[Interview] ISLA

C’est assez tard dans la soirée du jeudi 12 septembre que nous retrouvons Isla, auteure-compositrice venue présenter son premier album « Les yeux noirs » dans le cadre du Crossroads Festival. L’artiste nous accueille avec le sourire, mais surtout un univers très personnel qu’elle a à cœur de faire découvrir. 

crédit : David Tabary
  • Bonjour ISLA ! Après un premier EP aux thèmes parfois intimistes, ton album « Les yeux noirs » semble évoquer des sujets plus universels.  Quelle était la ligne directrice de cet album ?

L’EP était plus une compilation des titres que j’avais. L’album a été plus réfléchi. Il n’y pas un concept ou une idée directrice. Il peut arriver que les thèmes des chansons se recoupent ; je peux arriver à en faire une histoire et ça, c’est cool. Mais c’était plus une unité sonore que je recherchais.

  • On connaît ton appétence pour la mise en valeur des voix, mais on remarque aussi, surtout sur ton album, un joli travail de percussions. Comment es-tu arrivée à ce choix ?

Quand j’ai composé l’album, j’avais mon ordinateur. Les beats électroniques me sont venus facilement. Il se trouve que je joue des percussions dans des écoles de samba. J’y avais joué plusieurs années et je reprends après une pause. Du coup, pour les arrangements avec le réalisateur de l’album, on a travaillé sur les rythmes et on les affinés. A posteriori, je me dis que mon expérience en percussions a pu nourrir mon album. J’avais vraiment envie que les percussions soient présentes dans le disque et dans le live. J’aurais même voulu qu’il y en ait plus dans le live, mais on n’a que deux mains chacun (rires).

  • Depuis ton premier EP, tu chantes à la fois en anglais et en français. Comment choisis-tu la langue dans laquelle tu vas chanter d’un morceau à l’autre, parfois au sein d’un même morceau, et quel est ton rapport avec chacune de ces deux langues ?

Je ne choisis pas. Les chansons sonnent comme ça. Parfois j’écris en français, parfois en anglais, il y a une phrase en anglais qui arrive comme ça, puis je vais voir ce que je peux écrire par la suite. En français, j’écris des poèmes ou des pensées dans mon carnet, des trucs qui me passent par la tête. Les processus ne sont pas les mêmes, au final. En anglais j’ai souvent la musique avec les textes.

  • Comment as-tu construit ton set live, pour être en accord avec le son très précis de ton album « Les yeux noirs »?

Ça n’a pas été facile, car je savais que je voulais que ce soit fidèle au disque. Ça nécessitait donc des séquences. On est en nombre limité. Je ne voulais pas être seule sur scène, appuyer sur un bouton pour que tout défile. Deux, c’était trop peu, trois c’était bien, quatre ç’aurait été génial. On a mis du temps pour construire le son, se dire « ça on enlève, ça on garde, ça on affine ». Il fallait que les percussions viennent chopper les gens direct dans leur poitrine. Créer du relief, pour laisser de la place aux morceaux qui nécessitent parfois plus d’écoute, quand le texte est plus profond, ou en français. Quand je vois un concert et que je ne comprends pas ce que la personne chante en français, je trouve ça frustrant. Ce soir c’était un son particulier, dans le hall [de la Condition Publique, ndlr]. J’espère qu’on a compris un peu ce que je disais en français. Ce n’est pas toujours évident, selon les salles, d’avoir une clarté dans les mots. Pour revenir au live, on a bossé pour avoir un son efficace et mettre la voix en avant, car c’est ça qui pour moi est le plus important.

  • Tu as commencé en autoproduction et aujourd’hui te voilà bien entourée, notamment par PYPO Production. Comment les portes ont-elles fini par s’ouvrir à toi ?

On est toujours la même équipe. On a grandi ensemble avec PYPO. De l’intérieur, je n’ai pas l’impression qu’il y a eu un point de bascule autre que ce moment où tu te dit « c’est bon, on est capable, on va le faire ». On s’est validés nous-mêmes, en fait.

Il y a eu un démarrage assez vif au début, parce que nouvelle dans une ville, « C’est qui ? Qu’est-ce qu’elle fait ? Ah bah c’est cool, ah bah oui, tiens… » Après, on a tracé notre propre chemin. Nous continuons d’avancer, de défricher ensemble. C’est cool.

