[Live] Levitation France 2015, jour 2

Après une excellente première journée à la programmation éclectique et surprenante, fatigués, mais le cœur haut à l’idée de découvrir sur scène les monuments du rock que nous promet la seconde journée de Levitation France, à savoir Anton Newcombe ou Wire, de jauger le punk de Destruction Unit ou la pop de Melody’s Echo Chamber, c’est le pied alerte que nous franchissons les portes du Chabada d’Angers.

Melody's Echo Chamber © Fred Lombard

Article écrit par Chris Rod, Yann Puron, Sébastien Michaud et Fred Lombard

L’après-midi commence en dilettante avec Jim Younger’s Spirit : on ne peut nier leur bon goût musical. Le quartet s’inspire des Black Angels et cela s’entend. Les compositions, malheureusement sans surprises, reprennent les structures bien connues d’un psych rock américain fleurant la Harley Davidson. Hélas, l’ensemble manque cruellement d’une fougue sans laquelle du rock on ne garde que le nom et on perd la sève…

Ils nous avaient saisis avec « Nemure », un premier album incendiaire pris sous la glace d’un shoezage cryptique, il y a tout juste un an sur l’excellent Cranes Records. Les Manceaux de The Dead Mantra ont magistralement réussi le transfert d’énergies occultes en live. Voix ténébreuse et hantée de réverbérations, riffs triturés et scarifiés, basse grondante et batterie impassible ; à quatre sur scène, les jeunes musiciens portent avec une assurance et une maîtrise sonore un univers (tout) puissant et mature, fascinant d’intensité et de conviction, qui n’a rien à envier à leurs références. Une vraie révélation plus qu’un choc en live, confirmation de tout le bien qu’on partageait déjà à leur égard.

Que fait la fleur du psych rock hexagonal quand elle ne fait pas de psych rock ? De l’afrobeat. Réponse improbable, choix improbable, qui aura eu le mérite de faire se déhancher un public que l’on parie encore embrumé des vapeurs de malt de la veille… Casamance est en effet une formation composée notamment de transfuges des excellents Wall Of Death, Forever Pavot, Olympic, et j’en passe. Accompagnées du chant de Mamadou Dem, insufflant à l’ensemble déjà très chaloupé un vrai élan, d’un saxo bien placé, ces compos détonnaient dans l’ensemble de la programmation d’un festival censé creuser la veine psyché, que l’on pouvait certes percevoir dans certains arrangements, certaines fins de morceaux, mais qui paraissait tout de même bien éloignées de ce projet talentueux.

C’est bien la première fois de notre vie de public punk que nous avons ressenti le besoin de bouchons d’oreille comme une urgence sanitaire! Ne vous fiez pas aux allures de cow-boy sur le retour du chanteur aux airs de Joe Strummer, ne vous laissez pas avoir par l’androgynie du guitariste, Destruction Unit ne vous laissera pas 30 secondes de répit une fois que leurs pieds sont posés sur scène pour tout déconstruire : compositions, instruments, osmose scénique… On sent bien que tout ce qui a trait à l’ordre est pris en contrepoint. Une proposition radicale dans sa fascination pour le dissonant, la rupture. Un hommage au grunge aussi, dans la façon d’occuper la scène. Ils ne vous séduisent pas, ils vous interpellent, ils vous saisissent par le col et vous disent de tout casser !

Sans transition, on ne pouvait rêver meilleur antidote aux déflagrations punk de la grande salle que la pop évanescente, éthérée, délicieuse, mélancolique et doucereuse de Death and Vanilla, jouée sur la scène extérieure en fin de journée. Les apports électroniques du clavier jouent un rôle important dans cette formule magique so sweety, dans laquelle la voix n’est là que comme réminiscence lointaine et chuchotée. Une pop psyché qui n’est pas sans rappeler les ballades d’un Jacco Gardner que, féminisées, on aurait réussi à faire entrer dans une bulle de gomme…

Enfin un réel changement par rapport à tout ce que l’on a pu voir depuis le début du festival. Flavien Berger arrive sur scène avec un bouquet à la main : « Bonsoir, je vous ai apporté des fleurs. Je les ai achetées à Angers ». Le ton est donné. Compositeur parsemant ses beats d’effluves psychés, les paroles des titres de Flavien Berger sont pour le moins folles. Si elles peuvent paraître absurdes aux premiers abords, elles peuvent constituer sous un autre angle des métaphores brillantes (« le vomi turquoise » sur « La Forêt Noire ») et ainsi laisser transparaître une vraie poésie. Humble et plein de gentillesse, le Parisien n’hésite pas à communiquer avec le public ou aller à sa rencontre dans la foule. Professeur le reste du temps, Flavien Berger est l’incarnation de l’artiste immergeant son public dans un univers qu’il a lui même créé.

Au pays du psychédélisme cosmique, les San-Franciscains de Lumerians sont les Rois. Fidèles, on se plaît à l’imaginer, d’une mystérieuse secte de la lune, capuchonnés sous leurs toges faites de diamants argentés et étincelants, les quatre Californiens de l’Apocalypse jouent une musique électro-synthétique sombre et fascinante. Glissant d’un doom jazz (comprenez un jazz au jeu lourd, se rapprochant dans ses constructions du metal) vers une pop psychédélique nébuleuse et analogique, soutenant les chants habités, mais feutrés de ces musiciens qui ne laissent apparaître que le bouc grisonnant de leurs mentons. Le show visuellement réussi et les accoutrements atypiques, mais en rien burlesques de Lumerians nous ont convié à un voyage aux frontières du spirituel et de l’étrange pour entrer pleinement dans la seconde partie de soirée.

