[Interview] La Pietà

Depuis plusieurs mois, La Pietà est parvenue à instaurer, auprès d’un public de plus en plus important, sa propre conception d’une musique et d’un lyrisme à la fois bruts et allant droit au cœur. Sans se soucier de tout ce que l’on pourra dire sur elle, elle avance, sincère, honnête et toujours juste aussi bien envers elle que pour celles et ceux qui la suivent. La Pietà est inclassable, et c’est ce qui fait sa force. Elle est la porte-parole du sacrifice et de la désillusion, des uppercuts à l’âme et d’une constante quête de rédemption. Celle-là même qu’elle trouvera, à n’en pas douter, le 27 mars prochain, jour de sortie de son très attendu premier album « La moyenne ». Rencontre avec celle qui, au-delà du scandale ou de la provocation, illumine nos jours de son talent et de sa vérité.

crédit : Cedrick Nöt
  • La Pietà semble avoir tombé le masque, pour laisser libre cours à un beau visage empreint d’expressions, d’émotions ; est-ce concomitant à la sortie du premier album et du roman, bientôt ?

Oui, cela a quand même un lien. L’histoire de La Pietà, c’est que j’ai voulu écrire un roman suite à une période très compliquée de ma vie. En même temps, j’étais en train de me remettre de cette période et j’avais envie d’exprimer par écrit qu’il était possible d’avoir l’impression d’être arrivée tout en bas et de se remettre debout. L’histoire de ce roman est : comment fait-on pour se relever quand on a l’impression d’avoir vraiment chuté dans notre vie ? Ensuite, j’ai eu envie de mettre en musique des extraits de ce roman, et c’est comme ça qu’est né le projet musical La Pietà. Quand les premiers titres sont sortis, j’étais effectivement complètement masquée, anonyme ; d’abord pour me protéger, mais aussi parce que j’avais fait de la musique auparavant et que j’avais mal vécu mon expérience professionnelle dans ce domaine. Je voulais avoir le droit à une page blanche, pouvoir revenir avec un projet très différent sans être jugée par rapport à ce que j’avais déjà fait. Et puis, c’était aussi pour présenter un personnage et bien marquer la frontière entre ma personnalité – moi en tant qu’auteur – et ce qui est narré dans le roman. Celui-ci et l’album viennent conclure une période. Je les conclus tous les deux par un texte qui dit : « Ma guerre est finie », pour justement montrer que ce moment de ma vie est terminé. Et le fait de baisser, d’enlever le masque est une manière de dire que cette période est bouclée, qu’elle s’achève par cet album et ce roman. À présent, je suis prête à aller de l’avant, vers autre chose. C’est finalement une période de mutation pour La Pietà. Au début, je voulais appeler l’album « La boîte noire » parce qu’à côté de celui-ci, je voulais faire un objet collector sous forme de boîte ; et, dans cette boîte, il y a à la fois l’album et, comme je désirais que ce soit pluridisciplinaire, une clé USB qui contient tous les clips de La Pietà, avec un extrait du roman et des œuvres imprimées issues de collaborations avec plusieurs artistes. Ce nom est important pour moi, puisque c’est ainsi qu’on appelle ce qui reste d’un avion qui s’est écrasé. C’est un peu le témoignage d’une époque et, en ce qui me concerne, de ce qu’a été une période de ma vie et de ce que j’ai voulu exprimer à ce moment-là. La Pietà se dirige lentement mais sûrement vers autre chose.

  • Avec toujours ces inscriptions à même la peau, si éloquentes et qui interpellent, comme des traces, des marques, tatouages éphémères…

Les inscriptions sur le corps sont quelque chose que j’ai déjà commencé à faire dans mon ancien projet. J’ai toujours aimé les mots, j’en ai tatoué un certain nombre pour de vrai sur mon corps. Mais par contre, quand j’ai enlevé le masque, c’était une bonne manière de faire transition, d’avoir quand même cette espèce de masque d’écriture sur moi. On m’a souvent posé des questions par rapport à cela. « Il n’y a plus de masque ; mais alors, maintenant, est-ce que ton identité, ce sont les écritures sur ton corps ? » Oui et non, en fait. J’ai envie d’être libre, pas de me sentir enfermée dans un personnage ou autre chose. J’ai mis les écritures pour un certain temps, je ne suis pas sûre que je les garderai tout le temps. Mais c’est quelque chose qui m’amuse, parce que c’est à la fois du texte et du graphisme.

crédit : Cedrick Nöt
  • Le premier album, « La moyenne », sort le 27 mars prochain ; un vœu qui se concrétise en 2020. Cela déjà quelques années que tu tournes en festivals, en concerts, sur scène avec de très belles chansons  d’ailleurs « La moyenne » est aussi le titre de l’une d’elles. Pourquoi est-ce que cela a pris du temps ? Quelles sont les difficultés ou les coups de pouces que tu as reçus ?