  • Tu fais partie des rares frontwomen invitées au Crossroads Festival cette année (ndlr : avec Lou-Adriane Cassidy et Romane Santarelli). Après #metoo dans le milieu du cinéma et une certaine prise de conscience dans le milieu des musiques actuelles (notamment la lettre ouverte de F.E.M.M., Femmes Engagées des Métiers de la Musique), comment vois-tu les choses évoluer (ou pas) ?

Toi aussi tu as remarqué ça (rires) ! Je ne sais pas si je dois dire ça, mais je crois que ça évoluera quand à chaque fois qu’on viendra à un concert et qu’on aura des loges partagées, les femmes auront une loge pour elles pour se changer, ce qui n’est pas toujours le cas (sourire)…  Je ne sais pas. Honnêtement, je me dis qu’il y a de braves gens, de braves hommes dans ce milieu qui ne se rendent pas compte que les femmes sont sous-représentées.

Que même nous, quand on se rencontre, on se dit « comment ça se fait que sur un festival comme ça, sur quinze groupes » – il y en a combien en tout ? Autour de vingt-cinq ? – Tu te rends compte qu’il y a trois femmes qui sont venues, qui chantent, et qui si jamais il y avait des femmes dans les groupes, elles font des chœurs, des claviers, et ça s’arrête à peu près là. Il y a plus rarement des bassistes ou des batteuses. Il y a un moment où tu te dis « Faut remonter dans le temps » et te dire « Mais qu’est-ce qui s’est passé dans notre éducation ? ». Ce n’est pas rejeter la faute sur les parents, mais qu’est-ce qu’on propose aux petites filles ? « Tu seras chanteuse, tu feras de la flûte » (rires). On en parlait tout à l’heure en mangeant avec Clémence qui joue du clavier sur scène avec moi : où sont les femmes ? Elles arrivent. Elles arrivent. Notre génération de trentenaires, on est encore des exceptions. Mais les plus jeunes qui arrivent seront plus variées, plus présentes sur plein de pôles différents, et aussi en production, et aussi en technique.

Faut pas rester figé dans sa génération non plus. Je me vois vieillir, et je me dis que tant pis, je n’ai pas vécu ça dans ma vingtaine, je n’ai pas été insouciante, à entrer dans un lieu, à ne pas se poser la question, à ne pas me dire « on n’est que trois », tu vois ? Mais il y a de l’espoir !

  • Je ressens dans ton album et ta démarche quelque chose d’assez habité, voire spirituel. Comment conçois-tu ton rôle en tant qu’artiste et créatrice ? Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

Avec le temps ça évolue et ça s’étoffe. Je suis super contente parce qu’avant j’avais un peu le syndrome de l’imposteur. J’étais un peu « petit pantin » de la création, je montais sur scène sans savoir pourquoi, à quoi ça servait. Je suis un peu sortie de ces couinements autour de mon nombril. Je me rends compte que c’est hyper utile d’être une personne qui a le temps de regarder ce qui se passe dans le monde et de dire « Eh bien moi, je pense ça ». Et j’ai envie de le dire, oui, j’ai envie de le dire fort sur une scène devant tout le monde, OK, d’accord, c’est assez particulier. N’empêche qu’il y a peut-être des gens qui vont se reconnaître là-dedans. On va se sentir comme appartenant… à la même bande, un peu, tu vois ? « Nous, on est de la bande qui pense ça de tel sujet ». Et je trouve ça cool de savourer ce luxe-là d’avoir le temps d’avoir réfléchi à ça, s’être posé la question, ou juste de décrire un truc beau. Des choses merveilleuses, qui donnent plein d’émotions. Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont pas le temps de se rendre compte de ça, car ils sont au boulot toute la journée. J’ai pris le temps de voir ce qui se passait autour de moi et de dire. Ce n’est pas donner des leçons, mais juste donner son point de vue. Je trouve ça important.

  • Question carte blanche : tu peux partager si tu le souhaites, un message à celles et ceux qui te liront, un coup de gueule ou un coup de cœur, et pourquoi pas une dédicace !

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mon amoureux alors je lui souhaite un très joyeux anniversaire (éclat de rire) !


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