[Interview] LABOTANIQUE

Amoureux des plantes et des musiques synthétiques, Ronan Moinet à l’écriture et au chant et Thomas Cochini aux compos, claviers et machines forment depuis 2016 le tandem végétal LABOTANIQUE. Après deux EPs et un spectacle composé pour des représentations au Jardin des Plantes de Nantes, le duo électro-pop-végétal dévoilera fin juin son premier album « Expressions végétales », point de départ d’une nouvelle aventure hybride entremêlant leur passion pour les machines à leur connaissance savante des espèces végétales. À l’occasion de leur release party ce samedi à Transfert, Ronan et Thomas nous ont fait le plaisir de revenir sur leur histoire faite de rencontres inspirantes, des coups de « pousse » artistiques (Le FAIR, The Feebles, CLACK, Raphaël d’Hervez) et d’une envie toujours grandissante de défendre leurs titres sur scène comme sous serre.

crédit : Adeline Moreau
  • LABOTANIQUE, c’est une histoire d’amitié, de rencontres, d’affinités végétales ?

Ronan : LABOTANIQUE, c’est tout ça à la fois. Nous nous sommes rencontrés lors de nos études d’ingénieurs en agronomie. Je revenais d’une année de césure en Amérique du Sud, où j’ai été très marqué par la forêt, par les rites chamaniques, par le rapport que ces populations entretiennent avec leur environnement. J’ai partagé tout ça avec Thomas…

Thomas : On s’est vite entendus d’autant que nous partagions de nombreuses références communes : la musique d’Odezenne, les planches illustrées de Haeckel, l’art nouveau d’Alfons Mucha. Mais je crois qu’inconsciemment, le projet s’est vraiment consolidé autour de la découverte d’une faculté de sciences désaffectées à Toulouse. Rue des 36 ponts, pour les connaisseur.ses.

  • Votre musique a son propre genre : la pop végétale. C’est très parlant, mais concrètement ?

Thomas : Notre musique hybride de nombreuses influences ; le rap, la pop, les musiques synthétiques, la chanson française, le field recording, la musique concrète, mais également celles du monde des sciences : les récits de Jean-Marie Pelt (L’Aventure des Plantes), les collections des Muséums d’Histoires Naturelles, les récits d’explorateurs… Mélangez notre amour pour les plantes et notre passion pour la musique et voilà… vous avez la pop végétale !

  • « Expressions végétales », c’est donc le nom de votre premier album à paraître le 25 juin prochain. Il fait suite à deux EPs, « L’aventure des plantes » (2016) suivi de « 47e Parallèle » (2019), où vous « érigez le végétal » en art de vivre et en conscience, à travers à des histoires librement inspirées des plantes. Comment est née cette idée originale d’allier votre formation d’agronomes à votre envie de monter un duo entre pop électronique et chanson rap ? Ça remonte à quand vos toutes premières expérimentations sonores en labo ?

Ronan : En 2016, nous avons choisi ce nom LABOTANIQUE sans trop savoir pourquoi au départ… On trouvait que ça sonnait bien. Puis, entre 2016 et 2019, nous avons sorti nos deux premiers EPs qui ont été les fondations de notre duo. Même si dans ces deux EPs, le végétal était en trame de fond, s’il infusait nos créations, il n’était pas l’élément central de notre projet.

Thomas : Puis en 2019, nous avons fait une création avec le Jardin des Plantes de Nantes pour le Voyage à Nantes, et plus particulièrement avec Philippe Férard, un botaniste expert qui nous a raconté une multitude d’histoires passionnantes sur les plantes. Ce projet a été un vrai shift pour notre duo. Avant, on pensait les sciences ringardes d’après les « codes des musiques actuelles », qu’il valait mieux masquer cet aspect de notre projet. Finalement on a tellement pris de plaisir à hybrider qu’on s’est dit qu’il fallait arrêter de se mentir, qu’on pouvait associer récits de botanique et synthétiseurs !

