S’offrant le luxe d’une pop mâtinée de doux élans de cordes et de guitares ésotériques, Joseph d’Anvers signe un disque phare de la scène française, intelligent et méticuleux.

On pourra tout lire et tout dire sur le passé musical de Joseph d’Anvers. Ses collaborations, ses choix artistiques, ses aventures interminables. On pourra parfois s’arrêter pour se demander si l’engouement qui l’entoure, l’aura qu’il dégage sont peut-être une facilité pour cet auteur-compositeur définitivement inclassable. On saura avant tout attendre. Ses nouvelles idées, ses créations sensibles et toujours justes. Tout en conservant une certaine crainte, connaissant le talent inné de ce concepteur de bijoux sonores hors-norme. Fébrilement, on découvre « Les Matins Blancs », avec ce sentiment dérangeant, mais pourtant inavouable de la peur du « moins bien ». On sait aussi qu’il a auparavant atteint des sommets ; mais avec ce nouvel album, il côtoie les neiges éternelles. Ces lieux perdus, là-haut, où l’on devient inatteignable et où il a décidé de s’isoler pour faire naître ces nouveaux chants d’amour et de désillusion. Ces regards humains qu’il pose sur des histoires dont le lendemain est à portée de main, mais pour lequel il faut se battre.
En invitant des bois délicats (Petite) ou un piano aussi doux qu’affirmé emporté par les cuivres (Tremble), Joseph d’Anvers complexifie son sens de l’écriture en soignant chaque arrangement, chaque niveau de mixage pour en tirer la sève la plus sensible. Tant et si bien que sa musique ne ressemble à rien d’autre : ni pop, ni chanson française, ni folk. Il parvient à créer un monologue mélodique concis et entêtant (Les amours clandestines) aux allures acoustiques envoûtantes et tendres (Sally, Chaque nuit en son temps). Le temps d’une valse désabusée et émouvante (Histoire de Johnny S), il nous guide dans les caves humides d’une volute à deux voix (Marie, Surexposé) pour mieux étendre cette atmosphère intime qui transmet les ondes blanches et usées ou autres vapeurs d’alcool et de cigarettes à moitié consumées. De danses pulsatives et pulsionnelles (Les jours incandescents) et d’apaisement mélancolique (La vie à présent) à la dérive dépouillée sous les horizons harmoniques d’un clavier pleurant contre l’épaule de son interprète (Regarde les hommes tomber), « Les Matins Blancs » ose et se dévêt de vêtements devenus froids, à force de marcher dans la nuit glaciale, le long de rues abandonnées. Et où l’on croise quelques amoureux qui, eux, y croient encore.
Les contes de la vie ordinaire lus et écrits par Joseph d’Anvers se parcourent avec un regard baigné de larmes. Non pas que l’homme sombre dans un sentimentalisme exagéré ou exacerbé ; au contraire, même. Les yeux posés sur des personnages incertains et perdus dans leurs propres histoires, cherchant la pureté de l’innocence (« Cette belle jeunesse, embrasse-la », nous confie-t-il dans « Petite », comme un conseil pour une génération qui mérite mieux que celle de ses aînés égarés), il grave les échecs sentimentaux comme on pense à voix haute, seul dans une chambre vide, à ces aventures d’un soir, à ces passions sans lendemain qui nous obsèdent et nous tuent à petit feu. Ces mouvements sensuels qui nous font perdre la tête et invitent la nostalgie à nous étreindre avant de nous laisser exsangues. Avec, toujours, une l’union de corps qui se cherchent et attendent le meilleur de chacun, qui s’étreignent pour mieux se lâcher dès que l’aube paraît. Les Matins Blancs succèdent aux nuits sans sommeil, passées contre l’être aimé, la rencontre de quelques heures, ou face au mur immaculé de nos souvenirs embrumés. Ces tranches d’existence qui nous fascinent et font de nous les êtres que nous sommes, humains perdus entre la chair, la peau et le vide de la pensée, du recul qui n’est jamais assez lointain. Au travers de chansons passionnées, Joseph d’Anvers garde une vision sereine et réaliste, poétique et intense d’un quotidien où l’imprévu se mêle à la sueur de pores en effervescence et de caresses qu’on ne pourra jamais écarter de ce que nous sommes.

Un disque sensitif, que l’on touche du bout des doigts aussi intensément qu’on l’écoute. Une nouvelle lumière aveuglante et chaude dans le monde pourtant trop souvent inerte de la musique française actuelle.
« Les Matins Blancs » de Joseph d’Anvers, disponible le 9 février 2015 chez At(h)ome.
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