[Live] Johnny Mafia et We Hate You Please Die à La Coopérative de Mai

Si pour cette affiche, le statut de première partie fût accolé à We Hate You Please Die, dans les faits, autant WHYPD et Johnny Mafia ont apporté leur pierre à l’édifice d’un pur moment d’énergie rock libérateur et surtout partagé : une belle communion de corps et d’esprit qui faisait autant plaisir à voir que plaisir à vivre au cœur du club bouillonnant de la Coopé de Mai le 6 novembre dernier.

Johnny Mafia © Yann Cabello

La tâche ne fut pas si simple pour We Hate You Please Die. En effet, malgré la réputation grandissante qui est la leur, au sein d’une scène hexagonale en pleine ébullition, le jeune groupe se confrontait mine de rien, à travers les Johnny Mafia, à un groupe très expérimenté, qui se présente sur scène avec une décontraction et un aplomb déconcertant. Qui plus est, il leur fallait commencer vraiment à l’heure, au point de voir le club de la Petite Coopé se remplir au fur et à mesure pour atteindre sa jauge de croisière à peu près au milieu de leur set. Pourtant le groupe normand saura sortir son épingle du jeu. Les compliments dithyrambiques entendus ici et là, par les quelques fans éminents, chevronnés et emblématiques de la cause rock clermontoise présents ce soir-là, et pour le coup, ayant vu défiler aux pieds des volcans un paquet de groupes, ne faisaient que confirmer l’impact saisissant de ce groupe décidément pas comme les autres, ayant déjà à son palmarès un concert mémorable, rappelons-le, sur la scène de Rock en Seine en 2019. Il n’y a qu’à voir comment les quatre musiciens normands s’impliquent physiquement dans leur musique, pour sentir cette passion vibrer sous nos yeux.

Il y a même quelque chose de véritablement touchant à voir Raphaël Balzary, le chanteur (parfois guitariste), se livrer avec autant de sincérité et d’engagement dans leur musique punk, naïve, brute et instinctive. Loin de la posture et de la rock’n’roll attitude, les quatre membres de WHYPD jouent ensemble, un.e pour tout.e.s et tou.te.s pour un.e. Même s’ils ne sont pas les plus grands techniciens du monde, ce qui d’ailleurs peut être un vrai avantage créatif en matière de punk, leur musique est foisonnante et inventive. Même si Raphaël n’a pas vraiment l’attitude d’un leader, au sens tyrannique et hiérarchique du terme, sa présence scénique au cœur de la mécanique interne de WHYPD est captivante. L’expérience de la scène le transcende et le pousse vers un personnage expressif, qui contraste avec la timidité (relative), qui semble être la sienne, lorsqu’il s’exprime en français entre chaque morceau. Et pourtant l’animal se réveille, à chaque accord de guitare éruptif, à chaque claquement de caisse claire. Au cœur de la tempête musicale, il devient une véritable bête de scène au point d’évoquer l’implication corporelle de Mathias Malzieu dans les premières années de Dionysos. Pour l’anecdote, Raphaël se montrera désolé de n’avoir pas pu être à son maximum, car il avait quelques côtes cassées ! Pourtant il n’a rien laissé transparaître de tout le set. Au niveau vocal, son timbre de voix se situe quelque part, entre Armand Gonzalez (Sloy, 69) et Jello Biafra, et il bascule même parfois dans une violence vocale digne du hardcore ou du death metal.

