[LP] MONEY – Suicide Songs

Transi, noir et décemment lucide, MONEY décoche un second album élégiaque, magnifiant les pensées destructrices de son leader. « Suicide Songs » dépeint un monde sombre mais pourtant magnifique.

MONEY - Suicide Songs

Avec sa coupe au bol et sa tête d’enfant de chœur, Jamie Lee avait serti son premier album d’une crucifixion symbolique et moderne, inévitablement branchée : « The Shadow Of Heaven » était de toute évidence une invitation au ciel, à son idée du paradis. Tout y était, les consonances au Lord Almighty, à la vie et à la place incertaine de nos petites existences. Sincères ou purement esthétiques, ces louanges avaient souligné l’incroyable lyrisme des Londoniens de MONEY, repentis d’une new-wave à la sauce alternative, qui prenaient pour échafaud leur terrible maîtrise pour les arrangements fiévreux et éthérés. En 2014, Jamie réaménageait à Londres dans le but, dit-il, de « devenir le meilleur écrivain que je puisse être, [afin d’] écrire de la poésie comme des chansons intimement liées entre elles ». Pendant ce temps, Billy et Charlie (les autres membres du groupe) s’attelaient à écrire et produire de nouvelles compositions à Manchester. Une fois réunis dans la mégalopole autour de leur passion, les trois électrons se sentent incompatibles. Jamie se rappelle l’ivresse mentale dans laquelle il se trouvait, perdu dans le doute de lui-même où les trois discutaient non sans heurts de la direction à prendre, que Jamie jugeait au départ impalpable et lisse. Mais la colle prend finalement. MONEY naît sous l’outrage et la torture mentale, tourments qui ont donné par la suite son identité sulfureuse au groupe.

La cloche sonne à nouveau, une communion se prépare mais cette fois-ci, dans les tréfonds, pour célébrer les antipodes de leur première célébration à la vie. Même si les mélodies n’y sont pas tout le temps liées, les paroles de « Suicide Songs » sont quant à elles imprégnées de la faucheuse. Rien qu’avec le titre de ce nouvel album, celle-ci peut crier victoire. Jamie déclare : « J’ai voulu que l’album semble venir d’outre-tombe, d’où ces chansons ont émergé. L’album est sombre et morbide, et ne s’en défait pas. Je me retrouve là-dedans. » Ces idées mortifières se trouvent en équilibre sur le fil d’un désespoir cuisant et d’une positivité presque rassurante. Dans l’abattu « Hopeless World », il chante « Oserez-vous descendre dans mon monde sans espoir / d’où s’échappe une étrange lumière incertaine » alors que dans l’espoir légèrement soulevé de « I’ll Be The Night », il déclare superbement « Quand j’étais enfant, j’ai conclu un pacte avec le soleil / que s’il mourait, j’irai lui porter secours ».

Parabole d’un monde hostile, message d’avertissement ou portée anthropologique ? C’est un peu tout à la fois. MONEY s’engage sur des sujets sensibles, déclarés sans langue de bois et soumis à de multiples interprétations. Successivement, les arrangements se font fidèles et vagues, évoluant entre le malaise déstructuré de « Cocaine Christmas And An Alcoholic’s New Year » et l’enchantement exotique d’« I Am The Lord ». La lucidité musicale et littérale de MONEY légitime la posture de groupe prophétique que beaucoup pourrait leur décerner, car il est connu que les poètes peuvent avoir le don de clairvoyance. Mais Jamie pense plus loin : « Le suicide est une sorte de nature sacrificielle dans la fabrication de choix artistiques. En fouillant dans vos sentiments et en essayant de saisir la signification de la vie, au détriment de votre santé, il pourrait y avoir une certaine valeur poétique à ce que vous avez créé. » À méditer, en espérant que Jamie ne passe point à l’acte, lui qui nous est bien trop indispensable.

crédit : Joe Wilson
crédit : Joe Wilson

« Suicide Songs » de MONEY est disponible depuis le 29 janvier 2016 chez Bella Union.


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Julien Catala

chroniqueur mélomane, amoureux des échanges créés autour de la musique indépendante