[Entourage #79] Kid Loco

Une certaine émotion s’empare de nous au moment de rédiger l’introduction de ce numéro d’Entourage consacré à l’emblématique Kid Loco. Mine de rien, le parcours artistique et musical de cet esthète ne ressemble à aucun autre, lui qui aura vu son chemin croisé aussi bien celui du punk (de très près !) aux débuts des années 80, que celui de la grande famille des musiques dites électroniques à l’aube des années 2000. 2019 est pour Jean-Yves Prieur une année particulièrement importante, à la symbolique très forte, à travers la réédition vinyle de son album culte « A Grand Love Story », mais aussi et surtout la sortie d’un nouvel album « The Rare Birds » démontrant que notre homme n’en a toujours pas fini avec ses obsessions musicales. Sa discographie et plus généralement son inspiration auront toujours été influencées par des rencontres vibrantes et humaines, comme il nous les présente dans cet exercice aussi instructif que touchant.

crédit : Camille Verrier

Pulp & Jarvis Cocker

En 1998, un dimanche soir, j’ai des potes qui me téléphonent pour me dire que Jarvis Cocker de Pulp avait passé deux de mes titres la veille à la radio. Le lundi suivant en rentrant de mon studio, j’avais un message de Jarvis sur mon répondeur du style : « Hi, je m’appelle Jarvis, je suis anglais et je voudrais parler à Kid Loco ». C’est comme cela que j’ai fait le remix de « A Little Soul ». Quelque temps plus tard, le groupe m’a invité pour jouer à Londres (Finsbury Park). Il y avait 16 000 personnes quand je suis monté sur scène. Le flip ! Ensuite, nous avons fait une reprise de Gainsbourg ensemble et du coup nous avons joué le titre à deux à la TV. Mais là, c’était plus tranquille, je n’étais que le guitariste derrière le chanteur.


Tim Keegan & Departure Lounge

En 1999, j’ai fait une grosse tournée européenne avec Moloko et Hooverphonic. Un soir à Guilford, quatre gars super timides me tendent une cassette en me demandant si cela m’intéresserait de bosser avec eux. Le soir en rentrant du concert, j’écoute la cassette et je me dis pourquoi pas ? J’ai d’abord fait un remix d’un ancien titre et ensuite j’ai produit leur album « Too Old to Die Young ». Ensuite, j’ai invité Tim à chanter sur mon album « Kill Your Darlings ». Et le revoilà sur un de mes titres (« Soft Landing on Grass ») sur mon nouvel album. Chris Anderson, clavier de Departure Lounge, chante aussi sur un titre.


Guillaume Méténier aka Mr. Gee aka Soul Sugar

J’ai rencontré Guillaume à la fin des années 80 alors qu’il jouait des claviers avec Fafafa, Babylon Fighters et les Satellites. Depuis, on ne se quitte quasiment plus. Il a joué sur mes albums pré Kid Loco, avec le groupe Mega Reefer Scratch ou encore le maxi « Catch My Soul » (NDLR sous le pseudo Kid Bravo), et sur tous les albums de Kid Loco sauf sur « A Grand Love Story ». À l’époque, il avait aussi un projet electro reggae, Seven Dub. Depuis, il a un projet, Soul Sugar, qui après un premier album funk/jazz s’est plus spécialisé dans le reggae. Il fait de superbes 45 tours et maxis.


DJ Seep

J’ai rencontré DJ Seep à La Laiterie (Strasbourg) en 1999 alors qu’il jouait avec Jay Jay Johanson. Comme il habitait sur Paris, on a commencé à se voir régulièrement. C’est un superbe scratcher. Ce qui n’est pas mon cas ! Donc rapidement, j’ai fait appel à lui dès qu’il s’agissait de combler cette lacune. Depuis, il m’accompagne régulièrement sur scène. On a fait aussi d’autres projets ensemble (Motorville et My Own Ghosts). Mais aujourd’hui, il a plutôt mis les scratches en stand-by et joue principalement des synthés.


Rémi Pépin

Rémi, c’est mon plus vieil ami. On se connait depuis 1978. On a d’abord fait un groupe ensemble qui est devenu après mon départ Guernica avec Loran de Bérurier Noir. Et depuis, c’est un peu comme avec Mr Gee, on ne se quitte plus. Il a réalisé la pochette de l’album de mon projet electro, Mega Reefer Scratch, et toutes celles de Kid Loco (ou presque). On fait aussi de splendides T-shirts débiles ensemble. Il faut qu’on lance notre marque !


Depuis quelques semaines, préparant minutieusement cet article, nous écoutons avec attention « The Rare Birds », qui nous avait laissés dans un premier temps dans une certaine indifférence, submergés que nous sommes par les tonnes de disques dématérialisés que nous recevons chaque jour. Ce nouvel album n’est en effet pas un album immédiat, encore moins frontal. C’est une œuvre qui demande du temps, justement parce qu’elle le prend à son tour. Elle réclame une vraie disponibilité pour être véritablement à l’écoute de ses vibrations sensuelles, contrastées et nuancées. Le déclic s’est produit sur « Bob’s Ur Unkle », au moment où s’est ouvert comme un petit miracle cette opportunité de s’extraire de la frénésie du monde en laissant nos pensées divaguer dans cette tension sonore addictive. Si Kid Loco a participé à une approche innovante du son dans les fameuses années bristoliennes, les années Mo’ Wax, Yellow Productions… dans le sillage des premiers albums monumentaux de Massive Attack, Portishead, Dj Shadow… il s’est distingué (et se distingue toujours) par sa vision singulière et organique de la musique. À l’époque de l’avènement de la figure du beatmaker, il est bon de rappeler qu’en tant que producteur, Jean-Yves Prieur ne s’est jamais laissé enfermer par les nouvelles pratiques musicales comme le sampling, laissant toujours une place de choix aux instruments en tant que tels, mais surtout aux instrumentistes comme le talentueux Guillaume Méténier présenté dans ce numéro d’Entourage. À l’image de Daddy G de Massive Attack et de Geoff Barrow de Portishead, la créativité de Kid Loco a été en grande partie façonnée par l’objet vinyle, symbole d’une culture musicale gourmande et curieuse, mais aussi d’une certaine proximité avec le son. Sur « The Rare Birds » se révèle ainsi plus que jamais l’influence décisive du dub, cette intuition jamaïcaine qui a révolutionné la musique en plaçant le studio au cœur de la création. Certainement marqué au sens émotionnel du terme, et pas directement politique du terme, cet album présente des moments de mélancolie et de rage, peu courants dans la discographie du Kid, contrastant avec l’image apaisée collant spontanément à sa musique. À l’écoute de « The Boat Song » par exemple, et de son explosion finale, nous sentons bien qu’il y a quelque chose d’inhabituel. En ce sens, ce long format met subtilement en valeur toutes les nuances de la sensibilité peu commune de son créateur, qui décidément n’appartient pas seulement au passé, mais assurément à l’avenir.

« The Rare Birds » de Kid Loco est disponible depuis le 20 septembre 2019 chez Wagram Music.


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