[Interview] Irène Drésel

À l’occasion du Champs-Élysées Film Festival, des performances intimistes d’artistes musicaux étaient organisées sur le fameux rooftop de l’agence Publicis. Parmi eux, Irène Drésel, qui vient présenter en live son premier album « Hyper Cristal ». Après avoir profité de la vue imprenable sur l’Arc de Triomphe, nous la retrouvons, en compagnie de son percussionniste, dans sa loge quelques heures avant son concert.

crédit : Roman Jehanno
  • Je voulais juste commencer par une phrase te définissant qui m’a interpellé sur internet. Tu es une artiste « cherchant au travers de l’ensemble de son travail à produire la matière contemplative d’un état de suspension précédant la bascule, sous la tension du rapport équivoque attraction – répulsion, deux termes selon elle qui définissent à eux seuls la notion même de fascination». Est-ce que tu peux m’en dire un peu plus sur ce que ça signifie ?

C’était pour définir mon travail visuel cette petite bio en fait. Mais je pense que ça s’applique toujours à mon travail musical. Dans mon travail plastique, de photo/vidéo/installation et cetera, j’essayais d’être toujours sur la frontière, sur le truc juste avant le moment où ça explose. En techno, quand t’es dans la transe, c’est un peu le même ressenti. On est toujours sur le fil, c’est ça ce que ça veut dire. Et l’idée qu’attraction + répulsion = fascination, complètement d’accord. La techno c’est ça. Des gens adorent sans savoir pourquoi, des gens vont se laisser porter et ça va les convaincre.

  • Y a des gens qui sont déjà venus te voir en disant « j’ai détesté » ?

Oui, ou alors des gens qui me disaient qu’au début ils savaient vraiment pas à quoi s’attendre, notamment avec toutes ces fleurs sur scène. J’ai eu un message comme ça y’a pas longtemps encore « au début, on était sceptiques, mais finalement, c’était top, on a adoré ».

  • Tu as commencé comme artiste plastique, tu es passée par l’école des Gobelins, les Beaux-Arts. Qu’est-ce que tu en gardes dans ton approche artistique ?

C’est drôle parce qu’aux Beaux-Arts on n’apprend rien en fait (rires). On t’apprend à être autonome, gérer ton temps, trouver tes profs, les démarcher, etc. Ça apprend l’autodiscipline finalement, et ça te force à avancer et à justifier tes choix : pourquoi telle image, pourquoi cette disposition, pourquoi le présenter de telle façon… Dans ma musique je fais exactement pareil, pour les titres, les instruments, les mélodies… Tout n’est pas forcément maîtrisé, je travaille beaucoup à l’instinct, mais a posteriori je peux l’expliquer.

  • J’avais quelques questions justement sur les titres. Veil déjà, un rapport avec Simone… ?

 Ah non pas du tout (rires). Tiens, c’est marrant, c’est la première fois qu’on me le dit, je n’y avais même pas pensé. Non non ça veut dire le voile en anglais. On était sur un projet de clip qui n’a pas, encore, vu le jour. Et un personnage avait un voile sur le visage, comme sur la pochette de l’album, et il glissait sur l’eau. Le clip est encore en stand-by, on n’a pas trouvé le monteur idéal encore pour le faire, mais c’est pas impossible que ça sorte un jour.

  • Et Rajadamnern… ?

C’est le nom d’un stade de boxe à Bangkok. J’ai composé le morceau juste avant qu’on parte en Thaïlande et je trouvais que le côté binaire de la mélodie, très carrée, rappelait un peu un match de boxe et les coups échangés.

  • Les artistes disent souvent que leur premier album n’est pas forcément très cohérent, dans la mesure où c’est souvent une compilation de tout ce qu’ils ont fait depuis la création du projet, ce qui peut représenter de nombreuses années. Le deuxième est souvent beaucoup plus cohérent parce qu’il a été écrit sur une période plus courte. Pourtant le tiens, j’ai l’impression qu’il est très cohérent et homogène, non ? On ne dirait pas un premier album.

 C’est gentil déjà merci (rires). Dans cet album il y a des morceaux assez vieux oui, comme l’intro qui a plus de 5 ans, d’autres qui ont au moins 3 ans… Mais des schémas d’albums, j’en ai vraiment beaucoup dans mon ordi en fait, mais je n’étais jamais satisfaite. Mes choix de morceaux sont très très sévères, ça me prend beaucoup de temps, donc ça vient peut-être de là l’impression de cohérence oui, j’ai vraiment pris mon temps pour faire la meilleure construction de tracklist possible.

