[Clip] Kompromat – De mon âme à ton âme (feat. Adèle Haenel)

Le duo français s’offre un deuxième clip de cinéaste pour son premier album, avec un bel hommage à l’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, présenté en avant-première au Festival international du Court-métage de Clermont-Ferrand, par la réalisatrice Claire Burger.

Quelques mois après le maxi « Le voleur et le prince » et sa reprise sidérante de DAF, le duo composé par Rebeka Warrior (Sexy Sushi, Mansfield TYA) et Vitalic revient avec un second clip pour accompagner leur excellent premier album, « Traum und Existenz ». Si Bertrand Mandico avait comme absorbé la musique du duo pour l’intégrer à son univers cinématographique tel que vu dans le très bizarre et très beau Ultra Pulpe sur le single « Niemand », la démarche de Claire Burger, réalisatrice primée de Party Girl (Caméra d’Or et prix de la sélection Un certain regard à Cannes en 2016) et de C’est ça l’amour en 2018 (Venice Day Award) pour « De mon âme à ton âme » est tout autre. Profitant habilement du fait que le titre soit un duo avec l’actrice française Adèle Haenel, qui depuis la sortie de l’album a révélé avec détermination et émotion l’affaire Christophe Ruggia, faisant d’elle un symbole de la lutte contre les violences et le harcèlement sexistes en France, la réalisatrice ose à travers ce clip un hommage au cinéma d’auteur assorti d’un commentaire politique en filigrane.

En faisant jouer à Adèle Haenel le rôle de Romy Schneider dans l’Enfer, film avorté d’Henri-Georges Clouzot immortalisé par un superbe documentaire éponyme en 2009, et qui racontait la jalousie maladive du personnage de Serge Reggiani envers son épouse, filmée dans une suite de visions fantasmagoriques de plus en plus érotiques et psychédéliques, Claire Burger joue sur plusieurs ambiguïtés. Haenel (re)devient ainsi un objet de fantasmes, fixant le spectateur de son intense regard, le prenant à partie par de triomphaux sourires en coin, comme pour le narguer, éternelle, désirable mais inaccessible. Mais, par ce jeu d’imitation, elle devient également un fantôme, une illusion, un souvenir, celui d’une immense actrice, mais aussi d’une figure tragique, à la vie comme à l’écran. Enfin, la thématique initiale du film de Clouzot, la jalousie, implique que ces visions ne sont que de purs fantasmes, des projections en somme de ce male-gaze et de cette emprise de l’homme sur la femme contre lesquels Haenel est depuis quelques mois devenue la porte-étendard de la lutte. La reconstitution des scènes du film est troublante, les visions n’ayant rien perdu de leur fatale attraction et les membres de Kompromat apparaissant aux côtés d’Haenel tour-à-tour dans le rôle du mari ou de la femme, comme pour créer, avec l’aide du texte de la chanson, un impossible triangle amoureux où la femme serait comme scindée en deux personnalités et deux corps.

Car il y a autre chose à l’oeuvre dans ce clip qu’un simple (mais déjà ô combien remarquable) jeu de mimesis : il y a un dialogue, un transfert même comme le suggère le titre. Au début, les plans de Rebeka Warrior alternent avec ceux de Adèle Haenel, filmés sur un même régime et scandés par les couplets en français (Warrior) et leurs réponses en allemand (Adèle Haenel). Mais rapidement les deux femmes apparaissent en même temps à l’écran, à la fois âmes soeurs, fausses jumelles ou facettes doubles d’une seule et même femme. Sur le refrain, Haenel apparaît de nouveau seule, comme endormie sur le sol et vue à travers un léger rideau d’eau, image non empruntée au film de Clouzot et qui crée dans le clip un nouveau régime, un autre lieu pour le récit. Rebeka Warrior est ensuite montrée comme essayant d’atteindre Haenel depuis l’autre côté d’une paroi invisible, sorte d’idéal (de beauté ? de féminité ? d’indépendance et de féminisme ?) pour l’instant encore inaccessible. Une suite de plans montrent alors les deux femmes tantôt l’une à côté de l’autre en tenue de mariage (Haenel en robe et Warrior en costume), tantôt accompagnées de Vitalic, lui aussi en smoking, les visages un coup sereins, un coup possédés. Le triangle est formé, les différents régimes d’image (plus ou moins oniriques) peuvent donc à nouveau se manifester pour chaque face de ce triangle. Sont ainsi symbolisés tour à tour mais sans jamais être trop soulignés les troubles du désir, de la possession, de la jalousie, mais aussi ceux du genre, de l’amour hétéro, lesbien, ou bi. Tous les couples possibles avec ces trois figures sont formés à l’écran les uns après les autres, impossible d’élucider s’il y a une seule, deux ou trois personnes distinctes, ce que confirment plus tard de curieux plans bricolés où les visages de Haenel, Warrior et de Vitalic se mêlent en une seule figure schizophrène dont les moitiés alternent pour composer et recomposer sans cesse une identité nouvelle.

En l’espace de quelques minutes, et par la grâce d’un détour cinéphile bien senti, le clip de Claire Burger pour « De mon âme à ton âme» de Kompromat dévoile un petit trésor de sensualité troublante, moderne et triomphante. Une ode au désir et à la beauté non genrés, mais aussi un avertissement sur les dangers mortifères de la jalousie et de l’emprise d’un individu sur un autre, d’une âme à une autre, qui sublime Adèle Haenel tout en portant intelligemment à l’écran son discours militant.


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