[LP] Le Grand Fusil – Tape 33

Dans l’Hexagone, la langue française s’impose depuis quelques mois comme un passage quasi obligé en matière de rock et de pop. Alors que cet état de fait pourrait devenir une étrange prison pour la créativité contemporaine, des groupes comme Grand Fusil s’emparent pleinement de cette noble contrainte comme d’une formidable opportunité. Le projet conjugue en effet des velléités sonores extrêmement marquées et une écriture élégante et poétique totalement assumée. Animé par une véritable soif d’exister et de créer, « Tape 33 » ne peut assurément pas laisser indifférent, tant sa tonalité générale dessine une véritable singularité, à la fois complètement rafraîchissante et divinement subjuguante.

Derrière ce groupe se profile tout le talent de son leader, Thomas Dupré, musicien clermontois prolifique et aventureux, déjà repéré dans Bruxelles, Delano Orchestra ou encore Kissinmas. En 2013, un premier EP, sous la houlette de Guillaume Cantillon*, avait déjà allumé la petite lumière de la curiosité. Mais, quatre ans plus tard, le propos s’est fortement affirmé et le groupe a pris du caractère. Sur « Tape 33 », Le Grand Fusil envoie des sonorités grunge, post-rock, pop et même post-metal façon Jesu ou PVT (l’interlude instrumental « Tape 33 »), dans une forme de romantisme propre à une certaine musicalité de la langue française.

Une nouvelle fois, par l’exemple, il est démontré que les mots peuvent pénétrer les méandres de la tension électrique rock sans virer dans le surfait, le pompeux ou la niaiserie. Nous sommes, assurément, très loin de Saez. Il faut néanmoins plusieurs écoutes pour dominer cet objet étrange et, finalement, accepter sans retenue cette proposition presque malhonnête. En effet, dans les textes, transpirent une sensualité troublante, un décalage équivoque, parfaitement alimentés par d’impétueux mouvements alternant le calme et la tempête. « Rien ne m’arrête, je répète, je recycle, toujours le même décor…. Je comprends que… » Comme un symbole, c’est après ces lentes suggestions que l’émotion d’un « Écrin d’ivoire » explose dans un trop-plein de distorsions totalement jouissif.

De la sublime pochette à un tracklisting foncièrement intelligent, « Tape 33 » affiche une vraie cohérence tout en maintenant un délicat mystère, délicieusement noyé dans un magma sonore fluctuant et orageux. Un morceau comme « Isocèle » nous ramène immanquablement, lors de son déluge de décibels final, à l’indispensable troisième album de Diabologum. Des morceaux comme « Écrin d’ivoire » ou encore « Neige » alimentent dangereusement le caractère épique de ce premier long format en neuf actes. Certes, « Tape 33 » est le fruit de son époque, révélant ici et là des influences anglo-saxonnes comme celle des Écossais de Mogwai (encore eux !). Mais il est surtout le fruit d’une belle complicité créative, qui aura vu Thomas faire appel à de vieux compagnons de chambrée, comme le toujours jeune Christophe Pie à la batterie et Benjamin Tessier à la basse et aux claviers.

crédit : Bertrand Beal

Il y a quelques années, un fameux groupe auvergnat avait, lui aussi, osé le pari de la langue, sur une musique foncièrement pop et délicieusement rock : Kaolin (*ceci explique peut-être cela). Souhaitons à Thomas et à son projet atypique les mêmes opportunités pour rencontrer un public de plus en plus sensible à des œuvres aussi entières et passionnées que « Tape 33 ».

« Tape 33 » de Le Grand Fusil est disponible depuis le 1er février 2017 chez People Like Me.


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