Pourquoi autant de temps ? Parce qu’au début de La Pietà, je ne voulais pas faire d’album. J’ai eu une expérience dans une maison de disques, dans le milieu de la musique, auparavant ; et je suis arrivée dans celui-ci pile lorsqu’il y a eu la crise du disque. Au moment où j’ai signé dans cette maison de disques, il venait d’y avoir des centaines de licenciements. Il y avait une grosse mutation du milieu de la musique et de la manière de la consommer. Donc, quand j’ai commencé avec La Pietà, je n’avais vraiment pas comme but de me re-professionnaliser. J’avais fait le tour de tout cela. J’avais juste envie d’avoir un propos artistique et de le partager. Mon impression du monde de la musique est que le format disque était désuet, que les gens n’écoutaient plus la musique de cette façon et que je n’avais pas forcément envie de m’embarquer dans une aventure qui est super lourde financièrement et qui prend du temps. Car faire un album prend plus de temps que de faire des clips one-shot. De ce fait, au début, je me suis dit que c’était un projet différent, que je m’en fichais de ne pas être dans les mêmes cases que tout le monde et que je ne ferai pas d’album mais juste des mini EPs que j’ai appelé des chapitres. C’est pour cela que, pendant trois ans, j’ai sorti trois EPs qui contenaient chacun six titres. Et en fait, au départ, l’album devait juste être un regroupement de ces titres-là, une compilation de ce qui était déjà sorti. Comme il y avait de plus en plus de fans et qu’entretemps le projet a plutôt bien fonctionné – car on était souvent sur la route -, j’ai réalisé que tous les gens qui me suivaient avaient déjà acheté les EPs et que, si je sortais un album qui était juste une compile de ceux-ci, ce ne serait pas cool pour mes fans. Je me suis alors dit que, même si j’ai envie de clore cette période en sortant un album, une boîte noire qui conclurait cette période de ma vie, j’allais plutôt mettre d’autres titres. Et j’en avais écrit plein. Financièrement, un album, c’est beaucoup plus de frais qu’un EP et ça prend beaucoup plus de temps. On est obligé de faire appel à des subventions. Il y a eu des producteurs qui se sont intéressés au projet, notamment quand j’ai été sélectionnée aux Inouïs du Printemps de Bourges. J’ai été très sollicitée à ce moment-là, ce qui fait que les gens qui étaient intéressés me disaient qu’ils voulaient participer à l’album ; de ce fait, il fallait que j’attende un peu avant d’enregistrer, etc., ce qui nous a fait au final perdre du temps parce qu’ils ne sont pas allés au bout de leurs propositions. Il A fallu trouver des financements et sortir les choses concrètement car, en fait, le plus important pour moi était de rester fidèle à mon projet initial avec La Pietà, d’être indépendante, hyper sincère, et hyper honnête avec les gens. Et si cela voulait dire travailler seule et prendre beaucoup plus de temps, je préférais agir ainsi plutôt que de nouveau avoir à travailler avec des gens qui m’imposeraient des choses. C’est le prix de la liberté. Concrètement, on est deux à travailler sur le projet : Carole, qui est administratrice de mon label et qui travaille dessus au quotidien, et moi. Ce qui veut dire qu’à deux, on se partage absolument toutes les tâches : la promotion, le booking des concerts, l’administratif, la paie des musiciens, etc. À peu près dix postes de travail pour deux personnes ! Ce qui explique qu’on ne puisse pas sortir aussi facilement de disque, et ce n’est pas le même fonctionnement que lorsqu’il y a un gros label, un tourneur ou un manager dans le staff.

