[Interview] Maïa Barouh

Avec sa personnalité intense et entière, Maïa Barouh incarne le goût de la création et des rencontres, et symbolise, à travers son identité caméléon – duelle et complémentaire à la fois – l’union artistique entre ses deux patries de sang et de cœur ; le Japon et la France. À l’automne paraîtra « Aïda », son nouvel album dont elle égraine d’ores et déjà depuis quelques mois les premiers singles tantôt dépaysants (« Tairyo »), tantôt percutants (« Sushi »). Chanteuse et musicienne complète et aguerrie, nous étions tellement impatients d’échanger avec elle que nous n’avons pu nous résoudre à attendre jusqu’à la sortie de ce prochain long format pour lui proposer une entrevue. Et si Maïa casse les barrières culturelles et sociétales faisant de son vécu et de ses deux nationalités une force authentique, elle nous convie cette fois-ci, plus qu’à l’accoutumée dans un fascinant voyage historique, géographique et sociologique entre Tokyo et Paris. Fille du musicien Pierre Barouh et de la peintre Atsuko Ushioda, Maïa revient pour indiemusic sur son héritage culturel familial, celui des éditions Saravah mais aussi celui du cœur et du quotidien, notamment à travers son parcours d’apprentissage dans un Japon qui vit toujours entre tradition et modernisme. Elle partage également avec nous les rencontres et perspectives qu’elle a su saisir à son arrivée en France en 2014. Auparavant sidewoman dans de nombreux projets (surtout en tant que flûtiste), Maïa Barouh est bien décidée à prendre le lead de ses aventures musicales. Elle s’est pour cela approprié des chants ancestraux japonais et revendique avec une conviction frappante ses combats, à commencer par sa lutte artistique contre le racisme anti-asiatique qu’elle subit depuis sa petite enfance. Elle nous parle également de sa rencontre et son amitié forte avec sa parolière, Elea Braaz et de son attachement au support vidéo ; reflet du soin qu’elle porte à toutes les étapes de ses créations pluridisciplinaires.

crédit : Tijana Pakic
  • Bonjour Maïa, merci de nous accorder de ton temps à quelques mois de la sortie de ton nouvel album « Aïda ». La première question qui nous vient indéniable, c’est ce titre d’album. On pense fatalement à cette histoire d’amour impossible entre le général égyptien Radamès et l’esclave éthiopienne Aïda dans l’œuvre opératique de Verdi. Quelle est l’histoire de ton Aïda ?

Oui, c’est vrai, mais c’est aussi un mot japonais ! « Aïda » veut dire « Entre » en japonais ; entre deux, entre la France et le Japon, entre continent et archipel, entre le présent et l’ancestral … l’idéogramme s’écrit ainsi 間 ; c’est un soleil enfermé par deux portes. Ce signe peut aussi se lire « Ma » qui veut dire silence. Je me sens depuis toute petite agréablement perdue entre mes deux cultures très éloignées. L’album Aïda parle de ça, il exprime mon identité franco-japonaise autant au niveau sonore que textuel. Il y a les chants traditionnels japonais arrangés à ma façon et des thèmes comme l’exil, le féminisme, le racisme…

  • En tant qu’artiste franco-japonaise, quel est ton rapport à la culture traditionnelle japonaise et comment nourrit-elle ta création ?

Mon rapport à la tradition japonaise est un juste milieu entre le « pas trop in » et le « pas trop out ». C’est une grande chance de pouvoir parler mes deux langues couramment et de les écrire (merci aux parents !) et de me sentir bien dans les deux cultures avec toujours une fenêtre ouverte. Avoir un pas dedans, un pas dehors (ce que j’exprime dans le morceau « Hafu ») me donne une liberté de création. Je butine (oui, je porte bien mon nom haha) et chope le pollen de toutes les fleurs que j’aime pour en faire mon propre petit miel. Ma culture française me nourrit dans la diversité et au contraire la musique japonaise me nourrit dans son authenticité. Ma source d’inspiration est un mix magique et unique de folie du Tokyo underground et des blues et chant ancestraux de la campagne japonaise …et y’a de quoi faire !

  • Dans ton nouveau titre, « Tairyo » qui vient juste de sortir, tu reprends un très beau chant de pêcheurs de tes ancêtres du nord du Japon en le connectant à ton propre univers. Quelle est l’histoire derrière ce morceau ? Était-ce un chant que tu avais entendu étant jeune ?

Non, j’ai découvert ce chant après le tsunami et la catastrophe nucléaire du 11 mars 2011. Après le choc, j’ai eu un moment de vide et de remise en question sur la vie, la musique, le but de chanter… 6 mois de réflexion. Puis comme une façon de me consoler et de retrouver la vie, j’ai commencé à écouter les chants roots de la région atteinte par le tsunami et la radioactivité et « Tairyo » était un des chants que j’ai beaucoup aimés. Dus sûrement à un climat plus rude, les chants de la partie du nord de l’archipel me semblent plus intenses et énergiques que les chants du sud et ils collaient bien avec mon énergie naturelle.

