[Interview] Molécule

Avant de monter sur la scène des Illuminations pour l’édition 2016 du Cabaret Vert, et d’embarquer Charleville-Mézières dans un voyage en pleine mer, Romain Delahaye alias Molécule nous parle du livre-album, « 60°43’ Nord », et de son expérience maritime. Il y a comme un air marin chez ce baroudeur des musiques électroniques qui a su garder les pieds sur terre…

crédit : Lucie Rimey Meille
crédit : Lucie Rimey Meille
  • Tu es parti cinq semaines sur un chalutier pour composer ton album « 60°43’ Nord », d’où t’es venue cette envie, cette idée ?

Ça vient d’une envie de longue date, de découvrir un peu ce qu’il y avait derrière l’horizon, derrière ce que l’on peut voir au bord de la plage, et de vivre une expérience de pleine mer et de tempête. C’est plutôt une démarche de vivre ça en tant qu’Homme et la musique me l’a permis.
Après, pour mettre ça en place, j’ai fait une sorte de casting de bateaux pour en trouver un qui puisse m’emmener suffisamment longtemps en pleine mer pour avoir le temps de composer entièrement un album. Je voulais un bateau qui puisse m’emmener dans une zone dangereuse, où je puisse rencontrer la tempête. Je voulais connaître ça aussi, voir ce que ça pouvait donner.

Je suis donc parti sur un bateau qui est basé à Saint-Malo qui s’appelle le Joseph Roty II, pour une campagne de pêche, on ne sait pas combien de temps ça va durer, mais c’est à peu près cinq semaines (parfois moins, parfois plus). J’ai emmené tous mes instruments, des pages blanches, sans savoir vraiment ce que j’allais composer, avec aussi pas mal de micros, un enregistreur, en me disant que les sons allaient être sans doute différents que ceux qu’on peut avoir dans le quotidien ; je voulais me servir de cette matière sonore pour nourrir mon inspiration. Il en résulte donc « 60°43’ Nord », le nom de l’album, qui reprend dix titres qui ont été composés dans ce bateau et rien n’a été retouché une fois que je suis revenu à terre. J’ai composé à peu près trente morceaux, mais il y avait des choses moins intéressantes et puis d’autres peut-être qui sortiront plus tard…

  • Est-ce que ça a été compliqué de trouver ce bateau ? De trouver quelqu’un qui accepte de t’emmener avec lui dans un contexte aussi compliqué.

Bizarrement, ça n’a pas été très compliqué. Il a fallu les séduire, et je ne sais toujours pas pourquoi et comment j’ai réussi à convaincre l’armateur d’un projet un peu fou comme celui-là, parce que c’est vrai que c’est des gens qui connaissent l’environnement dans lequel je voulais aller et ils se disaient « Mais il est fou de vouloir venir dans un contexte aussi difficile, et dangereux même ». C’est un contexte aussi très bruyant, il y a beaucoup de machines, de moteurs, l’activité de la pêche… Évidemment, c’est un milieu que je ne connaissais pas, mais j’étais convaincu qu’il y avait quelque chose à faire, avec ce côté industriel de l’activité des hommes à bord du bateau. Finalement, il a accepté et avec son accord, j’ai embarqué, un an après, avec une équipe de télévision pour le bien d’un reportage pour Thalassa.

  • Ton album est accompagné d’un journal de bord très précis. Était-ce une évidence pour toi en partant de réaliser ce livre-album ?

Alors, la seule évidence que j’avais, c’était que je ne voulais pas que ce soit juste un album, juste un CD, parce que j’avais déjà sorti quatre albums et qu’un tel projet pour moi méritait quelque chose de plus important. Donc j’ai voulu y mettre des photos, j’ai tenu un carnet de bord, mais tout ça restait assez vague dans la mise en forme, dans la manière de mettre en page. Ça s’est fait conjointement, une fois revenu, en collaboration avec l’éditeur avec lequel j’ai fait ce livre ; on a réfléchi ensemble à une maquette, en regardant déjà toutes les photos que j’avais prises, les textes que j’avais écrits, et on a travaillé sur cette base pour donner naissance à un pavé de 360 pages, en français et en anglais, avec un disque à l’intérieur.

Molécule - 60°43' Nord (édition de tête)
Molécule – 60°43′ Nord (édition de tête) chez CLASSIC / Mille-Feuilles
  • Du coup, tu as pris toutes les photos présentes dans le journal de bord ? Est-ce que c’est quelque chose que tu fais régulièrement en dehors de ton activité musicale ?

Comme tout le monde, je fais de photos avec mon téléphone. Là, j’en ai pris beaucoup, j’en avais près de 2000, mais je n’en fais pas du tout en dehors. C’est un livre avec beaucoup de photos, mais ce n’est pas un livre de photographe : c’est vraiment le regard d’un musicien dans cet environnement, pour illustrer le contexte qui, pour moi, est important. Tout comme les vidéos, j’ai toujours été un peu contre les vidéos dans les lives de concerts parce que, pour moi, ça détournait un peu l’attention du public sur ce qu’il pouvait se passer et c’est vrai que là, sur ce projet, j’ai quand même tenu à faire un travail avec la vidéo sur le live pour montrer un peu le contexte dans lequel ces musiques ont été créées. Il y a derrière moi un écran de 12 mètres sur 3 avec que des images filmées lors de cette campagne de pêche.

  • Tu as filmé toi aussi des images pendant ce voyage ?

J’en ai filmé un peu avec mon téléphone, toujours. Il y en a certaines qu’on a d’ailleurs utilisées, mais la grosse partie de celles-ci ont été tournées par un caméraman. J’ai choisi mon équipe pour partir ; ce sont des gens que j’ai rencontrés avant, on a mis le projet en place ensemble.

  • En parlant de vidéos, j’ai vu certains de tes clips composés d’images récupérées et montées ; t’y es-tu collé ?

Alors, pour les images récupérées, oui, c’est moi qui le fais. C’est mon côté un peu passe-temps, bidouillages, je m’amuse. Après pour les autres clips, c’est un travail de collaboration avec des vidéastes. C’est à chaque fois des rencontres et des volontés communes de faire un truc ensemble.

  • Pour le clip de « Rockall », sur lequel tu n’as pas travaillé seul, on retrouve des spirales hypnotiques et étouffantes. Quelle était la volonté sur cette vidéo ?

Ces images sont tirées de celles tournées à bord du bateau et on a eu cette idée de les déformer, de recréer l’impression d’être dans un tunnel, une tempête, où plein de choses nous arrivent dans la gueule. On avance et on écoute une musique qui exprime un peu la tempête avec ses bruits d’impacts de vagues, de sonar… Le but est d’envisager un peu le clip comme une expérience plus que comme quelque chose de narratif et d’esthétique. Les images ont été réalisées par Gauthier Houillon, qui est aussi le vidéaste avec qui j’ai collaboré sur le show vidéo, qui a fait toutes les créas pour le live.

  • Pour finir, quels sont tes projets à venir, as-tu d’autres envies de voyages ?

C’est vrai que ce voyage m’a donné envie de continuer dans ce processus de création in situ comme ça, avec beaucoup de contraintes et l’envie de se mettre un peu en danger. La prochaine aventure est prévue pour le mois de novembre, je ne peux pas trop en dire encore, mais ça se passera dans les airs.


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Lucie Rimey Meille

Photographe - majoritairement argentique - basée à Lyon, je rencontre des artistes et réalise des interviews à mes heures perdues.