[Interview] Gérald Kurdian

La musique polyphonique et polygonale de Gérald Kurdian se dévoile dans « Icosaèdre », disque pop électronique en français dans les textes. Pour la sortie de ce nouvel EP, le génial compositeur parisien, également connu en tant que This Is The Hello Monster, nous présente sa musique à la géométrie changeante, nous parle de son rapport à l’écriture et nous raconte son travail avec ses complices à la scène et à la composition. Entretien avec un créatif en liberté.

crédit : Morgan Roudaut
crédit : Morgan Roudaut
  • Ton nouvel EP à paraître le 22 janvier s’intitule « Icosaèdre ». Pourquoi avoir retenu cette forme solide et régulière pour nommer cet enregistrement ? Le choix est-il purement esthétique ou plutôt symbolique ?

L’icosaèdre, c’est un peu comme les énergies que j’aimerais éveiller dans mes morceaux. Des forces magnétiques, précises comme la géométrie, mais poétiques parce que pleines d’un truc étrange.
Puis j’aime l’idée de facettes, de mouvement, de formes qui changent en fonction de comment on les perçoit. C’est comme ça que j’aime écouter la musique, j’essaie d’en entendre tous les éléments. C’est vraiment comme plonger dans un espace géométrique en mouvement.

  • Tu parles d’un « attachement aux formes pop » d’un morceau. Peux-tu m’en dire plus ?

Les formes, et les formes pop en particulier sont des endroits communs, c’est comme ça qu’on peut se réjouir ensemble d’écouter ou de jouer de la musique. C’est très fort quand tu partages une émotion musicale. Et en même temps, c’est très dur d’expliquer précisément pourquoi.
C’est pareil quand tu écris. Ça arrive comme ça, à force de concentration et de ténacité, puis d’un coup c’est là, tu sais pas comment.
Ce que je sais, c’est qu’un couplet-refrain sur une cadence d’accords simples est quelque chose que l’on retient a priori facilement et que l’on peut donc facilement partager. Comme le but de la musique pop, c’est de mettre des forces complexes dans des formes simples, eh bien les formes pop, c’est une manière de m’assurer que je fais de mon mieux pour partager ma musique.

  • Ton nouvel EP évolue entre chansons pop (La mer du Nord) parfois minimalistes (Rien de mon vivant) et expérimentations pop électroniques (Les solides, Les cieux). L’idée d’un disque multiforme et multicolore sied-elle à l’intention de départ de tes compositions ?

Absolument. Je ne me suis jamais identifié à un style particulier ou à une monomanie dans ma manière d’approcher la composition.
Chaque morceau se présente comme un paysage ou un décor avec des éclairages possibles. Pour certains d’entre eux, il faut être très économe pour faire passer le texte, d’autres où l’électronique sert à stimuler les corps ou à réveiller des mouvements intérieurs.
Le disque en lui-même est un recueil de toutes ces différentes intentions. Comme un travelling de cinéma qui passerait dans différents studios.

  • Parlons de tes textes : où puises-tu l’imaginaire de tes récits ?

J’écris tout le temps, sur tout ce qui m’entoure. Ceci dit, je suis moins intéressé par l’idée de description que par celle de ressenti. C’est une observation de mes mouvements intérieurs – où ça se trouve dans le corps, qu’est-ce que ça fait – et dans le même temps, c’est une exploration de la relation de mes émotions à ma perception du monde.
Un port industriel sur « La Mer du Nord », par exemple, peut devenir d’une seconde à l’autre un endroit lumineux et plein de poésie si j’y passe du temps avec quelqu’un pour qui j’ai du désir. En même temps, il peut, parce qu’il est gris et usé, réveiller le sentiment mélancolique de la fragilité des amours d’été. C’est la poésie qui permet de faire parler les paysages, les émotions et les corps.

  • Tu as travaillé sur cet EP avec Guillaume Jaoul, Katel et Louis Warynski, plus connu sous son nom de scène Chapelier Fou. Qu’ont-ils apporté de précieux à ta musique, à ton univers ?