  • Pour le clip sublime qui l’accompagne, tu t’es rendue dans la baie de Matsushima. Qu’est-ce que cette région du Japon a d’unique selon toi ? À titre personnel, à quels souvenirs de ta vie cet endroit, des paysages aux locaux font-ils écho ?

La région est magnifique. Elle est apparemment connue pour être un des paysages les plus pittoresques du pays avec ses 260 îlots. Je connais peu la région et j’ai été très touchée de découvrir ces paysages puissants et sobrement peuplés par des gens timides et super généreux.

  • Dans certains de tes titres, tu réarranges des chants et des musiques ancestrales du Japon. Quelles résonances ont-ils pour toi aujourd’hui, en tant qu’héritière d’une certaine tradition ?

Ces chants ont été transmis oralement à travers des générations. Ce sont les chants du peuple nés lors de fête ou heures de labeurs en improvisation comme les chants/blues du monde entier. Nombreux ont dû disparaitre et nombreux sont restés en changeant de forme. Contrairement à tout ce qu’on entend aujourd’hui ce ne sont pas des chants qui ont été faits pour vendre ou faire danser ou pleurer, mais juste des chants bruts qui expriment un moment de la vie. Cette sincérité et énergie brute me touche et je pense qu’ils ont le pouvoir de toucher et faire vibrer aussi les gens qui ne comprennent pas le japonais.

crédit : Tijana Pakic
  • Tu as longtemps pris part à de nombreuses formations instrumentales japonaises. Comment as-tu vécu ces années ? Quel bilan retires-tu de cet apprentissage ?

Mes 11 ans de carrière au Japon avant de venir en France étaient plus que formateurs. J’ai accompagné nombreux chanteurs et groupe très divers autant que flûtiste et arrangeur aussi bien dans des groupes de rock, fanfare de rue, danseurs burlesques et strip-teaseuses, chanteurs drag-queens, groupe de musique brésilienne, DJ, griot guinéen… avant de faire mon propre groupe en tant que chanteuse. Les artistes qui m’entouraient étaient généreux en folie et créativité. Je ne serai pas celle que je suis sans ces riches rencontres et expériences que j’ai pu vivre là-bas.

  • De ton expérience entre le Japon et la France, qu’en retiens-tu ? Y a-t-il un certain choc des cultures dans la manière d’approcher et de vivre (de) la création musicale entre ces deux pays ?

Oui, le choc de la rencontre de l’archipel Nippon et le continent français est assez dingue, car on pourrait presque dire que culturellement parlant, nous sommes aux antipodes …mais sûrement aussi pour ça que l’attirance autant dans l’un ou dans l’autre est forte. En tout cas, j’adore être à ce carrefour, à swinguer sur les frontières. J’ai beaucoup de chance d’être dans la musique qui est comme ma 3e identité qui me permet de mélanger librement et faire ce métissage une force et une originalité.

  • Tu es accompagnée depuis quelques années déjà par Elea Braaz pour l’écriture des textes en français. Comment vous êtes-vous trouvées ? Quels sont les liens qui vous unissent ?

Le jazz ! Nous nous sommes rencontrés à « Jazz in Marciac » où nous étions en stage, elle en voix et moi en flûte. Nous nous sommes liées d’amitié après avoir passé deux étés de folies à s’enivrer de concerts des incroyables artistes de jazz qui passaient dans ce petit village du Gers. Notre amitié a duré et s’est endurcie à travers le temps malgré la distance, car j’habitais au Japon à ce moment. Nous nous sommes toujours encouragées mutuellement dans nos parcours et je suis très fan de son écriture, je ne voyais personne d’autre qu’Elea pour ce challenge de mélanger ces deux langues plus qu’éloignées que sont le japonais et le français. Nous avons donc tenté ce labo de création ensemble et ça a été une sacrée épreuve, mais je suis très fière du résultat !

  • Pour revenir un peu dans le passé, c’est ta rencontre avec Martin Meissonnier, producteur, entre autres, de Fela Kuti, Robert Plant et Jimmy Page qui a provoqué, si j’ose dire, la carrière en Europe suite à l’enregistrement de ton précédent album « Kodama » en 2014 à Paris ?

Oui, c’est ça ! On s’est rencontré à Paris lors d’un concert que j’ai fait au New Morning. Je ne connaissais pas le bonhomme et il m’a invitée dans son studio à Montreuil, puis on a très vite commencé à faire du son ensemble. J’étais dans une période où l’envie de venir élargir mon territoire dans mon autre pays la France grandissait. La connexion a été immédiate et j’ai sauté sur l’opportunité. Martin étant pudique, c’est bien plus tard que j’ai découvert son Wikipédia !

  • Comment as-tu vécu à cette époque ton rapport à la culture occidentale ?

