[Interview] Moriarty

Rencontre avec Rosemary Standley, auteur, compositeur et interprète du groupe folk Moriarty. Nous sommes revenus sur les racines de la musique du groupe, sur les prémisses de ce troisième album « Fugitives » et sur le prochain album. Une interview passionnante façon « master class » pour voyager à travers l’histoire de cette musique en constante évolution, mais qui tient à ses origines.

Moriarty © Fred Lombard

  • Avec « Fugitives », votre troisième album, vous revenez finalement aux racines du folk.

Pas vraiment aux racines du folk mais plus à nos racines à nous. Je pense que les racines du folk sont encore plus profondes que ça, et justement, ça c’est très difficile à situer.
Il faudrait remonter à la musique française du 17e, à celle anglo-écossaise-irlandaise et un peu à la musique espagnole de la même époque… L’origine de ces musiques est d’abord orale. Une musique traditionnelle, qui marque les évènements de la vie, qu’ils soient les mariages, les enterrements, les naissances, et c’est aussi une musique qui permet de faire circuler les faits-divers, les histoires.
C’est des chansons qui sont des gens pour les gens. En fait, la définition du folk, c’est le « peuple ».

  • C’est fait pour marquer une histoire à un moment donné ?

Pas forcément à un moment donné, parce qu’on se rend compte qu’en fait, on retrouve la même chanson dans la musique qu’on appelle grossièrement « folk américaine ». Par exemple, la chanson qu’on fait, « Little Sadie », puise sa source, je pense, dans une chanson écossaise de la fin du 17e, et on la retrouve jusqu’à « Cocaine Blues » de Johnny Cash. C’est la même histoire, mais elle évolue. Le couteau devient un revolver, qui devient un fusil… enfin bref ça évolue.
Les histoires évoluent, et les chanteurs et les interprètes font des fois évoluer parfois à leur époque en y rajoutant des choses qui sont un peu plus personnelles.

  • De quoi est née cette envie de reprendre ces classiques ?

C’est né d’une commande de la Cité de la Musique. Au départ, il y a eu une exposition autour de Bob Dylan, à la Cité de la Musique à Paris. C’était en 2011 et à cette époque là, on était en pleine tournée de « The Missing Room », notre second album, et le lieu nous avait demandé de faire un concert autour de Bob Dylan. Et on avait décidé de ne pas faire un concert de musiques de Bob Dylan, mais d’aller aux sources de sa musique.
Bob Dylan, c’est quelqu’un qui comme Picasso, a une très bonne oreille, de très bons yeux et qui repère les choses intéressantes chez les musiciens, chez les chanteurs, dans les faits-divers, et qui arrive à condenser tout ça et en refaire son truc à lui. Mais il a piqué pas mal de thèmes, pas mal de paroles, pas mal de mélodies aussi à des choses qui existaient déjà. Et il est donc complètement dans la tradition de la musique folk.
Il suffit finalement pour adapter une histoire de changer soit un cadre, soit un personnage, pour arriver à refaire une histoire.
Bref, pour la Cité de la Musique, on me demande de faire quelque chose autour de Bob Dylan. Et on décide de ne pas faire de chansons de Bob Dylan, bon, on en a quand même fait quelques-unes pour rigoler, car on savait exactement d’où venaient les influences de ces morceaux là, mais l’idée, c’était de retrouver les racines communes qu’on avait avec lui.
J’ai choisi essentiellement des chansons que je connaissais, car mon père (NDLR : Wayne Standley), chanteur de folk, m’a transmis cette culture-là, et moi, finalement, je suis née là dedans : bluegrass, country, folk, pop, blues.

  • Et d’ailleurs, le blues, le folk, la country se rejoignent autour d’influences communes, d’histoires communes ?

