[Live] Levitation France 2015, jour 1

Depuis sept ans, The Black Angels et la Reverberation Appreciation Society organisent Levitation, leur festival consacré au mouvement néo-psyché, à Austin : dans des entrepôts et des criques, des concerts et installations y célèbrent la culture psyché au sens large. Dans le sillage de son grand frère texan, Levitation France, accueilli par Le Chabada d’Angers, fait jouer chaque année une sélection des nouvelles sensations passées à Austin. Tour à tour rock, électro, pop ou punk, la programmation 2015, toujours de qualité, oscille entre divagations tranquilles et violence tonitruante. Récit d’une première journée éclectique.

Melvins © Fred Lombard

Article écrit par Chris Rod, Yann Puron, Sébastien Michaud et Fred Lombard

17h50. À une dizaine de minutes de l’ouverture de cette troisième édition de Levitation France, quelques gouttes de pluie s’abattent au-dessus du Chabada… 18h00 : « Here comes the sun ». Entrée en scène des Blind Suns, sur la scène extérieure, sous un ciel enfin clément. Une météo en parfaite adéquation avec l’univers du trio angevin, dépositaire d’un surf pop-garage lumineux sans faute de goût. Face à un public encore très clairsemé, Dorota et Romain (chant-guitares), épaulés de Jeremy aux percus, rendent un hommage appuyé aux Jesus & Mary Chain, Mazzy Star, Slowdive et autres Raveonettes. En cette fin d’après-midi, la musique des Blind Suns, sans light show ni jeu scénique prononcé, prouve qu’elle se suffit à elle-même. Un avis certainement partagé par Clive Martin, producteur au CV étoffé (The Cure, Nick Cave, Echobelly, Stereophonics), présent durant les 40 minutes du set et « metteur en son » de leur prochain disque… Il manque peut-être encore au groupe un poil d’assurance scénique et ce petit grain de folie qui fait toute la différence… Mais les chansons, elles, sont bel et bien là. Impossible d’en douter à l’écoute de ce « Rockerfeller » clôturant le concert, pépite pop irrésistible s’élevant haut, très haut dans les nuages.

Seule sur scène, la New-Yorkaise Sarah Lipstate (se) raconte des histoires. Là où la violence s’abat presque en permanence sur la grande scène, sa prestation magistrale de douceur fascine. Sur un fond préenregistré, les projections ondulatoires de sa guitare incarnent le psychédélisme poétique. Tantôt on lévite sur un petit nuage, tantôt l’atmosphère inquiétante nous ramène les pieds sur terre. Sur cette prestation uniquement instrumentale, le public se laisse guider dans ces pérégrinations. Le son parfait d’une bande originale de films qui rejoint l’autre passion de Noveller, la réalisation.

Bombe à retardement emo, le duo montréalais Solids se montre expéditif et tumultueux sur la scène extérieure après un début d’après-midi tempéré. Sous un ciel gris et encore menaçant, les mouvements de tête sont de rigueur dans le public alors que les Québécois imposent une cadence infernale à la guitare et à la batterie et conjointement au chant. Déployant des riffs soniques et des rythmiques percutantes soutenant avec force un chant frondeur et fonceur, Solids taille dans le roc(k) pour en faire jaillir sa rébellion punk. Une vraie réjouissance pour les amoureux du genre, et du groupe montréalais pas avare en énergie et en intensité pour porter les titres de son premier album « Blame Confusion » sorti il y a déjà plus d’un an chez l’excellent Fat Possum.

Ce groupe des froides contrées de Finlande est une excellente représentation des mélanges possibles entre électro, techno et psyché sur guitares. Arborant des tenues noires rappelant celles du Ku Klux Klan, K-X-P entre en scène pour une longue intro martiale et glaciale. La suite s’opère dans des croisements entêtants de batterie et de rythmes technos qui n’auraient pas dégoûté un Gesaffelstein. Jamais brutal, le groupe d’Helsinki entretient dans sa musique des airs de ressemblance avec les Montréalais de Suuns. Les répétitions dans le rythme et les paroles sont une véritable invitation à une transe au son cristallin.

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est rare de tomber sur des groupes psychés hispaniques. Placé face à face et de profil face au public, le duo barcelonais Svper (prononcer « super ») joue une électro amusante et plaisante. « Jouer » est vraiment le mot tant les sons et la façon dont ils sont assénés sont ludiques. À gauche, Sergio est focalisé sur son synthé et sa boîte à rythmes tandis que sa complice, Luciana, s’affaire à chanter en espagnol et à l’accompagner dans les élévations psychés. Svper rappelle bien souvent un autre groupe programmé l’an dernier : Zombie Zombie. Les boîtes à rythmes reproduisent un son de batterie tellement crédible qu’après avoir écouté le disque, on aurait parié qu’il s’agissait d’un groupe composé d’un batteur. Solide d’un héritage psyché bien réinvesti dans ses morceaux, les perspectives de Svper semblent infinies.

