La synthèse idéale d’une musique bercée de douces illusions électroniques et de divagations mélodiques intemporelles et sombres.

On peut facilement tromper son monde avec une appellation ne reflétant en rien ce que l’on accomplit. Loin des mensonges qui font notre quotidien (autant en termes politiques qu’économiques ou publicitaires), la duperie est elle-même un art ; celui de faire croire, et non plus de permettre d’avoir foi ou confiance en ce qui est dit ou proposé. Pourquoi le monde musical devrait-il, lui, n’être qu’un témoignage de vérité, dans de telles conditions ? Il suffit de regarder un célèbre groupe irlandais proposant son nouvel album gratuitement sur une plate-forme bien connue sous le fallacieux prétexte de la communication 3.0. On en rit encore.
Qu’en est-il du cas Mysteries ? Tout ce que l’on sait d’eux, c’est qu’ils sont un trio, peut-être de Los Angeles. Et c’est tout. Cachés derrières des masques en papier mâché et scotch brun, ils observent sans être vus. On ignore le reste. Comme si cette identité mystérieuse ne laissait place qu’à la musique elle-même, ce que prouve « New Age Music Is Here », premier album tout sauf innocent (et très peu new age, au final), seul reflet de visages inconnus et troublants. A-t-on envie pour autant d’en savoir plus ? Rien n’est moins sûr, tant ce disque, bercé de pop enchanteresse et de beats terriblement addictifs, est la définition sans fard (un comble, quand on y pense) de trois créateurs déphasés mais imaginatifs.
L’album, sans le revendiquer, assume son statut de perturbateur endocrinien ; il s’évade et file vers des directions opposées avant de se refermer sur lui-même. Entre pop allemande (Newly Thrown) et minimalisme électro oppressant (Authenticity Machine), les titres ne s’enchaînent pas ; au contraire, ils se sculptent dans un métal froid et malléable, chose trop rare (exceptionnelle ?) pour ne pas l’admirer. On parcourt avec le trio les racines profondes de la new wave (Ev’rything, I Wanna) et les avertissements sonores de la scène de Bristol (In The Dark).
Mains sur le volant, alors que le véhicule nous échappe, on regarde leur vie défiler devant nos yeux ; et, bien qu’il s’agisse là d’un premier effort, il est facile de constater qu’elle fut déjà bien remplie. Les feux de signalisation se suivent, les accidents s’évitent de justesse dans une rapidité fulgurante (Stateless Wonder). Tous les paysages sont diamétralement opposés, passant de la contemplation (Introduction (New Age Music Is Here)) au défilement merveilleusement brumeux (Trust). Tout est inclassable ici et ne peut être réduit à un genre particulier ; non, l’art de Mysteries, comme son nom l’indique, est ailleurs. Comme la vérité.
Pour ceux qui n’ont jamais descendu une pente neigeuse en perdant le contrôle, dans ces moments où l’on se retrouve perdu entre l’espoir de s’en sortir indemne et la peur physique (celle qui donne mal au crâne tant elle est intense) des blessures à venir, mais pendant lequel on savoure également cet instant tangible et figé dans le temps, « New Age Music Is Here » produit un effet identique. Rien ne sert de chercher à retrouver son équilibre ; et, pour être franc, rien non plus ne nous y oblige.
L’album est une descente le long de pistes glacées et lisses, mais cachant des aspérités surprenantes et déroutantes. Il est la première étoile, filante bien évidemment ; celle que l’on obtient quand on lâche la main maternelle et que l’on fonce, tête baissée, entre crainte et excitation. Tout devient flou, apaisant et effrayant ; les limites de la tolérance sont atteintes et chacun apprend à mieux se connaître en les éprouvant.
Viscéral autant qu’intelligent et délicat, le disque est une chanson de gestes ; incontrôlables certes, mais ayant chacun un sens, une signification dissimulée à la première écoute mais qui ne laisse pas indifférent au fur et à mesure de celles qui vont irrémédiablement suivre. Et fascine, tout en donnant envie de savoir ce qui se cache derrière le masque. Quoique, au final, pourquoi ne pas conserver cette transcendante part de mystère ?

Pour vivre heureux, vivons cachés. Espérons simplement que Mysteries nous réserve une place à leurs côtés, dans les forêts noires de leurs tourments harmoniques.
« New Age Music Is Here » de Mysteries, disponible depuis le 27 octobre 2014 chez Felte Records.
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