La barrière entre ces musiques est très compliquée à trouver parce que c’est un métissage à un moment. Il y a des musiques qui sont très typiques de certains endroits, je pense aux Appalaches où l’on parle de « old-time music » en anglais. Les arrangements c’est guitare-violon, il n’y a pas de banjo, car il est amené plus tôt par le Sud des États-Unis, je pense par les influences africaines des anciens esclaves. Après, il y a beaucoup de suppositions parce qu’il y a beaucoup d’instruments qui ressemblent au banjo dans la musique ouest-africaine.

Pour revenir à ces musiques des Appalaches, elles sont très spécifiques, car il n’y a pas d’autres influences. Ils sont dans les montagnes et ils sont entre eux ; ce sont des immigrants d’origine écossaise qui restent entre eux pendant assez longtemps. Et quand on vient pour les enregistrer pour la première fois au tout début du 20e siècle, les versions des chansons sont presque plus originelles que les versions d’Écosse qui elles, ont été un peu plus mélangées par la suite.

Moriarty © Fred Lombard

Après, il y a dans les musiques folk, toutes les influences de la Carter Family qui reprend beaucoup de gospel blanc. Les gospels qui sont les chants religieux d’église, qu’ils réarrangent à leur sauce, un peu plus vivante à trois voix. The Carter Family, c’est le premier groupe familial qui apparait sur les radios et qui arrive pendant la Dépression, et qui influencera énormément de générations de musiciens en fait. Et donc, ça ça reste plutôt « blanc », et après on a la musique noire.

Mais en fait, c’est très difficile, car plus on arrive dans les États du Sud, plus la musique se mélange. Les Noirs entendent la musique blanche à la radio, car n’était diffusée à cette époque là quasiment que de la musique blanche, et ce qui l’a influencé vient concrètement des Noirs.
Et puis, sont mélangées de la musique religieuse blanche et de la musique religieuse noire, mélange de chant de travail, de champs de coton et de travaux forcés ; tous ces chants-là, c’est ça, la musique folk.

Et puis arrive ensuite des personnalités qui s’inspirent de toutes ces musiques-là, comme Woody Guthrie par exemple, qui vont eux-mêmes à la fois ramasser des chansons, des histoires et vont les retranscrire dans leurs chansons, comme pour faire une sorte de radio. C’est-à-dire qu’ils bossaient la journée par exemple avec des marins et le soir, ils faisaient des chansons sur ce quotidien.
Et c’est là qu’il commence à y avoir une conscience aussi du travailleur par des mecs comme Guthrie, parce qu’ils parlent des conditions dans lesquelles ils travaillent. Les gens sont complètement exploités d’ailleurs.

  • Ça me fait penser à cette chanson « In The Pines » qui remonte à 1870, qui parlait des travailleurs exploités dans les mines. Reprise par un nombre impressionnant d’artistes au fil des décennies, et tout récemment par le groupe lorientais St.Lô. Le folk, c’est finalement intemporel.

C’est assez intemporel en effet. Mais je suis étonnée que c’est une chanson minière, je pensais que c’était plus une chanson des chemins de fer justement.
Mais après, je pense qu’il y a en effet plusieurs origines dont « Black Girl » (également appelé « Where Did You Sleep Last Night ») : une fille noire réfugiée dans les bois dont on raconte l’histoire de son mari dont le corps a été coupé en deux et retrouvé dans la roue de la locomotive. C’est toujours très gai de toute façon (rires).

  • Pour revenir à Fugitives, entre la Cité de la Musique et la sortie de l’album, combien de temps s’est écoulé ?

Pas mal de temps au final, parce qu’on a fait ce concert, et on a eu un retour du public vraiment très très fort là dessus.
Ca a été créé pour la scène, pour cet événement et on n’a pas voulu au départ en faire un disque. C’était au départ prévu pour une seule soirée, mais une fois que les morceaux étaient arrangés, on a agrémenté la tournée qu’on était en train de faire de ces morceaux-là.
On a commencé à en jouer certains sur scène pour un peu les différencier de « The Missing Room » et comme ils en étaient assez prêts, on s’est dit « On n’a qu’à les enregistrer ! ».
On ne les a pas enregistrés tout d’un coup, en plusieurs fois, quand on avait plus de temps. Sur la route aussi, au Québec. Et finalement, le disque existe et je ne pensais pas qu’il y aurait une attente aussi importante, et au-delà de l’attente, un succès aussi beau.
À la base, on a aussi monté notre propre label pour ça, pour être dans la liberté de faire un peu ce qu’on veut, quand on veut.