Tellement underground, les Indian Jewelry, qu’ils feraient passer Luis Vasquez de The Soft Moon pour une fourmi capitaliste… Voilà quelques années maintenant qu’on a été contaminés par la démence de leurs enregistrements foutraques : on savait donc que ce live serait rude, physiquement, aussi violent qu’une attaque chimique dans un organisme. On était loin du compte : ce sont de vrais punks que nous avons découverts sur scène. Ils ne ressemblent à rien, pas moyen d’en faire un produit marketing… Leur arrivée sur scène est bordélique, leur son, délicieusement brouillon et saturé, les deux guitaristes, forcenés, la chanteuse, improbable, avec ses allures de jeune fille en bottines et jupe comme-il-faut, lancée dans des compos à la scie-sauteuse… Leur électro psyché, à la fois je-m’en-foutiste et sublime, tabasse, terrasse. Pas d’autre mot. Sur une pulse tribale qui ne s’arrête jamais, seule composante qui permet de s’ancrer à la terre et de ne pas vomir, les cordes sont triturées, le chant fredonné et propulsé très haut dans les airs par la réverb’, les apports électro venant parasiter l’ensemble à la façon d’ondes radio incertaines. C’est une pop d’un XXIe siècle post-apocalyptique qu’ils nous offrent, la bande-son d’un dancefloor ravagé, faisant du vide existentiel le contenu mi-ricanant mi-éthéré d’une rage rigolarde et balancée comme ça, sans papier cadeau. Excellent.

Dans la catégorie « concert le plus divertissant du week-end », nul doute que The King Khan & BBQ Show figure en (po)pôle position. Si, tout comme Solids, le duo est Montréalais et se présente sous une formule guitare(s)-batterie, la comparaison s’arrête ici.
Avec leur look de super héros SM en perruques blondes : cape, lanières sur le torse et boxer en cuir orné de miroir pour King Khan, masque clouté et combinaison en lycra noir laissant voir les tétons pour son complice Mark Sultan, les deux guignols canadiens se donnent en spectacle dans un doo-wop punk festif au second degré totalement assumé. Du côté du public, l’amusement est total ; les nouveaux comme anciens fans désinhibés crient « Free the nipples » et parmi eux, certains tentent avec plus ou moins de succès le crowdsurfing, parfois même en couple ! Un grand moment !

Les protégés de l’inénarrable Ty Segall étaient finalement ceux qui répondaient au plus près à l’étiquette psychédélique. On avait déjà bien aimé à La Route du Rock le son puissant, efficace et maîtrisé de Wand : le cadre du Chabada et la sonorisation vraiment excellente leur allaient comme un gant et ils ont achevé de nous convaincre. On pourrait certes leur reprocher leur manque d’originalité : leur son garage stoner coincé entre Thee Oh Sees et Fuzz ne renouvelle rien et n’atteint pas la classe électrique de leurs aînés, sans parler des étonnants interludes pop-folk enlevant à la cohérence de l’ensemble. Mais, sans être impériaux, ces petits-enfants de Led Zepp’ assurent.

Levitation ne constitue pas une bulle étanche à la vague électro s’immisçant, pour le meilleur et pour le pire, dans tous les genres musicaux actuels. Le Britannique Blanck Mass propose un son minimal très sombre, inquiétant, eighties, prolongement plutôt intéressant à une programmation psyché. En toute fin de soirée cela aurait été parfait… Après Wand et avant The Melvins, c’est moins efficient. La transition du rock vintage à cette électro glacée à la coloration club affirmée est selon nous un peu acrobatique. Moyennant une rêverie toute personnelle nous mettant en scène dans un club berlinois, cela ne nous a pas empêché d’apprécier la proposition musicale et visuelle, puisque tout le set était habillé, comme tous les concerts en extérieur pendant le festival, de vidéo projections liquides et numériques à la fois sobres, colorées et inspirées.

Dire que le groupe de Buzz Osborne était très attendu, ce premier soir, serait un euphémisme. Salle comble pour le gang originaire de Washington, porté aux nues dans les 90’s par un certain Kurt Cobain… Psychédéliques, les Melvins ? Si cette notion passe par un mélange des genres sans modération (punk, heavy metal, grunge, stoner), alors aucun doute là-dessus… « Nous sommes tous psychédéliques ! », nous lâche d’ailleurs un Osborne hilare, backstage, à quelques minutes du show. La toge qu’il arbore ce soir ainsi que sa légendaire coupe de plumeau renforcent évidemment le propos. Deux batteries sur scène, un son massif, des amplis dans le rouge et quelques hectolitres de sueur : les Melvins confirment durant une heure et quart leur statut de vieux briscards du rock US. Un show bien rôdé, sans surprise, magnifique doigt tendu à tous les ORL de la planète…


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