[LP] Helluvah – Long Distance Runners

Maniant l’art du dépouillement sonore avec un talent rare, Helluvah expérimente toujours plus chaque son et mouvement vocal pour s’imprégner d’une sève rock sobre et directe.

Helluvah - Long Distance Runners

On ne dira jamais assez tout le bien qu’on pense d’Helluvah. Et pour cause : rarement une artiste française aura osé tout ce qu’elle se permet artistiquement. Sous une pudeur et une réserve qui l’honorent et offrent une valeur supplémentaire au mystère qui l’entoure, elle ne cesse de creuser toujours plus profondément dans des structures harmoniques en apparence sauvages mais toujours remarquablement maîtrisée.
Capitaine d’un bateau fantôme qu’elle dirige pour ne pas s’échouer sur les récifs d’une musique trop facile, elle compose comme elle dérive, entre tumultes de la houle et clapotis de vagues cachant le fond de mers d’huile. Noire, de préférence. « Long Distance Runners » est un pur bijou aux éclats aveuglants et transperçants, nimbant l’auditeur d’une aura grise et pénétrante.

S’approprier ce nouvel album demande un effort nécessaire pour chacun : faire le vide et laisser la musicienne combler les creux de nos âmes. Car la démarche est progressive, commençant par les doux et ténébreux tunnels de « Derrida Guerilla » et « Oh Tenderness », entrées en matière faussement apaisées. Car la révolte sous-entendue par la référence au philosophe de la déconstruction illustre à merveille la démarche d’Helluvah : casser les formes classiques afin de mieux les bâtir à nouveau, en emboîtant des pièces contradictoires. Soit élancées sur quelques notes répétitives et shamaniques déviant vers les larsens (Life on the Video), soit en offrant une valse tourmentée et bientôt frénétique (The Lights).
Le disque est axé autour de ces mouvements discontinus et imprévisibles, entre colère et repos neuronal (A Dark and Cold Wave) ou rock subversif et intense (Sweet Golden Years). Et tout est ici marqué du sceau de la surprise et de l’inattendu ; les fulgurances deviennent toujours plus bouleversantes (la fausse pudeur de « This Is Hot »), incontrôlables et admirables sur un « Make It Right » autant apothéotique qu’apocalyptique. Le sommet d’un art de la manipulation et de l’addiction.

Et, comme si le choc mélodique n’était pas déjà assez marquant, la voix de Camille explose sur un LP au goût doux-amer. Parfois en retrait, elle irradie au milieu de ces fondations foudroyées et brûlantes. On la savait réservée, même dans son timbre, mais elle prouve au contraire que cette apparente timidité cache au plus profond d’elle une exultation formidable et puissante.
Elle court son marathon sans jamais marquer de pause, sans avoir besoin d’une quelconque source d’énergie. Assoiffée et allant au bout d’elle-même, elle affronte les éléments, fonce et dépasse les attentes. Tout en laissant ceux qui ont déjà abandonné la liberté qu’offre la musique sur le bas-côté ; car c’est bien une chanteuse libérée de ses chaînes qui déclame, entre innocence enfantine et affirmation de soi, ces ballades aigres et savoureuses de la désillusion et de la passion. Dans l’enchevêtrement des corps et des esprits, qu’ils soient immaculés ou couverts de boue et de poussière. Elle transpire mais ne baisse jamais sa garde. « Long Distance Runners » est salvateur, épuise par son intensité mais donne envie d’aller de l’avant, d’affronter la route sous un soleil de plomb et d’accélérer sans crier gare.

crédit : Didier Cluzeau
crédit : Didier Cluzeau

Alors, non, on ne dira jamais assez tout le bien qu’on pense d’Helluvah. Mais on n’oubliera pas de sitôt ces confidences aussi passionnantes qu’un recueil de nouvelles qu’on ne parvient pas à lâcher. Et qu’on ne souhaite pas voir se terminer de sitôt.

« Long Distance Runners » d’Helluvah est disponible depuis le 9 mars 2015 chez Dead Bees Records.


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