  • Avec des paroles criblées des mots de la société contemporaine, ton engagement, la lutte, la colère qui font aussi partie de ta musique à part entière, c’est un moteur et, également, ce qui est le plus remarquable et admirable chez une artiste, de nos jours…

Je suis partagée là-dessus. C’est vrai que c’est la vision que j’ai pu montrer jusque-là et je pense qu’il y a un décalage entre le fait que je sorte des chansons qui, pour la plupart, ont été écrites il y a un moment et qui viennent conclure une période, comme je le disais ; parce que je suis déjà allée de l’avant et la rage existe toujours, la colère aussi. En tout cas, si on devait me définir ou s’il y a un maître mot pour La Pietà, je ne dirais pas que c’est la colère, mais plutôt l’amour : l’amour sous toutes ses formes et, sûrement, l’amour-passion. C’est ce qui fait que, dans La Pietà, il y a ce côté passionnel, où il va y avoir de l’amour fou d’un côté et, de l’autre, une déception folle comme cette colère et cette la rage, aussi. Mais le moteur, c’est l’amour et c’est ce qui m’a fait écrire ce projet, l’amour de la vie, l’envie de s’en sortir. Quand je critique la société, c’est parce que j’aime la vie et que j’ai envie que la société s’améliore. J’essaie, à mon niveau, de faire en sorte d’avoir des valeurs et de m’engager de mon côté pour tenter d’aller vers un monde meilleur. En tout cas, ce n’est pas une colère désabusée ; c’est une colère qui est un moteur, encore et toujours. D’ailleurs, la première phrase que j’ai sorti de l’album en une sorte de teaser est : « Si la rage est un moteur, alors je risque d’aller loin ». Effectivement de la rage il y en a dans le sens où elle est ce moteur.

  • Tu viens de nous en dire un peu plus sur l’album : on parle d’une dizaine de titres, dont le morceau éponyme, « La moyenne ». Est-ce qu’il y a aussi des surprises, des reprises de tubes déjà existant comme « J’aime pas les gens », peut-être ?

Non. Justement, comme je le disais, j’aurais pu faire le choix de mettre des titres déjà existants, mais je me suis dit que ce ne serait finalement pas le cas, puisque les précédents EPs existent toujours si les fans ont envie d’écouter les anciens disques. Je n’ai pas envie de fonctionner comme une maison de disques qui va juste ressortir les mêmes chansons sous des formats différents pour faire de l’argent. J’ai envie de respecter les gens qui m’écoutent et, comme les EPs continueront à être distribués, j’ai fait le choix de ne mettre, sur l’album, que des nouveaux titres. Il était important pour moi que l’album s’appelle « La moyenne », parce que mon roman s’appelle comme ça et que cette chanson est certainement le titre qui définit le mieux La Pietà. Ainsi, c’est le premier titre de l’album et le premier texte du roman. C’est également le premier que j’ai écrit dans la vraie vie et qui m’a poussé à aller vers ce projet. Quand je me suis retrouvée avec mon musicien en studio, on voulait le ré-enregistrer ; mais on s’est rendu compte que, tel qu’il existait sur le premier EP, il est hyper identifiant, car plein d’imperfections. Le sortir de manière différente, plus aboutie, n’avait pas de sens et ne collait pas avec la signification de la chanson. Comme je voulais qu’il apparaisse quand même, j’ai décidé qu’il serait juste un début d’album, a capella. Ce n’est pas une redite de ce qui existe déjà, mais une introduction qui fait entrer dans mon univers avec plus d’intensité. Cela rejoint ce que je fais depuis quelque temps sur scène, du spam pur. C’est ce qui me correspond et je tends plus vers cela, aussi. L’ouverture de l’album est cet a capella, et la suite est peut-être un peu surprenante ou déstabilisante pour des gens qui suivent La Pietà depuis le début, parce que c’est une sorte de passerelle entre ce qui existait et là où ça va. Je voulais qu’il y ait le côté rageux et rester fidèle à moi-même avec un mélange des genres, un peu d’électro, etc. Par contre, le fait d’avoir travaillé pendant trois ans avec différents producteurs, réalisateurs et musiciens ou seule chez moi, avec beaucoup de maquettes, m’a permis de voir vraiment la direction vers laquelle j’avais envie d’aller. J’avais fait des essais sur plusieurs choses auparavant. Il y avait des titres qui avaient plus une couleur hip-hop, un peu plus électro… Au final, je me suis rendue compte que, même si mon flow est vraiment un mélange de rap et de slam, cela n’empêche qu’il y a parfois aussi de la mélodie. C’est un mélange des genres. Je n’avais pas envie de me cataloguer avec des productions très hip-hop ; et, surtout, je mets énormément de tripes et de cœur dans ma manière d’écrire et d’interpréter. Ce qui nous semblait important, quand on a discuté avec mes musiciens, c’était que la musique rejoigne mon interprétation, que cela ne soit pas juste un flow posé sur des beats hyper propres. Au contraire, j’ai voulu que tout soit organique pour que cela soit hyper viscéral. C’est ce qui fait que l’album est différent des EPs précédents, beaucoup moins froid dans le son, beaucoup moins fait sur ordinateur, alors que j’avais tendance à faire des parties électro avec des boucles et des samples grâce à la M.A.O. Là, ce n’est pas le cas. Absolument tout est fait de manière organique, y compris la partie électronique ; car, au lieu de travailler avec des samples déjà existants sur des logiciels de sons, on est allés voir un réalisateur arrangeur, Vincent Choquet, qui est spécialiste de l’électro-modulaire, de l’électro générée en même temps que nous jouons, instantanément, et qui va suivre l’émotion. Dans l’album, il n’y a ni boucle, ni sample. Vincent bouge ses filtres au fur et à mesure de la fluctuation du son. On a la modernité de sons électro, mais qui sont très différents de ce qui se fait actuellement. C’est beaucoup moins aseptisé que ce que l’on peut entendre à la radio. Toutes les parties sont jouées, on a enregistré des pianos dans une maison à la campagne, ce sont des sons très imparfaits mais, de nouveau, l’émotion est là. Pour ce qui est du chant, il y a une partie que j’avais enregistrée chez moi lorsque je faisais mes maquettes, avec un petit micro, la machine à laver qui fonctionne à côté, le chat, les klaxons de voiture derrière… Et, une fois que l’on a enregistré l’album, on a voulu refaire les prises vocales de manière plus propre. Mais en fait, on a réalisé qu’il y avait un certain nombre de voix que j’avais enregistrées avec une telle émotion – parce que c’était la première prise – qu’on a préféréles  garder avec les bruits de fond. Pour la petite anecdote, le titre « Sept mois » est le premier que j’ai enregistré. J’avais demandé à Anthony, mon pianiste, s’il n’avait pas un peu de piano qui traînait car j’avais envie d’en avoir. J’avais une bronchite, je venais de vivre une rupture la veille et j’étais littéralement en larmes ; et j’ai écrit le texte de ‘ »Sept mois » en une demi-heure, en rapport avec ce piano, puis je l’ai enregistré dans la foulée. Cela s’entend que je suis malade, il y a du bruit autour mais je pense que je n’aurai jamais pu être aussi vraie dans l’émotion qu’à ce moment-là, et c’est la raison pour laquelle on a choisi de garder cette imperfection.