Je faisais depuis toute petite des allers-retours entre la France et le Japon donc mon cerveau est moulé en mode caméléon franco-jap !

  • Dans « Sushi », tu as eu à cœur de parler du racisme anti-asiatique. Tu y dénonces un sexisme particulièrement violent et tristement banalisé envers les femmes aux traits asiatiques. Ce racisme, comment l’observes-tu et le vis-tu au quotidien ? Et comment le combattre aujourd’hui ?

Oui, je ressens au quotidien plus le racisme asiatique que le sexisme en vérité. Ma mère japonaise en a été victime en France, moi aussi ainsi que mes filles à l’école qui se sont fait traiter de petites Chinoises à plusieurs reprises sans compter les amalgames au début du covid. Rien que dans mon cas, trois générations l’ont vécu et c’est désolant… Je combats au quotidien et avec mes outils d’expression qui est la musique, avec du décalage, de l’humour et du groove !

  • On te sait bien évidemment flûtiste, mais tu pratiques également le piano, la guitare et les percussions. Qu’as-tu retiré de ces différents apprentissages ? Le chant en avant dans tes projets est-il venu après le travail instrumental pour toi ?

Oui, faut dire que je suis passionnée et si j’en avais le temps je pense que je ferai du trombone, puis de la trompette et du violoncelle, des percussions, de la basse, du tuba… ! (rire) Je jouais du piano et un peu de guitare, initiée par mes parents, mais l’instrument que j’ai choisi pour affronter le métier était la flûte. J’ai donc longtemps été flûtiste avant de devenir chanteuse et elle continue aujourd’hui à me permettre de me faufiler tel un serpent dans multiples projets et genre musicaux comme accompagner des chanteurs et spectacles de danse, théâtre… dont je n’aurai pas l’occasion de côtoyer en étant uniquement chanteuse.

  • Ton nouvel album « Aïda » épouse des sonorités très électroniques, mais également jazz. Comment as-tu réussi à croiser ces courants musicaux avec ton approche singulière des musiques traditionnelles du Japon ?

Je ne fais pas de calcul quand je fais de la musique. Je me dis pas : « tiens, je vais mélanger tel genre et tel genre et ça va faire un truc dingue ». Je dénude les chants que j’aime au max puis je mets une rythmique et harmonies que j’entends avec ma musicalité nourrie par la musique du monde et la musique actuelle et le résultat fait que ça sonne comme si ou comme ça.

crédit : Tijana Pakic
  • As-tu déjà une idée de la suite à donner à cet album ? Mettras-tu à profit une nouvelle expérience musicale pour explorer d’autres instruments, d’autres courants musicaux ? D’autres thématiques également ?

Je ne sais pas encore, mais oui je serai très intéressée d’explorer plus les instruments traditionnels japonais… y’a de la matière ! Et ce qui est sûr, c’est que l’exploration de chant et instruments traditionnels est encore à approfondir !

  • Tes clips témoignent tous d’un véritable parti pris esthétique à l’instar de celui de « Sushi » qui a gagné deux prix : celui du meilleur clip au festival d’Austin et de Toronto. Quelle est ton implication sur la direction artistique et la réalisation des clips ? Et que représentent ces récompenses de tes pairs ?

Pour ces derniers clips, je m’implique sur tous les fronts. Le scénario, les idées, la prod, le stylisme, la coiffure, tout en laissant évidemment les réalisateurs s’exprimer. Les prix évidemment me font plaisir, car ce sont des collaborations.

  • Pour aller un peu plus loin encore, peux-tu nous parler de tes influences en matière de clips et de cinéma (voire d’expériences vidéoludiques si tu le souhaites) ?

Les clips que j’aime sont « This is America » de Childish Gambino, « De Aquí No Sales » et « A Pale » de Rosalia, « Off The Radar » de Noga Erez, « Ratas » de La Chica, « Papaouté » de Stromae. Côté cinéma, j’aime Akira Kurosawa, Alexandro Jodorowski, Fellini, Paolo Sorrentino…

  • Il semblerait que tu te produises aussi sur Paris en formation guitare-voix, loin de l’univers électro de ton album. Est-ce une échappatoire ou simplement l’envie de ne surtout pas être enfermée dans une seule case ?

Pour l’instant rien n’est figé. J’explore comment défendre mon nouveau projet sur scène en solo et en groupe. Je cherche le carrefour parfait d’un son qui respecte l’album et en même temps qui soit le plus vivant possible.

  • Pour conclure ce long (et j’espère agréable) échange, que dirais-tu de nous faire découvrir quelques artistes japonais comme francophones à suivre de près ?

Oki Kano, Yasuaki Shimizu, Katan Hiviya, Harufumi Hosono, Minyo Crusaders, Ajate et tant d’autres !

« Aïda » de Maïa Barouh, sortira en septembre 2022 chez Saravah.


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