Ronan : C’est parfois incroyable le temps qu’il faut pour lever les verrous que l’on se fixe soi-même… En souhaitant développer notre projet, nous nous étions enfermés insidieusement dans l’image du rappeur et du beatmaker, oubliant ce que l’on est intimement, notre âme de scientifique…

Thomas : En phase avec ce que l’on est dans la vie de tous les jours, nous avons donc décidé de créer cet album « Expressions végétales », neuf titres qui sont autant d’histoires de plante. Titre après titre, l’auditeur voyage d’une plante à l’autre, chacune faisant écho à notre monde d’aujourd’hui. Le polypode, petite fougère urbaine, vous conte son enfance en banlieue ; la tropicale monstera, nous prouve que les plantes aussi peuvent parler ; quant au cactus, dressé derrière ses innombrables piquants, il se frotte à nos préjugés sur la sexualité…

  • « Le syndrome du banlieusard », c’est le premier clip extrait de votre futur album. On y suit l’expédition de quelques citadins qui ont à cœur de reconquérir l’espace urbain en revégétalisant les grands espaces gagnés par le béton. C’est un combat que vous menez concrètement à votre petite échelle en associant par exemple des sachets de graines à votre dernier EP dans votre merchandising. Planter des petites graines dans les esprits et par l’action, c’est un peu ça LABOTANIQUE ?

Thomas : D’une certaine manière oui. Comme beaucoup, nous nous sentons concernés par les enjeux environnementaux, mais plutôt que de vouloir marteler d’injonctions environnementales, on souhaite relier les publics au monde vivant et aux plantes particulièrement.

Ronan : Aujourd’hui, beaucoup de gens ont du mal à voir que les plantes sont des êtres vivants, sans doute parce qu’elles sont immobiles et silencieuses. En tout cas, pour celui qui ne se donne pas la peine de les écouter ! Nous avons à cœur que les spectateurs, les auditeurs de notre musique repartent avec des connaissances sur les plantes… qu’ils connaissent leurs noms. Le simple fait de pouvoir nommer les plantes, de les reconnaître, de savoir que celle-ci s’appelle la valériane, la digitale, ou le polypode, lui donne une existence propre et nous pousse à la respecter… C’est le début du chemin.

  • Parlez-vous un peu de ce clip réalisé avec l’équipe de CLACK ? L’avez-vous scénarisé, quelle a été votre implication dans ce court-métrage au-delà de votre apparition dans votre studio végétal au tout début ?

Ronan : Ce clip a été écrit à trois, nous deux et Adeline Moreau. Nous avions des idées, des envies, que nous avons partagées à Adeline, et qui a apporté les siennes. Dans notre processus créatif, on a parfois des prises de positions assez tranchées et du mal à se mettre d’accord tous les deux. Le fait d’avoir une troisième personne permet d’objectiver nos décisions, ça crée un équilibre, c’est plus facile de prendre des décisions.

Thomas : Une fois le scénario écrit, nous avons fait confiance à Adeline Moreau qui est venue mettre des images sur nos idées… C’est un processus assez magique de confronter les idées à des images.

  • Vous dites que votre ambition, c’est de faire chanter les plantes. Défi réussi : le mois dernier, vous avez dévoilé le live de « Digitales », tourné également à Nantes, mais cette fois-ci au Jardin des Plantes. Ici, Thomas connecte ses machines à quelques plantes de la serre pour y associer des sons enregistrés dans l’ordinateur. Est-ce sorcier à mettre en place ? Cette utilisation des plantes sera-t-elle renouvelée lors de votre future tournée ou parle-t-on ici d’un one shot ?

Thomas : Sorcier… pas vraiment, à part si l’on considère l’électricité comme de la sorcellerie ! Le principe est assez simple en fait, il s’agit via une carte électronique de créer une boucle électrique entre un humain, à savoir moi, et un végétal, et d’associer un son à cette boucle. Ainsi, nous pouvons choisir pour chaque plante un son qui la définit. Sur cette captation, on a travaillé avec Jordane Saunal, une vocaliste et thérapeute sonore qui a prêté sa voix à nos plantes.

Ronan : C’est là que la subjectivité apparait, nous faisons des choix artistiques en lien avec une technologie.

Thomas : Et pour ce qui est de notre tournée qui a lieu en ce moment et jusqu’à fin août dans les jardins botaniques de France, puis qui aura lieu dans les salles de l’hexagone, nous utilisons ce système… On a l’habitude de dire que les plantes sont des musiciennes avec nous sur la scène.

  • Faire la tournée des parcs verts de France, c’est très inédit pour un projet musical. La première fois, dites-moi si je me trompe, c’était dans le cadre d’une invitation du Voyage à Nantes ? Jouer dans un parc, c’est aussi l’occasion d’aller à la rencontre d’un autre (et nouveau) public, de le surprendre ?

Ronan : Tout à fait, ça nous semble original d’entendre des musiques actuelles, avec un propos plutôt rappé, dans des jardins botaniques. Souvent après nos dates, des jeunes viennent nous voir pour notre musique, quand d’autres viennent nous voir pour nous partager leurs connaissances botaniques. En tout cas, c’est une bonne manière de créer des échanges entre les générations.