  • L’album sera accompagné par la publication d’un roman d’ici quelques mois, « La moyenne… à peine », chez Lamao Editions, que tu écrivais depuis quelques temps et dont l’héroïne est Louise. On reste dans l’écriture, que ce soit de textes de chansons, de chapitres triptyques avec les EPs, avec cette même envie de lâcher-prise, de partage et d’ironie que dans tes morceaux depuis quelques années. Louise est-elle neutre où y a-t-il beaucoup de toi en elle ?

Un peu des deux, mais je vais laisser un peu de mystère quand même ! Justement, toute l’histoire du roman est vraiment liée à l’album, les deux ne font qu’un. Ils sortent l’un après l’autre, (le roman sort le 13 mai) et, en fait, tout l’album définit le concept de La Pietà avec, au départ, le masque qui montre la volonté que tout cela soit anonyme. Tout au début, je n’étais jamais ni en photo, ni en vidéo. Je faisais des photos et les clips mais je n’étais pas dedans, parce que justement je m’amusais de ce qui était autobiographique et de ce qui était de la fiction. Le roman s’amuse également de cela parce qu’il y a une partie de vécu ; mais je n’avais pas envie que ça soit ma propre histoire. C’est plus une période que j’avais envie de raconter, avec des choses particulières que j’ai vécues dans le monde de la musique, mais avec un côté « fiction » inspiré de ce que plein d’autres gens ou artistes du monde de la musique qui se sont pris des murs, qui se sont retrouvés au fond du trou à un moment donné et qui l’ont traversé difficilement, ont vécu. J’avais envie de mélanger un peu toutes ces histoires pour en faire une seule, et c’est pour cela que j’ai créé le personnage de Louise. Dans le roman, il y a une alternance entre des pages du journal intime de Louise et des moments de narration sur sa vie. Quelle est la partie vraiment personnelle, quelle est la part de fiction ? À chacun de se faire une idée en le lisant. Ce qui est sûr, c’est que c’est comme mes chansons : évidemment c’est une partie de moi, mais pas la totalité de ce que je suis. La Pietà, c’est vraiment ça, la partie sombre qu’on peut tous avoir en nous. Mais fort heureusement pour moi, je ne suis pas que cette partie sombre. C’est pour cela que je mets vraiment une limite entre le personnage et qui je suis derrière. D’ailleurs, je signe le roman du nom de La Pietà, et non pas de mon nom d’auteur à moi.

crédit : Cedrick Nöt

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