[Interview] Kat May

Retour avec l’artiste française maintenant basée dans l’immense capitale anglaise sur la conception de son premier et magnifique album, sorti le 20 octobre dernier. Sans fard ni détour, elle nous fait partager, comme dans sa musique, sa conception intimement personnelle du processus créatif, mais également l’importance d’être entourée de musiciens et d’artistes qui l’encouragent et la motivent. Et nous prouve que, même si l’inspiration apparaît souvent en solitaire, l’environnement et les personnes proches et confiantes en son don sont primordiaux afin d’offrir le meilleur de soi-même, avec une humilité qui ne peut qu’être respectée.

crédit : Carl Piovano
crédit : Carl Piovano
  • Tout d’abord, un grand bravo pour ce disque magnifique. L’un des points les plus importants est qu’il est inclassable, qu’il ne peut être identifié comme faisant partie d’un genre particulier. Est-ce une volonté de ta part ?

Merci beaucoup. Cela me fait plaisir que l’album te paraisse inclassable, j’aime bien l’idée d’une musique vivante, multiforme, que l’on ne puisse pas complètement enfermer et qui possède plusieurs sens de lecture. Une musique aussi diverse que l’expérience humaine, en fait.

  • Comment crées-tu tes chansons, quels sont les différents processus ou tes inspirations ?

Je commence toujours par écrire la musique. J’aime créer des ambiances, des univers, sentir que la musique raconte quelque chose bien avant que les mots ne soient ajoutés. Si j’avais été plus douée en arts plastiques, je pense que j’aurais adoré peindre et voir la toile blanche se remplir de couleurs, d’ombres, de nuances, de matières. Malheureusement, je ne sais pas dessiner, du coup j’essaie de faire la même chose avec la musique. Mon clavier devient mon pinceau et les arrangements sont les couleurs que j’ajoute au fur et à mesure du travail. Lorsque l’ensemble me raconte quelque chose et me semble émotionnellement cohérent, j’ajoute les mots et j’articule une pensée.

  • Tu utilises beaucoup de samples vocaux sur l’album, ce qui permet de démultiplier et de renforcer tes capacités vocales. Comment t’y prends-tu pour construire ces structures assez complexes mais pourtant profondément mélodiques ?

En fait, mon travail commence très souvent par la voix, c’est mon instrument principal. J’aime les harmonies, le souffle, les boucles, la texture qu’apportent les voix lorsqu’elles se mélangent, il y a quelque chose d’organique qui donne corps à un morceau. C’est la base de tout ce que je crée.
J’ai beaucoup aimé faire parti d’un choeur lorsque je suis arrivée à Londres, entendre toutes ces voix s’unir pour créer de la musique, j’adore, vraiment.

  • Les éléments naturels ont une importance prédominante dans tes chansons. Comment définirais-tu cette relation que tu as avec la nature qui t’entoure, et qui semble encore plus évidente en regardant la vidéo de « The Trees Of Regents Park » ?

J’ai grandi à la campagne, la nature a donc souvent été mon refuge, mon terrain de jeu, mon inspiration et comme je suis assez contemplative, je peux rester des heures à regarder passer les nuages dans le ciel sans me lasser une seule seconde. Je crois que la nature dont je parle dans mes chansons est là  pour mettre l’expérience humaine en perspective, pour parler de notre rapport à quelque chose de plus grand que nous, pour représenter une dimension essentielle et nous rappeler  ce qui fait de nous ce que nous sommes, ce qui nous anime.

  • Peux-tu nous parler de ta relation avec les oeuvres d’Etienne Desclides, qui sont complémentaires de ton art ?

Étienne est un ami de longue date, nous nous connaissons depuis l’adolescence. Nous nous sommes perdus de vue pendant un temps, puis nos chemins se sont recroisés lorsque j’ai commencé à mettre mon projet musical sur pied. Étienne est un excellent photographe et j’aime beaucoup sa vision des choses et sa créativité, du coup j’ai fait appel à lui pour le clip de «  The Trees of Regents Park » puis il m’a aidé à créer l’identité visuelle de mon projet. C’est lui qui a signé la pochette de l’EP et ensuite celle de l’album. Nous nous comprenons bien et nous avons le même niveau d’exigence dans le travail. C’est un véritable plaisir de travailler avec lui.

  • Comment t’est venue la chanson « Thelma et Louise » ? Un hommage au film ? Parle-nous de ce duo au titre assez surprenant.

Cette chanson est née complètement par hasard. Noémie a vécu chez moi pendant quelques semaines alors qu’elle tournait un film à Londres. Le soir de son anniversaire, nous avons décidé d’écrire une chanson ensemble. D’habitude je n’enregistre jamais ce genre de sessions tardives, mais cette fois-ci je l’ai fait. Le lendemain, j’ai réécouté ce que nous avions fait et ça m’a plu. Le refrain de la chanson était presque en place, il fallait juste trouver les mots, construire les couplets et les arrangements. Après le départ de Noémie, j’ai essayé de trouver un thème qui pouvait coller avec ce que nous sommes toutes les deux et comme nous avions partagé une belle complicité pendant son séjour, que Thelma et Louise est l’un de mes films cultes et que nous sommes toutes deux avides de liberté, cela m’a paru évident d’écrire cette chanson-là de cette façon. Et puis la musique allait vraiment bien avec les images du film.