  • Ce label, « Air Rytmo » a été créé au moment de la sortie du précédent album, c’est bien ça ?

Oui, exactement. Et du coup, pour « Fugitives, » c’était vraiment surprenant parce de la part des journalistes, on avait des retours comme quoi c’était notre meilleur album. Bon, OK, mais pourtant ce ne sont que des reprises (rires) ! Et en fait, c’est vrai que ça plait beaucoup, quoi !

  • Aujourd’hui, sur scène, est-ce que c’est un mélange de ces différents disques que vous proposez ?

Moriarty © Fred Lombard

Oui, c’est un mélange des trois disques, et on commence à mettre des nouvelles compos aussi. On a trois-quatre nouveaux morceaux là…

  • …Que vous testez actuellement sur scène ?

Un peu ouais, mais j’ai l’impression que ça marche assez bien. Mais c’est assez surprenant, car c’est de moins en moins folk acoustique, ça devient un peu plus électrique, un peu plus soul. On garde les mêmes influences, mais c’est comme si on partait sur une autre branche. C’est pas comme si on était restés cantonnés au grunge (rires).

  • Et ces changements ont-ils été provoqués ?

Ohlala, pas du tout. C’est venu naturellement, c’est tellement compliqué d’expliquer la composition entre nous. C’est quelque chose qui doit être spontané. On est des gens très lents, on met des années avant qu’un morceau nous convienne.
On n’est pas dans un truc prémédité, c’est plutôt instinctif. C’est construit, mais ce que je veux dire c’est qu’on est pas dans un truc hyper conscient de « faut faire si parce que ça va plaire ou de maintenant, il faut changer de voix parce qu’on a trop fait des trucs comme ça… ». Non, on va en fonction de nos envies du moment.
Moi, j’aimerais bien que le quatrième disque soit un peu plus joyeux, un plus dansant en tout cas.

  • Qu’est-ce qui représente selon toi le renouveau du blues et du folk en France ?

C’est marrant parce que j’ai pensé à ça il n’y a pas longtemps… Oh, tu me poses une colle ! (rires).
Bon, on a fait des collaborations pour l’album « Fugitives », avec mon père qui vient vraiment de ce répertoire là, mais également avec Mama Rosin, qui est un groupe de musique cajun suisse et Don Cavalli. Pour moi, c’est des gens qui ont un peu les mêmes sources que nous. On ne fait pas la même chose, mais on a écouté un peu la même musique. Je suis assez fan de ces deux groupes en fait.

  • Dernière question, est-ce qu’une suite à ce premier album de reprises « Fugitives » est également envisagée en parallèle du quatrième album ?

Oui, et non. Moi, je viens juste de sortir un disque de reprises « Birds On a Wire », avec une violoncelliste (Dom La Nena), ça va faire le troisième ou quatrième disque de reprise que je fais. C’est à chaque fois une démarche très différente.
Après je pense qu’il pourrait y avoir un « Fugitives 2 ». J’y ai réfléchi en fait, je n’en ai pas parlé aux autres musiciens encore, car ce n’est pas pour tout de suite, par on a besoin d’écrire des chansons écrites par nous. Mais il pourrait très bien y avoir un deuxième volet parce que bizarrement, on n’a pas, par exemple, de chansons très politiques. À part éventuellement sur « Pretty Boy Floyd » que je chante avec mon père. Les chansons ont toutes en commun de parler de fugitifs : travail, assassinat. Tous les protagonistes sont en fuite de quelque chose. Il manque juste cet espace politique là. Je pense que ça pourrait être un axe pour ce second volet.


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