Thomas : Et puis, il faut le dire, que c’est un sacré kiff pour nous de jouer entourés de toutes ces plantes, de ces grands arbres. C’est intéressant de questionner la place du spectacle dans notre société et ça occasionne beaucoup moins de stress aussi !

crédit : Fred Lombard
  • J’avais d’ailleurs eu l’occasion de vous voir en live, en juillet 2019, au Jardin des Plantes, à l’occasion de l’une de vos sept représentations sous la serre de l’île aux palmiers. C’était finalement bien plus qu’un spectacle-concept puisqu’il est désormais la genèse de cet album intitulé également « Expressions végétales ». Entre 2019 et 2021, quelles évolutions et quel travail se sont opérés pour passer d’un spectacle live à un disque enregistré ?

Thomas : Nous sommes repartis des créations live que nous avions composées sur un laps de temps assez court, environ trois semaines puis nous sommes allés en studio avec Raphaël d’Hervez (Pegase, Pongo…), arrangeur de l’album, afin de travailler le son plus en profondeur, lui donner un côté plus studio, plus produit. Côté live, j’ai modifié mon set up, ajouté du trig avec les plantes et nous avons aussi bossé avec Cyrille Bretaud, scénographe nantais sur l’installation qui nous accompagne sur les dates.

Ronan : Il y eut un long temps de digestion de cette aventure live, pour affirmer enfin notre identité plurielle, à cheval entre l’art et les sciences ! Questionner la dramaturgie du set.

Thomas : Enfin, ce que l’on ne voit pas, c’est tout le travail de prod qui est réalisé en amont d’une sortie d’album : la création de visuels, la réalisation de clips, les relations presses, le travail du live… Tout ça prend beaucoup de temps lorsque l’on est en autoproduction, que le Covid passe par là et que l’on souhaite faire les choses bien.

  • Dans votre album « Expressions végétales », il y a des titres séduisants et sensuels (« Belladonna »), planants (« Valeriane »), piquants (« Cactus dressé ») ou au propos plus grave (« Tamier commun » ou l’herbe aux femmes battues). L’esthétique des plantes ou la sonorité des mots, latins ou français, ont-elles influencé les choix des chansons de l’album et les histoires que vous racontez dedans ?

Ronan : Nous sommes vraiment partis de la plante : de sa forme, de sa couleur, de son histoire, de son lien avec l’espèce humaine, ses usages et bien sûr de son nom (mais j’imagine que celui-ci est très lié à son histoire), pour écrire ces chansons… En définitive, nous avons étudié ses plantes à la manière de scientifiques, puis nous avons laissé sédimenter ses informations… j’imagine que tout ça s’est modifié du fait de notre subjectivité. Ce processus de transformation de la connaissance en une matière artistique est assez fascinant !

  • Ce disque est-il le reflet fidèle de votre live ou vous accordez-vous de nombreuses libertés dans votre manière de le retranscrire sur scène prochainement ? D’autres titres seront-ils au rendez-vous à ces occasions ? Et d’ailleurs, à quelles occasions pourra-t-on vous découvrir prochainement sur scène durant l’été ?

Thomas : Sur scène, les morceaux ne sont pas exactement les mêmes que sur disque, nous nous permettons de les modifier au gré de nos envies d’improvisation ou bien de l’énergie du live.

Ronan : Nous allons chercher des interprétations, des sentiments en lien avec l’ambiance des morceaux : la séduction, la folie, l’engagement. Et puis il y a une narration, durant le spectacle nous allons d’un point A à un point B, via des discussions, des réflexions… celles de ces deux botanistes que nous sommes au fond de nous.

Thomas : Et puis, nous nous permettons de jouer nos anciens morceaux, ceux de nos EPs précédents, car ils ont un sens dans notre parcours, dans notre narration.

Ronan : Du côté des dates estivales, vous pouvez retrouver ces informations sur notre site internet : www.labotanique.fr, on va pas mal égrainer l’hexagone avec des dates à Paris, à Mèze, sur l’île Tahitou, à Nantes, etc.

  • La question d’une musique plus écoresponsable, plus sensible à l’environnement, plus concernée par les enjeux climatiques et écologiques est plus que jamais d’actualité avec des projets comme l’initiative « Music Declares Emergency », qui réunit artistes, pros de la musique et organisations. Comment ce type d’actions entre-t-il en résonnance avec votre projet, avec votre vision « verte » de la musique ?