  • Il y a beaucoup de morceaux qui ne sont jamais sortis ?

 Dans mon ordi ? Oh oui (rires). Une centaine de morceaux, je pense. Je valide un morceau s’il me donne des frissons encore trois mois après et si la mélodie me reste en tête. Si j’oublie la mélodie, c’est pas bon, ça me marque pas. Je réécoute souvent mes morceaux du coup, quelques mois après les avoir finis, et si j’ai le moindre doute, ça saute ! C’est comme ça que je sélectionne mon travail.

  • Tu as quitté Paris en 2013 pour t’isoler à la campagne comme tu dis, pour te concentrer sur tes créations, et visiblement ça a été un succès. Tu envisages de continuer dans cette voie maintenant ?

Bah j’habite là-bas maintenant oui. Je ne reviendrai pas à Paris c’est sûr. Je vis là-bas maintenant.

  • Et comment tu vis ces retours à Paris du coup. J’imagine que pour les concerts, la promo et autres tu es obligée de revenir souvent ?

J’essaye de grouper (rires). Et puis je vais pas me plaindre hein, regarde ce soir, on joue avec vue sur l’Arc de Triomphe, y’a pire ! Mais sinon je cours pas après c’est sûr. Ça ne me manque pas plus que ça. Mais je comprends qu’on aime Paris.

  • Dans la vidéo que Trax a faite chez toi, dans ta maison à la campagne, tu montres un vrai rapport à la nature. Et instinctivement ce que je me suis dit c’est « si j’avais eu la même démarche, je serais sûrement allé sur une musique plus organique ». Le côté électro-techno pour moi c’est quelque chose de très urbain, de très automatique, froid, métallique, qu’on associe plutôt aux villes, pas la nature.

Voilà, c’est la contradiction de mon univers (rires). Je ne suis pas trop field recording, tout ça.

  • Sans même parler de field recording, juste utiliser des instruments analogiques, voire organiques. Tu as dit d’ailleurs une phrase que j’adore « je préfère épuiser à fond mes VST que collectionner les machines pour faire joli ». Et on est dans une époque où c’est plutôt l’inverse, où les 808, les 909 partent à 20 000 euros sur les sites d’enchères, on veut retrouver l’authenticité du son analogique et ses imperfections. Mais pas toi ?

J’ai la phobie des câbles j’avoue, et on est déjà bien chargés. Et j’aime bien le côté « less is more », faire beaucoup avec peu. Je pense que je finirai par avoir un synthé un jour, mais je veux pas me tromper sur le choix, j’ai pas envie d’acheter n’importe quoi pour qu’il prenne la poussière un mois plus tard parce que je m’en sers pas. Et puis j’ai pas un synthé qui m’excite vraiment. Je préfère changer d’univers entre les morceaux, et c’est plus facile avec des instruments virtuels forcément. Je ne suis pas attachée à un seul son. Et pour revenir sur la campagne, c’est surtout le plaisir d’avoir un lieu dédié, avec la tête vidée, le téléphone qui capte pas trop, la vue sur les champs, être tranquille…

  • D’ici aussi on a la vue sur Les Champs…

Oui, c’est vrai ! (rires). À une époque, j’avais un atelier à Juvisy pour faire de la photo, et je mettais une heure et demie pour y aller en transport. Là, c’est à peu près la même distance, c’est mon nouvel atelier, sauf que j’y vis. Après je suis pas nature dans mes morceaux oui, globalement je pense que je ne suis pas hippie dans l’âme.

  • Dans d’anciennes interviews, tu dis que tu as eu du mal à trouver la bonne formule pour le live, que tu tâtonnais un peu. Quand est-ce que tu as arrêté le format actuel du coup ?

Y’a pas si longtemps finalement. J’en ai été convaincue seulement l’an dernier. Sur scène, il y a mon ordi, avec Ableton Live, j’ai deux contrôleurs et un clavier MIDI. Et en percus, quatre pads.

  • Comme on est sur un festival de cinéma, tu as déjà imaginé ta musique sur des films ?

Là, comme ça, je sais pas… Mais je pensais à Eyes Wide Shut en écrivant des morceaux de l’album, donc pourquoi pas !


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