La venue à Lyon du sextet de metal progressif londonien Haken, le 31 mai dernier, au sein d’une tournée européenne marathon faisait figure d’événement dans le milieu assez confidentiel des amateurs de prog. Le groupe bénéficie d’une solide réputation en live et venait défendre un excellent quatrième album studio, « The Affinity », paru quelque temps auparavant.

Ce n’était pas une, mais bien deux premières parties au programme ce soir-là. Les concerts démarraient tôt (20h pile ou presque) car le programme était chargé. Arkentype, formation norvégienne de death progressif ouvrait les hostilités pendant une demi-heure. On ne va pas se mentir, cette première première partie ne cassait pas des briques. Son excessivement fort, mais mixage approximatif, omniprésence d’une bande enregistrée qui remplaçait des chœurs et des claviers d’un kitsch assez douteux (pourquoi ne pas embaucher un claviériste quand il y a des claviers dans absolument tous les morceaux ?) et tenues vestimentaires ridicules (des sortes de ponchos-capes monacales blanches ou noires) étaient ainsi au programme d’un concert violent et brouillon, mais derrière lequel on devine quelques atouts intéressants : déjà, une bonne énergie scénique des musiciens, très investis, voire démonstratifs. Mais aussi une belle capacité vocale du sympathique Kjetil Hallaråker, à l’aise tant en voix de poitrine, de tête que dans les growls death ou le screamo. Quelques compos, volontiers bordéliques, retiennent l’attention et décochent quelques riffs sympathiques, mais il est globalement difficile de décoller avec le groupe tant le rendu est approximatif.
Le niveau est monté de plusieurs crans pour la deuxième première partie, le quatuor hongrois de jazz metal instrumental hongrois, Special Providence. Nous nous étions rapprochés de la scène (au premier rang) pour être le mieux placé possible pour Haken, nous en payâmes le prix. Situés à quelque trente centimètres de la batterie, nous étions à moitié sourds à la fin de leur incroyable concert. Les quatre musiciens hongrois sont tous virtuoses de leur instrument et délivrent une prestation remarquable, tout en équilibre, entre technique, démonstration et subtilité. S’il faut bien avouer que la guitare et les claviers sont à peine audibles pour ceux qui comme nous sont devant le bassiste et le batteur, regarder simplement les musiciens jouer est un émerveillement. Et puis il y a cette section rythmique dingue et follement inventive, qui convoque mille et un styles et registres pour orner des compositions démentes et jamais lassantes malgré l’aspect a priori rebutant du tout instrumental. Rarement musiciens ne paraissent avoir pris autant leur pied à jouer devant un public qui ne les connaît pourtant pas, et mention spéciale au bien nommé Attila Fehérvári à la basse et surtout à l’incroyable Adam Markó à la batterie, qui nous ont époustouflé du début à la fin des trois quarts d’heure qu’ont duré leur concert. Grandiose mise en bouche pour la suite.
Et puis ce fut le tour d’Haken. La configuration de la scène change du tout au tout, avec un énorme set de batterie qui trône au fond, légèrement surélevé, et rapidement, les différents musiciens viennent accorder eux-mêmes leurs instruments sous le regard ahuri des fans et l’œil attentif du chanteur, tapi dans l’ombre des coulisses. Haken jouera deux heures ce soir, pour une setlist qui frise la perfection tant elle est démente. Douze morceaux, dont plusieurs dépassent allègrement le quart d’heure, sont au programme. Le concert s’ouvre sur deux morceaux du dernier album, son introduction « Affinity.exe » et le titre « Initiate », qui sera sans doute le morceau le plus faible du concert. Le son est très fort, mais étonnamment clair et remarquablement mixé, et les musiciens donnent tout d’emblée. Progressif oblige, tout est affreusement complexe à jouer et les instruments sont d’une sophistication extrême (deux guitares à huit cordes, une basse à six cordes, plein de claviers différents et une batterie monstrueuse). Et pourtant l’exécution est parfaite et semble facile à ces musiciens pourtant jeunes (moyenne d’âge d’à peine une trentaine d’années, 23 ans pour Conner Green, fraîche recrue à la basse). Les choses sérieuses commencent vraiment à partir de l’incroyable « Falling Back To Earth », morceau de bravoure tiré du chef d’œuvre du groupe, leur troisième album « The Mountain ». La structure complexe du titre est rendue avec une facilité déconcertante, le groupe envoie du très très lourd et le public est vraiment à fond, un bonheur. Suit « 1985 », hilarant single du dernier album qui en trahit le concept « retro-gaming » délibérément kitsch et second degré. Sur ce morceau, pourtant d’une redoutable difficulté comme en témoignent les différents soli, une facette cruciale d’Haken est révélée : leur humour.
Le prog est souvent considéré comme un genre inutilement démonstratif et ennuyeux, qui se prend trop au sérieux, et ce groupe fait partie de ceux qui retournent habilement ce cliché tenace et ramènent une bonne dose de fun et d’autodérision à leur musique, tout en restant irréprochablement techniques. Sur ce titre, le chanteur fou Ross Jennings sautille un peu partout dans le noir, affublé d’une paire de lunettes fluorescentes vertes pendant que le charismatique claviériste Diego Tejeida (un chouchou des fans) profite de quelques moments de bravoure pour arpenter la scène armé de sa keytar (un clavier en bandoulière, qui se joue un peu comme une guitare donc) et décocher des solos épiques et vintages. Bref, on s’amuse énormément et on réalise toutes les deux secondes que le groupe est juste en train de faire un énorme concert. Suivront quelques pépites attendues des fans comme « Pareidola » de « The Mountain » ou le culte « Cockroach King » du même album, avec ses harmonies vocales démentielles et caractéristiques du groupe, harmonies que l’on retrouve au cœur d’un sublime passage a capella à six voix sur l’épique morceau de vingt minutes « Crystallized », issu de l’EP « Restoration » de 2014 et qui clôt le concert après deux heures de folie pure. Entre temps, Haken aura joué l’essentiel de son dernier album, dont le monumental « The Architect », où Jennings s’aventure même du côté des growls (passage assuré en studio par le chanteur de Leprous, Einar Solberg), ainsi qu’une ballade sublime du deuxième album « Visions » intitulée « Deathless ». Le public ne se remet pas tout à fait de ce concert incroyable, et les musiciens, non contents d’être excessivement talentueux (et en ce qui concerne le guitariste Richard Henshall et Conner Green, beaux), se montrent en plus très accessibles après le show et discutent avec les fans, prennent des photos ou signent des autographes. Soit la recette exacte d’une excellente soirée pour tout mélomane qui se respecte.
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