  • Dans « L’éveil », il y a un évident bilan de l’existence, qui se termine par les paroles « down on my knees, à genoux » ; qu’as-tu voulu exprimer ? L’éveil est-il une renaissance, ou une vie sur laquelle tu jettes un regard nouveau ?

En fait, les derniers mots de la chanson disent textuellement «  À genoux, puis debout ». Cette chanson parle effectivement d’une renaissance. C’est une façon de raconter que les événements de la vie peuvent parfois te mettre à  terre, que tu peux te sentir impuissant face à des choses que tu ne comprends pas, qui te dépassent, que tu ne maîtrises pas. Mais il y a un temps pour tout et ce qui te paraissait compliqué hier peut se transformer en force avec le temps, tu peux voir les choses différemment et te relever pour changer de regard et de perspectives.

  • « The Lake » commence par une respiration haletante et se termine par un rythme évoquant les battements d’un coeur, que l’on entend aussi en introduction, les deux renvoyant alors à des percussions presque tribales. Comment expliquerais-tu la construction de ce titre en particulier ?

« The Lake » est l’un des premiers titres que j’ai composés, lorsque j’ai commencé à écrire en anglais. Au départ, je voulais exprimer quelque chose d’essentiel, de chamanique, d’animal, d’instinctif, raconter le soulèvement d’une force venant des profondeurs, de la terre. Je voulais parler d’une urgence, d’un besoin de retrouver un contact avec l’énergie vitale, avec le sol, avec quelque chose d’ancestral et donc finalement avec soi. Ce cœur qui bat est un rappel à  notre humanité mais symbolise aussi la peur d’aller vers l’inconnu, vers quelque chose de puissant, de mystérieux.

Je sais que cela peut paraître totalement abstrait, mais mes chansons naissent souvent comme cela. Par des images, des sensations, des émotions. J’essaie de ne pas trop intellectualiser le processus et de faire confiance à  ce que je ressens. Le sens et les mots viennent ensuite.

crédit : Annelie Rosencrantz
crédit : Annelie Rosencrantz
  • Comment es-tu parvenue à réunir tant de talents d’horizons différents (chœurs, cordes…) autour de toi pour réaliser « Beyond The North Wind »?

En fait, lorsque je suis arrivée à Londres, j’ai fait partie d’une chorale, « The Heard », où j’ai chanté pendant 2 ans. J’y ai rencontré beaucoup de très bons chanteurs avec lesquels j’ai retravaillé par la suite (notamment lors de mes premiers concerts à  Londres), puis, ils ont accepté de venir enregistrer « Stars and Sorrow »  en studio avec moi. En ce qui concerne, l’orchestre de cordes, une de mes amies, violoncelliste, faisait partie d’un orchestre classique semi-professionnel « The Collaborative Orchestra » et lorsque je lui ai parlé de ma volonté d’enregistrer un ensemble de cordes, elle m’a mis en relation avec le directeur de l’orchestre qui a tout de suite accepté ma proposition.

Il faut aussi dire que j’ai eu la chance de co-produire l’album avec Ran Steiner qui possède un studio à Londres, Il connaît beaucoup de très bons musiciens et m’a fait confiance sur toute la ligne. Je me souviens lui avoir dit, lors de notre première rencontre, que j’avais écrit des arrangements pour orchestre et que je comptais enregistrer un album avec un choeur, des cordes et des cuivres. Sa réaction a été très positive. Il m’a suivi dans tous mes délires et m’a laissé toute la liberté du monde. Cet album existe aussi grâce à son énergie et à sa confiance dans ce projet.

  • On dit que Londres est une ville inspirante pour les artistes, un vrai lieu de création. Qu’en est-il de ta relation avec cette grande ville d’Europe ? Est-ce un lieu propice aux rencontres musicales ?

J’ai effectivement rencontré beaucoup de musiciens à Londres, mais je suis assez casanière, surtout lorsque je travaille sur un projet ; du coup, je pense avoir beaucoup plus profité de ma vie sociale Parisienne que de ma vie sociale Londonienne. Quand à la créativité, je ne sais pas si c’est Londres qui m’a vraiment inspirée. Je me sens un peu happée par les grandes villes, en général. Je trouve qu’il y a trop de choses partout, tout le temps, trop de mouvement ; tout va très vite et finalement, on a le temps de rien. Mon rythme intérieur est assez lent et je me retrouve souvent perdue dans ce tourbillon d’images, de choses, de gens. Ceci étant, j’aime beaucoup Londres et je suis ravie d’avoir fait naître ce projet ici, avec ces gens-là . C’est le plus beau cadeau que cette ville m’ait fait.

  • Quelle dimension souhaites-tu offrir au public lors de tes concerts, quelles touches personnelles et particulières ?

J’aime bien l’intimité des petites salles en général. Je me suis souvent produite en formation réduite (piano, voix, violoncelle) et j’apprécie cette proximité avec le public. Je me souviens d’un concert dans l’un de mes endroits favoris à Londres, « The Haberdashery », où nous jouions à deux, Ivelina (ma merveilleuse violoncelliste) et moi. A la fin du concert, un groupe de 2 ou 3 rugbymen assez balaises est venu nous voir pour nous dire que le concert les avait émus aux larmes. Tu as rarement ce genre de retours dans les grandes salles. Et j’aime bien cette proximité émotionnelle avec les gens.

  • Y a-t-il un lieu qui serait propice à l’interprétation en groupe de ta musique, ou qui te permettrait d’explorer scéniquement l’espace qui te serait offert ?

Hmm, l’Olympia, peut-être… (rires)


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