Guillaume m’a, au début du travail, clairement permis de préciser la direction artistique de l’album. Son studio Tropicalia est un eldorado pour l’expérimentation sonore et l’invention de textures, de matières synthétiques. Nous avons donc avec lui écrit les bases des paysages sonores et consolidé les premières pistes de travail de l’EP. Katel, elle m’a guidé dans la découverte du chant en français et c’était une aide précieuse pour donner du relief aux textes et me permettre de faire de vrais trajets émotionnels dans mes morceaux.
Avec Louis Warynski, c’est une histoire de partage. Il est d’une grande générosité autant en tant que personne qu’en tant qu’artiste. J’avais envie de donner à mes morceaux des dimensions à la fois vastes et intimes, comme si on se baladait ensemble dans des paysages familiers. Le son de Louis est exactement comme ça ; il sait réveiller des musiques ancestrales et me donner l’impression qu’elles font partie de mon quotidien. Avec lui, j’ai donc pu ouvrir les perspectives de ma musique en en conservant la chaleur, le cœur disons. Comme nous avons des approches communes de la composition avec des ordinateurs et des samples, nos échanges sont dynamiques et faciles.
Puis il travaille en ce moment avec des synthés modulaires, donc on a aussi exploré un tout petit peu du potentiel de ces engins-là !

crédit :  Morgan Roudaut
crédit : Morgan Roudaut
  • D’ailleurs, ce projet sous ton propre nom, le vois-tu comme une carrière solo ou y a-t-il derrière une certaine ambition plus collective ?

Oui, c’est une carrière solo, mais avec un vrai grand amour pour les collaborations. Avec Louis, Laura Cahen, Nosfell. J’ai toujours beaucoup de joie à partager ma musique et à voir mes amis se mélanger et faire d’autres formes de musique. Il faut se rappeler que la musique sert à la construction de la communauté, non ?

  • Sur scène, tu défends tes compositions en duo avec ton batteur, Edward James Essex (batteur de feu-Mrs Good). Depuis combien de temps travaillez-vous le live ensemble ? Qu’est-ce qui participe selon toi à la réussite de cette formule à deux ?

Nous avons commencé il y a un peu plus d’un an, il a remplacé le batteur avec qui je travaillais à ce moment-là au pied levé pour une date au 104. Puis le feeling est bien passé. C’est un batteur très performer. Il aime la scène, le rapport au public et sait réveiller les énergies en live. Il a aussi une forme d’écoute à la fois drôle et sensible ce qui le rend très attachant en live, je crois.
Pour ce qui concerne le concert en duo, ça me dynamise. J’ai toujours adoré travailler avec des batteurs parce qu’ils rationalisent la musique tout en lui donnant des dimensions physiques supplémentaires. On a une énergie up tempo tout en restant sensible. Et c’est à l’image de ma musique, je crois.

crédit : Gwendal Le Flem
crédit : Gwendal Le Flem
  • Comme dans bon nombre de projets, il y a les artistes sous le feu des projecteurs et ceux qui restent tapis dans l’ombre. Peux-tu me présenter ton complice de longue date, Adrien Gentizon et son rôle dans ton projet ?

J’ai rencontré Adrien, il y a 6 ans. À l’époque je cherchais un ingénieur du son, mais j’étais loin de me douter de l’étendue de ses compétences et de ses curiosités. Au long des dates de tournée et des résidences, nous avons bâti une synergie régie-plateau assez unique qui a assez rapidement dépassé les questions de son. On a travaillé sur des protocoles de dialogues wi-fi entre les machines, des créations de vidéos faites maison, des machines à fumée. Aujourd’hui, il est plus comme un artiste visuel avec qui je pourrais dialoguer.

  • Qu’est-ce qui distingue This Is The Hello Monster, ton projet pop en anglais de Gérald Kurdian, en dehors de la langue ?

Une envie d’apparaître plus simplement, je crois, de parler en mon propre nom.

  • 2016 vient tout juste de commencer. Qu’attends-tu de cette nouvelle année à titre personnel et artistique ?

Il nous faut des forces. J’ai besoin en tant qu’individu et que musicien de sentir que ce que je fais au quotidien participe à la construction et à la solidité de la société dans laquelle j’évolue. Je voudrais que l’aventure de cet EP puis de l’album qui arrive nous permette des rencontres, des échanges, des moments d’émotion collective et de rassemblement. C’est de plus en plus important, je crois.


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