Ronan : Bien sûr, il nous semble primordial de modifier notre rapport au vivant, de nous incorporer à la nature et non de nous définir à côté, d’être vivant parmi les vivants comme le dit Baptiste Morizot… mais je vous laisse aller le lire, j’ai peur de mal le plagier !

Thomas : C’est ce que l’on disait tout à l’heure, il est intéressant de modifier le regard que l’on porte sur le végétal, c’est une porte d’entrée vers le monde vivant dans son entièreté. Mais au-delà du propos plus philosophique que nous développons avec LABOTANIQUE, c’est indispensable de s’engager pour responsabiliser l’acte de création et de production des industries culturelles. C’est là que des actions comme celle que tu cites sont pertinentes et ont beaucoup à nous apporter en tant que consommateur ou producteur de musique.

  • Parlez-nous un peu de Bruit vert, c’est qui, c’est quoi ?

Ronan : Bruit vert est la structure qui porte l’ensemble de nos activités. Elles sont aujourd’hui de trois ordres. C’est d’abord un label centré sur notre duo LABOTANIQUE et plus largement notre rapport au vivant.

Thomas : Notre deuxième activité est la production de podcasts, et de balades sonores, avec la société Akken notamment, pour le compte de lieux patrimoniaux et d’espaces naturels. En ce moment, nous créons une balade sonore pour la Maison de Chateaubriand dans les Hauts-de-Seine. C’est une fiction immersive d’une heure qui se déroule dans le parc où a vécu l’écrivain et qui relate de son lien particulier avec… le végétal !

Ronan : Et enfin, nous réalisons des ateliers de médiation avec des publics très divers (écoles, universités, prisons, foyers de jeunes travailleurs, etc.) dans lesquels nous invitions les participants à se raconter à travers le prisme des plantes.

  • Quelques mots également sur votre expérience en tant que lauréat du FAIR en 2020 ?

Thomas : Le FAIR a été pour nous un superbe incubateur qui nous a permis de dessiner plus nettement les contours de notre projet, et d’envisager son intégration dans la filière musicale. C’est une équipe incroyable qui a à cœur de soutenir les projets, sans les formater ou les caricaturer. Ils ont été des piliers dans notre évolution professionnelle et artistique !

  • On ne peut pas non plus faire l’impasse sur l’illustration de votre premier album, signée par l’équipe de The Feebles, graphistes nantais qui avaient également illustré l’ensemble des dix histoires présentées en 2019 au Jardin des Plantes. Comment est née cette collaboration ? Parlez-nous de cette belle pochette avec vous deux, Thomas et Ronan, au milieu des plantes et des machines multicolores…

Ronan : On suit le travail des Feebles depuis longtemps, bien avant notre collaboration. Nous avions été charmés par leur rapport aux plantes, par la liberté, la légèreté de leur trait qui nous semblait coller à notre approche. Nous les avons donc contactés d’abord pour savoir s’ils souhaitaient bosser sur des planches botaniques modernisées : des cartes A5 avec une illustration au recto, et les paroles de nos chansons au verso. La planche botanique est un emblème de la collaboration art-science dans l’histoire !

crédit : The Feebles

Thomas : Cette collaboration s’est tellement bien passée et a tellement porté notre travail que cela nous a donc semblé être une évidence de refaire appel à eux pour la réalisation de cette pochette… Ils nous ont représentés dans notre laboratoire végétal et sonore, qui est une serre, sous laquelle grandissent les plantes et vrombissent les synthétiseurs !

crédit : The Feebles
  • Question bonus : plutôt Evergreen ou Adam Green ? Ou plus sérieusement, quels sont vos sons, vos disques du moment ?

Ronan : De mon côté je citerais plutôt des albums, j’aime ce format, j’aime rentrer dans l’univers d’un artiste… En ce moment c’est L’impératrice avec leur album « Tako-Tsubo », et François and the Atlas Mountains avec « Banane Bleue » !

Thomas : Pour les plus insomniaques ou kiffeurs du monde vivant (cela peut être les deux comme moi), je vous recommande chaudement les podcasts « Renaître ici » du Studio Tarabuste (fondé par Alain Damasio). Une merveille tant sur la qualité des propos partagés que le travail de mise en sons. Autre recommandation, le dernier album de Domenique Dumont, « People on Sunday ». Si vous avez poncé « Plantasia » (de Mort Garson, en 1976, NDLR), cette pépite est pour vous !

« Expressions végétales » de LABOTANIQUE, sortie le 25 juin 2021 chez Bruit vert.


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