sans complexe le piège des effets de mode, pour un album ne pouvant être réduit à l’inconfortable étiquette électro-pop.

L’histoire commence par le single « Un nouveau monde » : une mise en bouche trompeuse qui nous induit en erreur, tant les neufs titres constituent, chacun à leur niveau, une pièce maîtresse de ce puzzle bleu monochrome. « Néon » pourrait ainsi à lui seul illustrer près de cinquante ans de savoir-faire à la française qui, de Christophe à Diabologum en passant par Yann Tambour (Encre, Stranded Horse), pour ne citer qu’eux, ont toujours refusé la facilité et surtout exploré encore et toujours de nouvelles voies, de nouvelles perspectives à contre-courant de la variété. Octave Noire, bien que descendant direct de cet anti-conformisme artistique,  échappe néanmoins comme par magie à l’échéance inévitable du déterminisme : chaque morceau n’est en effet pas « une fin en soi », mais « une occasion de… ».
Comme celle d’éprouver, jusqu’à son paroxysme, une intention naissante ou celle de confronter avec envie l’apparente antinomie des choses. Ainsi, en maîtrisant de main de maître sa propre matière sonore, Octave Noire affirme dès ce premier effort solo, mais pas forcément solitaire, une maturité musicale absolument sidérante. Sur le fond, notre homme partage avec le génial Gonzales cette étonnante capacité à se saisir de la créativité contemporaine, sans jamais oublier les vertus heureuses d’une formation classique pleinement assumée. « Néon » est ainsi, en un sens, un album sans âge, d’un autre temps ; un album qui aurait déjà du recul sur sa propre réalité et sur son présent.

« Néon » réunit, sous la même bannière bleutée, neuf compositions en forme de trompe-l’œil, naviguant entre le fragile et le bricolé, entre le foisonnant et l’éloquent. En tout état de cause, Octave Noire a volontairement construit des partis-pris esthétiques très marqués, pour ne pas dire risqués. Cette exigence nous entraîne dans une relation ambiguë, presque adultère avec une plume cachottière, tendrement naïve mais furieusement éveillée, et finalement très hospitalière.
Que ce soit avec la langue ou avec son instrumentation, « Néon » ose l’emphase avec une justesse qui confine à une forme de dandysme, dont ils sont finalement peu à pouvoir endosser le véritable costume. Jamais boulimique mais intensément versatile, « Néon » n’a pourtant peur ni du changement ni du contre-pied, comme sur l’introduction pharaonique de « Belem Belem » ou sur le final magistral de « My Hand in your Hand », où les arrangements imposent un élargissement de l’espace qui doit autant à la démesure de la musique électronique qu’à la rigueur de l’approche orchestrale.

crédit : Titouan Massé

C’est un fait : après quelques errements, nous aimons nous perdre dans ce labyrinthe spatio-temporel de notes et de mots. L’écoute d’un morceau comme « Tes yeux, tes mains, tes lèvres » laisse forcément des traces. Titre pop s’il en est, mais absolument pas cajoleur. Aucun bonbon n’est distribué, c’est une certitude. Et le vertige, pour ne pas dire le vertigineux, est au rendez-vous ! D’étranges sensations s’emparent peu à peu de nous. Des sensations parfois proches de celles laissées par la caresse, et d’autres finalement pas si loin de l’ivresse ; une ivresse béate, silencieuse et fulgurante. Sur « L’envol », un dancefloor moite s’ouvre et nous emporte sur une piste de danse indécente, sensuelle et mélancolique. Il ne serait pas étonnant de retrouver ce hit déviant dans un DJ set ravageur, porté par des effluves diaboliques, qui relient d’un seul coup l’électro originelle de Kraftwerk et de Cybotron à la pop synthétique de Jacno et de Taxi Girl.
Plus les minutes s’écoulent, plus nous comprenons que notre homme s’inscrit dans le continuum historique des musiques populaires, dont les incarnations d’aujourd’hui ne sont que le reflet des expérimentations d’hier. « Sur un tube disco » décrit ainsi sobrement l’amertume d’une époque, laissant cet arrière-goût délavé, très loin de l’insouciance supposée de la culture club. Avec beaucoup de bienveillance et pour éviter de nous laisser en manque dans notre « redescente », Octave Noire conclue son effort discographique avec une comptine à l’humeur légère et un décalage gentiment anglophile (« The Shapes »), qui pourrait nous faire dire que cette musique ne se prend pas, en définitive, vraiment au sérieux et s’amuse même comme une folle sous le vernis du mystère et de la diversion.

crédit : Gildas Raffenel

Objet caméléon à la densité polymorphe, « Néon » est sans doute promis à une destinée hors du commun ; de celles que connaissent les œuvres dépassant les strictes logiques de l’industrie du spectacle pour pénétrer au-delà de la hype, nos territoires intimes profonds.
« Néon » va donc désormais voler de ses propres ailes et susciter bon nombre de réactions en cascade, qui risquent de surprendre jusqu’à son géniteur.

« Néon » d’Octave Noire, sortie le 20 janvier 2017 chez Yotanka.


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