[Humeur #5] No One’s Little Girl

Quoiqu’en retienne l’histoire, le rock n’a pas été exclusivement le domaine réservé des hommes et ne s’est pas résumé à sa seule expression viriliste et machiste de toute-puissance masculine. À l’inverse, le rock a été la voix d’une émancipation féministe depuis la guitariste afro-américaine Sister Rosetta Tharpe en passant par Patti Smith, les Slits et PJ Harvey, mais aussi désormais d’artistes se revendiquant de différentes nuances exprimées par le nuancier LGBTQIA+. Depuis des années, le groupe Bikini Kill symbolise médiatiquement la révolution féministe et punk du mouvement « Riot Grrrls », en particulier à travers leur morceau « Rebel Girl » (1993), ayant d’ailleurs entrainé dans son sillage des groupes de punk queer comme Team Dresch. Et si Kathleen Hanna, l’emblématique chanteuse de Bikini Kill revendique des modèles aussi importants pour elle que le groupe Babes In Toyland ou les Runaways, il est évident que les Londoniennes des Raincoats ont aussi influencé directement et indirectement, musicalement et socialement parlant de nombreuses musiciennes, qui ont aussi monté à leur tour leurs propres « bands » sans demander la permission aux mecs.

The Raincoats – No One’s Little Girl

La future bassiste des Raincoats, Gina Birch débarque à Londres courant 1976, et a une révélation en voyant un concert des Slits : elle sait alors ce qu’elle veut faire de sa vie ! Elle qui est issue d’une famille conservatrice, la destinant à n’être qu’une caricature de la femme modèle au foyer forme très vite un groupe de musiciennes punk, les Raincoats, pour qui elle écrira ce qui restera comme une ode à la modernité féministe, « No One’s Little Girl ». Elle exprime qu’elle n’a pas besoin d’avoir un copain à ses côtés pour donner du sens à sa vie et qu’elle peut exister pour et par elle-même.

Even if you ask me to (Même si tu me le demandes)
I’m gonna turn you down (Je vais te dire non)
I won’t mess you around (Je ne vais pas me moquer de toi)
I’m no one’s little girl, oh no, I’m not (Je ne suis la petite copine de personne, oh, non)
I’m not gonna be (Je ne le serais jamais)
cause I don’t wanna be in your family tree
(Car je n’ai pas envie de figurer dans ton arbre généalogique)


The Linda Lindas – Talking to Myself

En 2018, quatre adolescentes californiennes forment les Linda Lindas et sont très vite identifiées comme la nouvelle incarnation du mouvement « Riot Grrrls », en particulier lorsqu’elles ouvriront pour Bikini Kill en 2019, pour sa reformation. Le vent de la hype souffle alors sur les Lindas Lindas : signature sur le label mastodonte du punk américain Epitaph, un morceau en synchro dans le documentaire The Claudia Kishi Club… Loin de n’être qu’un simple phénomène marketing, leur musique véhicule une vraie fraîcheur, une liberté, un plaisir d’être et de jouer ensemble, mais aussi un certain sens de la dérision. Ainsi dans leur dernier clip, elles jouent avec l’image des poupées, symboles genrés par excellence des jouets pour les petites filles. Ces poupées qui pourraient devenir ici une allégorie de ce dialogue intérieur aliénant (« Talking to Myself ») dans lequel Mila, Eloise, Bela et Lucia pourraient s’enfermer au point qu’il devienne un labyrinthe, une prison… à moins qu’elles ne reprennent les choses en main !


MADAM – Witches

Dans la lignée de leurs aînées, les Raincoats, le trio toulousain MADAM est viscéralement animé par sa soif de créer et de jouer du rock’n’roll. Le vivre de l’intérieur, à fond et sans complexe, en toute autonomie de décision et de faire. Dans sa musique retentit cette tension libératrice ; vibre ce rapport physique au son et à l’électricité ; s’illustre cette volonté de dépasser les frustrations, de s’émanciper des injonctions habituelles de la norme et du genre. À l’image de leur dernier clip, Gabbie Burns, Marine Masachs et Anaïs Belmonte font ainsi corps, solidaires et unies, une pour toutes et toutes pour une. Elles préviennent tout simplement que les sorcières sont de retour en ville (la figure de la sorcière n’ayant pas été choisie au hasard par MADAM, dans la lignée du livre de Mona Chollet « Sorcières : la puissance invaincue des femmes » aux éditions La Découverte). En tout cas, rien ne semble pouvoir les arrêter dans ce mouvement en travelling symbolisant toute leur détermination. En atteste leur tournée tout simplement impressionnante de pas loin de 40 dates dans les prochains mois ! Le rock’n’roll est, doit-on, le rappeler décidément une affaire de Madam(es) !


Petrol Girls – Baby, I Had an Abortion

C’est également à Londres, que se forme en 2012, le combo punk Petrol Girls, sous l’impulsion décisive et déterminée de la musicienne Ren Aldridge, chanteuse expressive, survoltée et militante, qui convaincra Liepa Kuraite de la rejoindre et devenir bassiste à ses côtés. Elle choisira d’ailleurs le nom du groupe en référence aux « Pétroleuses », terme qui imprègnera malgré toute son ambiguïté historique, le mouvement féministe en France depuis la commune de Paris jusqu’à nos jours. Dans le fond comme dans la forme, le combo affiche une frontalité sans détour et sans artifice pour combattre à sa manière toutes les formes de domination : le racisme, le fascisme, le sexisme, le capitalisme. Leurs morceaux directs et abrupts traitent directement de féminicide, de pauvreté, d’accès à la justice, de nationalisme… et d’avortement dans l’incandescent « Baby, I Had an Abortion », faisant directement référence au durcissement de la loi sur l’avortement en Pologne récemment. À ce sujet, Ren Aldridge souligne « que le travail accompli par l’association Avortement Sans Frontière est incroyable, il a été la bouée de sauvetage pour tant de femmes ». Plus d’informations sur le site de l’association.


Ultramoule – Hardcore Softcœur

Sous le couvert d’un humour détonnant, d’un sens de la provocation volontaire et grinçant, Konda, Butch et Ariette, les trois musiciennes réunies sous l’entité Ultramoule développent une créativité vibrante porteuse d’un discours combatif et libérateur, qui s’attaque frontalement au patriarcat, à la domination masculine et s’inscrit avec force dans les luttes féministes, antiracistes et LGBTQIA+ . Si leur musique emprunte certains éléments au rap, elle est fortement marquée par le minimalisme de leur formation atypique violon, violoncelle et boîte à rythmes, et elle développe surtout une énergie foncièrement punk. Leur morceau « Paye ta shnek », en référence au blog du même nom, recensant la teneur immonde des propos du harcèlement de rue, est devenu de fait le symbole de leur engagement. Actuellement, elles détournent dans un clip cheap et inventif, l’univers de Star Wars pour déclencher « le réveil de la force » et appeler à rejoindre « la ligue des moules féroces ». Une manière vibrante de percuter une nouvelle fois les consciences avec intelligence et malice !