Mais il n’est pas le seul à chanter dans le groupe, Chloé Barabé, la bassiste impose une autre présence au chant, quelque chose de plus aérien, de plus envoûtant, qui donne beaucoup de reliefs et de nuances à la musique de WHYPD et qui permet en plus à Raphaël d’aller boire des bières et de pogoter, avec les potes de Johnny Mafia et de Johnnie Carwash dans la fosse. Plus largement, la musicienne s’implique dans le son sans ménagement. Elle empoigne son instrument avec beaucoup d’intensité, mais sans être non plus dans la démonstration. Elle semble épanouie et libérée, au cœur d’une complicité qui se moque des carcans du genre.  Derrière elle, à la batterie, Mathilde Rivet imprime un rythme soutenu et percutant, véritable moteur de l’énergie dévastatrice et communicative des WHYPD. Chaque frappe est appuyée, soulignée. Alors que le rock dans ses travers machistes a tendance à sexualiser systématiquement les attitudes des musiciennes, la batteuse affiche une détermination et une concentration, tout simplement impressionnante, qui se sent jusque dans son regard sombre et imperturbable.

Chez Chloé et Mathilde, le rock n’est pas un artifice, mais un engagement de tous les instants, et la singularité de WHYPD tient beaucoup à la manière dont elles incarnent cette musique brute, rageuse et libératrice. À l’autre bout de la scène, la guitare bien haute, le médiator bien agité, se tient Joseph Levasseur. Le guitariste active les ressorts d’un jeu sec et abrasif, qui ne se contente pas de simples accords enchaînés à vitesse grand V. Chacun de ses riffs inventifs et explosifs devient le marqueur obsédant de chacun des brûlots underground balancés pêle-mêle par les WHYPD. Le groupe a ce petit quelque chose des premiers pas punk hardcore des Beasties Boys :  cette fraîcheur, cette insolence, ce côté faussement basique, brut de décoffrage.  D’ailleurs dans la fosse, non sans hasard, le public féminin, présent en nombre ce soir, s’en donne à cœur joie, absolument pas avare de pogos. Le respect est là. L’énergie est positive, la vibe est partagée. Rien de plus naturel dans l’absolu, et pourtant cela fait plaisir à voir et à entendre. En effet, WHYPD se signalera ce soir-là notamment par une version cinglante de son tube militant « Coca Colapse » et encore plus sur son final (habituel), tenant bien plus de l’exutoire que d’un morceau à proprement dit, à travers le développement progressif et apocalyptique en plusieurs parties du fameux « We Hate You Please Die », phrase que les membres répètent et assènent inlassablement comme un mantra sombre et maléfique.

C’est donc au tour des musiciens de Johnny Mafia, figure du rock indé en France depuis quelques années maintenant, d’entrer en scène. Ils ont sorti cette année la bombe, « Sentimental », un album très marqué par l’esprit et le son 90s, qui reprend le flambeau héroïque et libérateur du grunge et de la noisy pop et du punk à roulette, et surtout déborde de tubes en puissance, à rendre jaloux Rivers Cuomo et Frank Black réunis. Emmené par le très à l’aise Théo Courtet, le combo investit les lieux comme s’ils étaient à la maison, histoire de fêter comme il se doit ce LP explosif et rose fluo ! La fan base est gonflée à bloc dans la fosse, certains et certaines ont fait le déplacement depuis Sens, véritable capitale mondiale du rock’n’roll ce soir comme l’affirme avec malice le frontman. Le truc avec Johnny Mafia, c’est que tout a l’air d’une simplicité désarmante et pourtant, le groupe maîtrise parfaitement son sujet. Décontractés et joueurs, ils forment néanmoins un rouleau compresseur mélodique et rythmique à la densité impressionnante. Ainsi depuis sa tour de contrôle, Enzo Boulanger impose une métrique soutenue, avec ses frappes cliniques, franches et appuyées. À la basse, William Aguedach rentre littéralement en transe comme le montrent ses mimiques étonnantes et hyper expressives. Le guitariste Fabio Amico a un côté imprévisible, il semble habité par une inspiration particulièrement forte. Sa précision est redoutable, et sur un morceau comme « I’m Sentimental », il fait littéralement miauler sa guitare.

