[Interview – Live] Jeanne Added

Jeanne Added a tout donné aux dernières Rencontres Trans Musicales de Rennes. Parce qu’elle est généreuse, consciencieuse, investie. Et qu’elle regorge d’idées, de sons, de voix, de tonalités, d’atmosphères et d’histoires à raconter à une audience audacieuse qui, concert après concert, se retrouve toujours plus nombreuse au-devant de la scène. Son grand Chelem rennais a été réussi avec flamme et sans flegme. Ce petit bout de femme a de l’énergie à revendre. Elle ne le cache pas et nous, on paye cash cette énergie et cette poésie avec lesquelles il va falloir maintenant composer. Pour notre plus grand bonheur.

crédit : Nicolas Nithart
crédit : Nicolas Nithart
  • Comment a démarré Jeanne Added pour toi qui vient d’horizons différents tels le jazz, le théâtre, le chant lyrique… ?

Ca a commencé en 2008 avec une commande de Val de Jazz, un festival qui m’a demandé de faire une prestation en solo. C’était la première fois où je me posais vraiment la question de savoir ce que je voulais faire comme musique, moi qui était jusque-là plutôt interprète pour les autres depuis plusieurs années. J’étais violoncelliste mais j’ai choisi la basse pour m’accompagner car cela me semblait plus facile à apprendre. Tout est parti de là. J’ai commencé pas faire des reprises puis à jouer mon répertoire avec des textes tirés de mes poèmes. Et là, avec mon album qui sort en avril chez Naïve, j’ai écrit tous les textes et toutes les musiques.

  • Donc, Jeanne Added en tant que tel, cela existe depuis combien de temps ?

34 ans… (rires). On avait commencé par sortir un EP, j’avais tourné en première partie de The Dø, toute seule avec ma basse, donc ce projet est récent.

  • Peux-tu nous donner un avant-goût de l’univers musical de l’album qui va sortir ?

C’est un album qui a été fait avec de la programmation électronique. Ce sont en grande majorité des instruments synthétiques. Il a à la fois un côté dark et – au moins pour moi – il est plein d’espoir, profondément positif ; c’est presque une profession de foi.

  • Est-ce une écriture inspirée de ton vécu, de l’état d’esprit que tu avais à l’époque et que tu as essayé de retranscrire ?

Cela correspond à ce que signifie le fait de prendre le risque de fabriquer quelque chose, de participer au monde, de rentrer dans la bataille…

  • Toi qui chantais uniquement en français et en allemand, que t’apporte l’anglais aujourd’hui ?

En fait, j’écris en anglais exclusivement. Lorsque je chantais en allemand, c’était des textes de Robert Walser ; en français, c’était ceux de Louis-René des Forêts. C’était uniquement des textes que j’avais mis en musique, ce qui n’est pas du tout pareil. L’anglais est une langue que j’aime beaucoup, dans laquelle je me sens bien, qui me permet de la distance et de la pudeur aussi.

  • Aujourd’hui, tu t’inscris dans une mouvance rock au sens large du terme, alors que tu as un passé de musicienne classique et jazz. Est-ce parce que la filière est bouchée ou tout simplement parce qu’il existe de vrais passerelles entre ces univers musicaux, qui ne sont peut-être pas aussi différents qu’ils en ont l’air ?

J’ai énormément de chance car j’ai beaucoup travaillé dans le jazz. J’ai toujours réussi à gagner ma vie avec cette musique – je n’en reviens toujours pas d’ailleurs. Faire cette musique aujourd’hui est par nécessité, ce n’est pas parce que l’herbe est plus verte ici. J’ai été interprète pendant longtemps et j’ai basculé vers le « rock » le jour où j’ai voulu exprimer mes textes et trouver l’endroit où je me sentirais au mieux pour le faire. Et j’écoute toujours du classique et du jazz ; c’est très riche, il n’y a pas de raison de se priver de quoi que ce soit.

  • Entre deux écritures, est- ce que tu écoutes et essaye de comprendre ce qui se passe autour de toi, ou alors tu restes en retrait ?

Je n’écoute pas forcément des trucs de « maintenant ». Mais j’adore aller voir des concerts, j’aime bien découvrir les groupes sur scène en fait. Hélas, je n’ai pas le temps de le faire ici, aux Trans… En tant que musicienne, c’est un truc hyper émouvant ; c’est dingue de croire autant en la musique, il y a un truc de foi qui est fou, qui est hyper beau…

  • Comment envisages-tu ta carrière avec, pour commencer, le lancement de ton LP ?

J’ai terriblement envie de jouer, de partir à la rencontre du public en France mais aussi à l’étranger. Ce serait super. Même si le fait d’aller potentiellement dans des pays anglo-saxons me fait flipper car, du coup, ils vont comprendre mes paroles (rires). J’ai un appétit insatiable pour monter sur scène donc je suis prête pour tous les challenges !

Alors que Rennes se réveille tardivement en ce dimanche 7 décembre, après une folle nuit au Parc Expo qui aura duré jusqu’à l’heure à laquelle beaucoup commencent à tremper leur croissant dominical dans un café bien chaud, l’UBU et l’Aire Libre se préparent à accueillir les tous derniers festivaliers, les enragés et engagés qui auront voulu tirer (sur) la corde musicale jusqu’au bout. C’est dans cette dernière salle que nous retrouvons Jeanne Added pour son cinquième et dernier concert (sans compter les showcases). Après une mise en chauffe par un Moses Sumney admirable de fragilité et de sensibilité, l’Aire Libre, tout en suspens, reçoit comme il se doit Jeanne Added pour cette ultime délivrance sonore aux Trans 2014. Prenant place posément sur scène, presque à pas feutrés, la silhouette dessinée par un projecteur qui braque sa chaleur sur elle comme pour mieux lui donner le courage et la force de rencontrer ce public dominical, Jeanne s’invite tendrement avec « Be Sensationnal », très vite rejointe par deux ombres féminines au synthé et à la batterie. Presque mystérieuse, elle entame un « Miss It All » très trip hop, qui prend aux tripes et qui nous dope, jusqu’au déchaînement rugissant de « A War Is Coming », flagship du groupe pris en flag de gros tube à visionner sans fin sur YouTube.

Allégorie augmentée d’un cran avec « It », tout en électro qui n’en fait jamais trop, sagement décéléré mais pas décérébré par un « Look At Them » plus calme, avant la prochaine tempête de sens sur un « He Comes Back », toujours sur le fil de nos émotions. Poignant, vibrant, le titre nous inspire et nous fait respirer avant une reprise progressive et entêtante sur « Ready », qui nous irradie et nous plonge dans une Cure de jouvence façon Three Imaginary Boys et entonné par ces trois magnifiques Girls, jusqu’au très contemporain « Back To Summer » dont le soleil aveugle le clin d’œil donné à James Murphy et son système LCD. Pour finir sur un « Lydia » pas en papier mâché et très « mash-up », brouillant les pistes et les esprits du côté de chez New Order et Depeche Mode.
Alors que le public rompu applaudit à tout rompre, Jeanne Added rassemble ses dernières forces pour un trio gagnant : « Night Shame Pride », « Ballad of Camden Town » et Suddenly », avant de – pour le plaisir – faire un dernier tour de piste avec un bis repetita de « War Is Coming » que les Young Fathers n’auraient pas renié à cette jeune mère de la pop rock française. Au cercle restreint des grands espoirs de 2015, Jeanne : added !


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Nicolas Nithart

grand voyageur au cœur de la musique depuis plus de 20 ans