[LP] Fraser Anderson – Little Glass Box

Douze comptines d’une existence perdue que l’on regarde avec affection et une grande douleur au cœur, entre mélancolie et tendres sourires.

Fraser Anderson - Little Glass Box

Une jetée ; à l’aube, certainement. Déserte et abandonnée, elle est baignée de lumière et d’eau salée, égarée entre ciel et mer. Accoudé à la rambarde, on regarde le ressac sous ses pieds. On fait un vœu, ultime et désespéré. Puis on prend une pièce dans sa poche, on la tourne entre les doigts. On l’embrasse. Et on la jette dans le courant calme et l’écume. Au milieu de onze autres, que l’on contemple avec autant de respect qu’une certaine tristesse. Ou plutôt, une idée lumineuse de cette dernière ; car « Little Glass Box », nouvel album de l’auteur-compositeur-interprète écossais Fraser Anderson, caresse les galets du folk et marie ses chatoiements à ceux de l’éclat éblouissant de perles précieuses qu’il convient de chercher et chérir, une fois qu’on les a touchées. Douze pierres aux facettes multiples et qui, sous leur apparente simplicité, dissimulent des trésors mélodiques émouvants, réconfortants et admirables. Comme lorsqu’on avance dans les vagues, que nos pieds deviennent froids et engourdis mais que la caresse des embruns sur nos visages devient inévitable et réconfortante.

Car l’artiste fréquente assidûment ce qui fait l’âme de la musique, quels que soient les genres qu’il effleure avec chaleur et confort. Passant en un clin d’œil du folk pur et affirmé (Rag & Bones) à un blues cruellement viscéral et envoûtant (Warhorse, dialogue entre cuivres et murmures en français), l’homme tient entre ses mains, accompagné de sa seule guitare comme base harmonique, les rênes d’un cheval effectuant les danses les plus sensuelles et superbes en compagnie de son cavalier. Chaque titre est alors projeté comme un court-métrage en noir et blanc, au ralenti ; une pellicule sépia sur laquelle sont imprimées des gravures autant sobres (Grace, Open Sky) que détaillées, et dont les traits se couvrent d’ombres instrumentales sublimes (Never Know, Your Love). Toujours proche de l’humanité sensorielle d’œuvres profondes et sentimentales (le duo Waterfall), quelque part entre Nick Drake et Damien Rice, avec lesquels il partage cette envie inépuisable de dépasser tous les repères de la structure inhérente à chaque titre, Fraser Anderson appelle la soul pour répandre ses myriades de sonorités chaudes et prenantes (New York, Only A Boy) avant de frôler les contours d’un corps alangui et glacé, à jamais gravé dans le marbre de l’improvisation sensorielle et éveillée, entre déliquescence et frisson (Photograph, Run These Lines).

Avec pour seules armes son talent de songwriting et sa voix réservée, toute de velours et de fumée, Fraser Anderson expose ses instantanés de l’existence, ses illustrations à la fois simples et complexes ; les moments privilégiés d’une vie que l’on imagine sur les routes, en mouvement perpétuel. Ouvrant avec une facilité déconcertante la Boîte de Pandore d’une inspiration illimitée, il prend des risques, maîtrise ses armes et pose les bases d’une nouvelle manière de créer et d’aborder l’écriture. Car ce mélange des styles, qui aurait pu être dangereux, se révèle ici parfait et remarquable, dans un dépouillement sonore aussi attachant que diversifié. « Little Glass Box » est un thème auquel le créateur apporte de multiples variations, une évocation des plus belles histoires issues de l’esprit du compositeur. On en contemple la perfection, la prestance et l’incroyable intensité qui jaillissent de titres à la fois directs et subversifs, car emprunts d’une délicatesse incomparable et doucereuse. L’album est un livre de souvenirs dont on ne peut plus détacher les yeux, fait de textes et d’images que le temps a usés mais qui conservent malgré tout une force évocatrice fascinante et attirante. On s’y perd, on s’y noie, sans résistance ; tout simplement parce que la beauté a alors un sens, une réalité que l’on peut presque toucher du bout des doigts. Palpable et essentiel, le disque se mue en un paysage brumeux de spleen et de pureté, de repos et d’élégance.

Fraser Anderson

« Little Glass Box » dessine le folk à la craie sur les tableaux de la splendeur intimiste ; un album tout en charmes cachés et en phrasés fins et attirants.

« Little Glass Box » de Fraser Anderson, disponible depuis le 10 février 2015 chez Membran Records.


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Raphaël Duprez

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