Parce que leur collaboration sur disque est brillante et que le leader du légendaire Brian Jonestown Massacre est là, Tess Parks et Anton Newcombe sont très attendus. Tirée à quatre épingles, la jeune Canadienne originaire de Toronto chante avec son timbre qui donne le frisson sur un rock hypnotique. Une voix d’outre-tombe cohérente avec la musique forcément très proche des productions du BJM. Le rythme est lancinant et la combinaison ligne de basse/batterie produit un effet de lévitation total. Exactement ce que l’on vient chercher dans ce festival. Anton Newcombe reste quant à lui étonnamment en retrait sur scène, laissant sa collègue se mettre réellement en avant, comme sur la pochette de l’album « I Declare Nothing ». Aucune déception lorsque l’on connaît le duo, on obtient exactement ce que l’on veut. Pour les autres de vraies longueurs peuvent se faire ressentir. Un regret : celui que Tess Parks n’ait pas interprété des titres de son album solo, particulièrement bon.

En plus de figurer parmi les musiciens les plus adorables et attachants de l’univers et d’être des créateurs de génie avec pas moins de 5 albums, autant d’EPs et même des bandes originales à leur actif, les Texans de The Octopus Project déploient sur scène une énergie sans pareille mesure. En multi-instrumentistes mués en showrunners, la délégation indietronica austinienne construit de véritables fresques sonores passantes d’une indie pop pleine de fraîcheur rappelant les plus belles heures de Weezer et de Cake comme autant de titres expérimentaux en état de grâce et de transe. Entre la batterie frappadingue de Josh, l’énergie hallucinante de Toto à la guitare, la sensibilité d’Yvonne au chant et au theremin et mellotron switchant de rôle avec la nouvelle venue Lauren. Après un passage l’an passé au Chabada à l’occasion des 20 ans de la SMAC angevine, The Octopus Project nous a séduits à nouveau. Et comme tout mollusque qui se respecte, on applaudit des huit pieds !

« J’adore Wire » confie Anton Newcombe à l’issue de son show, alors que Colin Newman et Graham Lewis s’apprêtent à investir à leur tour la grande scène. Une adoration pas forcément partagée par la majorité des festivaliers. Salle curieusement à moitié pleine pour les légendes du post-punk anglais qui livreront néanmoins une prestation à la hauteur de leur réputation. Entre rythmiques hypnotiques, déflagrations noisy et interludes faussement pop, Wire rappelle non seulement ce soir l’importance, mais aussi la singularité de son œuvre. Un rock sombre, martial, parfois cérébral, mais n’oubliant jamais ses accointances avec la déferlante punk de la fin des 70’s. Pogo général, l’espace de quelques minutes, au sein des premiers rangs, sans même que le groupe ne prenne la peine de puiser dans les « tubes » de « Pink Flag », 1er album culte et fondateur. Un tour de force que seuls des grands, des très grands, pouvaient se permettre…

Magnifiquement habillé par un liquid light show jouant sur textures et couleurs, le set des Suédois de Dungen s’envole à la façon d’un Cat Stevens noyé dans des harmonies vocales très lyriques, la réverb, secoué par un jeu de guitare très seventies, conférant à l’ensemble un aspect passé(iste) pas désagréable. L’ombre de Tame Impala n’est pas loin dans ces structures folk et ces arrangements un peu grandiloquents donnant une réelle personnalité doublée d’une grande intégrité à ce projet anachronique très maîtrisé.

De la pop rêveuse et française pour clôturer le festival avec Melody’s Echo Chamber. Un beau casting s’offre à nous du côté des musiciens qui accompagnent Melody Prochet sur scène avec les représentants de Moodoïd (Pablo Padovani) au clavier et la guitare, et d’Aquaserge (Benjamin Glibert) à la basse, ainsi que Jérôme Pichon à la guitare et Stéphane Bellity alias Ricky Hollywood à la batterie. Le concert démarre par le tube « I Follow You » qui fait entrer immédiatement l’assistance dans l’univers du projet initialement coproduit avec Kevin Parker de Tame Impala. Malheureusement, un problème de voix empêche la chanteuse de chanter à sa convenance et celle-ci préfère alors se mettre en retrait le temps de remettre en place ses cordes vocales. Les titres s’enchaînent parfaitement grâce à des musiciens excellents nappés dans de superbes projections multicolores. Tantôt planante, tantôt dansante, la musique de Melody’s Echo Chamber a cette particularité de rendre la musique psyché accessible tout en restant exigeante. « Some Time Alone, Alone » en est un bon exemple et le nouveau morceau « Shirim » est d’une coolitude absolue par son refrain de guitare très catchy en live. Un moment intense à retenir serait celui de « Crystallized » qui a eu droit à une interprétation très rock avec une version étendue explosive. On attend impatiemment le prochain album de Melody’s Echo Chamber, qui sera autoproduit, et qui s’avère très prometteur.


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