On (qui est d’ailleurs souvent un con !) renvoie les groupes français vers des comparaisons peu flatteuses en lien avec les inévitables références américaines du genre. Mais le truc avec les Johnny Mafia, c’est que ce petit jeu ne les amuse guère, et ainsi ils ne tombent surtout pas dans le piège du complexe d’infériorité (Sens n’est pas la capitale mondiale du rock pour rien !). À tel point, qu’ils jouent sans vraiment le chercher, mais juste parce que c’est leur truc, en première division sur le terrain des Pixies (« Split Tongue »), de Weezer (« Trevor Philippe », « Problem ») avec même un petit côté Offspring, NOFX… pour le côté rentre dedans et efficace, mais aussi la manière de chanter l’anglais de Théo. Mais ce qu’il y encore de plus bluffant, c’est que le groupe n’est absolument pas dans la nostalgie ni dans la révérence, il y a quelque chose de très personnel dans cette manière d’assumer le côté urgent et sale du punk, tout en conservant une ligne de conduite mélodique déterminante, un leitmotiv viscéral et partagé à vivre l’instant présent.

Les Sénonais peu avares d’expériences et de surprises inviteront d’ailleurs Bastien, le guitariste de Johnnie Carwash sur scène pour jouer leur tube iconique et historique « Sleeping », extrait de leur premier album de 2016, subtilement nommé « Michel Michel Michel ». Le genre de compos qui permet de lâcher les chiens, et de faire monter la jouissance rock’n’roll à son climax. Théo en profitera même pour organiser un wall of death des familles, et donner ainsi des airs de Hellfest à la Coopé ! En tout cas, les choses se font simplement : le guitariste du trio lyonnais enfile la guitare sans vraiment de cérémonial.

Galvanisé par un public chaud bouillant, qui slamme et pogotte à l’envi, les femmes n’étant pas en reste d’ailleurs. Petit aparté : les concerts rock et punk doivent rester des moments et expériences permettant à chacun, chacune de vivre sa passion sans s’exposer à la violence, le machisme… Et ce fût le cas ce soir-là, comme quoi c’est vraiment possible ! Les Johnny Mafia explosent tous les compteurs avec ce qui restera certainement comme le sommet flamboyant de ce concert énergique, avec leur tube « Trevor Philippe » où Théo a semblé vivre le moment avec une intensité décuplée, à l’image de sa communication non verbale très marquée, en forme de folie douce. Mention spéciale du jury indiemusic, pour la géniale version de « Aria », pépite parmi les pépites de « Sentimental ».  Et comme Sens est la capitale mondiale du rock, les Johnny Mafia se paieront même le plaisir gratuit et jouissif, de jouer avec celui qui, a priori, est le mentor de toute la scène sénonaise, j’ai nommé Big Ben pour une déflagration post-punk digne de Frustration.

Après deux concerts de cette intensité et de cette qualité, le courant passe, la vibration est là, le corps est en éveil et galvanisé. Direction le merch, où une grande file attend les deux groupes, qui voient leurs vinyles partir comme des petits pains. Petite confession personnelle : je suis reparti avec le dernier album des WHYPD sous le bras, car le dernier Johnny Mafia, je l’avais déjà !

Attention deux séances de rattrapages exceptionnelles, tout à fait immanquables pour voir cette association Johnny Mafia + We Hate You Please Die sur la même scène, sont prévues en 2022, le 21 janvier au Réacteur d’Issy-les-Moulineaux et… au Trianon, le 20 mai !

Saluons pour finir, la disponibilité de Yann Cabello qui aura répondu encore une fois, présent avec l’implication et le talent qu’on lui connaît, et sans qui cet article ne serait pas aussi parlant et n’aurait finalement aucun intérêt. Une occasion de saluer le travail de l’ombre des photographes sur les concerts, dont le rôle est plus qu’indispensable dans le milieu du spectacle vivant !


Retrouvez We Hate You Please Die sur :
Facebook – Twitter – Instagram – Bandcamp

Retrouvez Johnny Mafia sur :
Facebook – TwitterInstagramBandcamp

Partager cet article avec un ami