À l’occasion de la sortie de son nouvel album « Post Tropical », James Vincent McMorrow s’invite entre les murs de la Rough Trade. Une session de quelques minutes qui en valait bien plus.

Brick Lane, Shoreditch, Londres. Le 15 janvier 2014, 18h55. Mes pieds brutalisent à plein régime le macadam et mon cœur bat la chamade au rythme des lumières fluorescentes de la rue. Mon retard est impardonnable. L’immense fourmilière du métro est ma seconde maison, mais il m’arrive encore de sous-estimer l’étendue hors norme des lignes que traversent la ville, comme un touriste sans repères. Je m’active donc, foule les pas sur l’asphalte glissant, alterné par des sessions grotesques de footing qui ne font que soulager ma conscience.
Je vois désormais l’écriteau de la Rough Trade reflété dans la nuit humide. Heure anglaise oblige, le concert retentit. Je peux déjà entendre de l’extérieur quelques paroles étouffées de « If I Had A Boat ». J’époumone mon nom à la sécurité et dépasse les comptoirs de vinyles, épié par le regard sournois d’un John Grant immobile dans son affiche de propagande. J’arrive dans un public d’une centaine de personnes, immobile et concentré, en plein recueillement. J’en vois certains qui opinent les yeux fermés de délectation tandis que la lumière des éclairages révèle la brillance optique d’autres plus sensibles. James et ses trois musiciens détonnent sur le dernier couplet du titre. Révélation auditive, son falsetto est bien réel. Le contreténor finit de chanter sa mélancolie et fait ses présentations à la salle, légèrement intimidé par la promiscuité des lieux.
Pendant ce temps, je me faufile dans la cohue obnubilée par la bouille de James. Haut les mains, je mets mon appareil photo et mon calepin en évidence pour faire valoir ma légitimité. À raison de deux verres renversés, de plaintes susurrées et de pieds écrasés, me voici devant de la scène, le front perlé par le parcours d’obstacles. Le soleil et ses merveilles s’invitent alors dans l’intimité de la salle quand les premières notes de « Glacier » jaillissent pour submerger l’ouïe du public, calmement suivi de « Red Dust » où les voix des musiciens s’invitent aux battements synthétiques de James. Puis l’irlandais nous raconte son aventure pour l’Australie, entre problèmes de sièges, retards et jet lag, pour enfin lâcher un « Life Embrace Me » ironique (La vie m’embrasse) qui traduit sa soudaine aisance et timide générosité. Un homme épanouit qui nous coupe le souffle avec son incroyable performance sur « Down The Burning Ropes », suivi par la séduisante douceur de « Gold » prélevée de son enchantement post-tropical.
« We Don’t Eat » survient comme le glaçage d’un gâteau maigrichon et nourrissant. Et la cerise « Cavalier » qui s’aguiche, belle et attendue, au milieu des bourdonnements bien connus de la génération 2.0 qui annoncent l’arrivée de textos. « Some getting a text but I’m professionnal » (Certains reçoivent un message, mais je reste professionnel). James le prend à la plaisanterie et achève tout de même sa dernière chanson en état de transe. On y est, tout va bien !
Une session comme à la maison, des émotions à la bonne franquette, éparses et attrapées à la volée. James descend de scène, rejoint son public pour autographier son album et poser sur les photos de quelques respectueux fanatiques. Sa timidité revient au galop. La promiscuité n’est plus ressentie, elle est maintenant tactile. Il prend sur lui, perdu dans ses pensées, dans sa bulle où il ne cesse d’habiter. Je capture les derniers instants de la soirée, flâne autour des étalages de disques encore fébriles du passage éclair de James et me dirige vers la sortie. Petite déception quant à mon disque resté chez moi, qui voulait sans doute être tatoué. Depuis, ma bibliothèque déprime et ma tête jubile.
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