[Live] Les Eurockéennes de Belfort 2022

Tout s’annonçait bien. Le soleil, un après-midi tranquille, Belfort qui se prépare à retrouver son festival, un des plus mythiques de l’ère du rock’n’roll. Les Eurockéennes s’étaient mises en pause forcée pendant deux éditions, à cause d’un vilain virus. Pour ce long week-end, ce ne sont pas moins de quatre jours qui nous attendent. Quatre jours de musique, de fête, sur le site du Malsaucy. Quatre jours de découvertes aussi, quatre jours que toute une région, et bien plus encore, ont préparé, en cochant les concerts à ne pas manquer, ou en ne décidant rien, histoire de se faire transporter par les envies du moment. Quatre jours…

Declan McKenna © Laurent Besson / Caribou Photo

Puis un orage. Pas très long, un quart d’heure à peine. Et puis les rumeurs qui commencent à tourner. L’orage aurait fait des dégâts. Beaucoup de dégâts. Ce ne sont plus des rumeurs, le site est évacué. La première soirée est annulée. La fête est amputée. Suicidal Tendencies, Feu! Chatterton, Stromae, Squid, Perturbator, autant de noms connus ou moins que l’on ne pourra pas voir… Puis plus tard dans la soirée, c’est la douche froide. La deuxième journée n’aura pas lieu. Bye-bye Nick Cave, Amyl and the Sniffers, Emilie Zoé, Fever 333… La poisse. La grosse, l’énorme, la putain de poisse.

Samedi, le soleil est de retour. Costaud, le soleil. Il tape même. Trop sans doute, le Wi-Fi déconne, rien ne va pour les entrées. Résultat, quasiment une heure pour entrer sur le site pour les plus malchanceux. Bien dommage… Une fois le barrage passé, enfin, la presqu’île du Malsaucy. Un énorme bravo à tous les techniciens qui ont remis le site à neuf : quasiment aucune trace de l’orage, tout a été remis d’aplomb, un boulot énorme, au vu des photos juste après l’orage. Messieurs, mesdames, un immense bravo, et un aussi immense merci. La fête peut commencer.

Arka’N Asrafokor © Laurent Besson / Caribou Photo

Sur la grande scène, les heureux veinards qui ont pu rentrer ont la joie de découvrir Arka’n Asrafokor. Ils viennent du Togo, et font tomber le metal. Bien dommage que le public soit aussi clairsemé pour voir le groupe, programmé initialement le vendredi, mais qui a pu être reprogrammé. Ce sera le seul groupe reprogrammé d’ailleurs.

Arka’N Asrafokor © Laurent Besson / Caribou Photo

Metal donc, on l’a déjà dit, tu écoutes ou pas ? Hein ? Donc oui, metal. Quelques riffs du désert, de grosses guitares, qui se mélangent à des percussions traditionnelles, des passages post-punk, d’autres allant chercher vers la fusion la plus énervée… Un petit circle pit viendra saluer la prestation, puis ce sera terminé. Le set a été bref, concis, une belle entrée en matière.

Tout de suite, pas perdre de temps, foncer de l’autre côté, à la Plage. Souvent la scène la plus intéressante, avec la Loggia. Car oui, cruel dilemme. En même temps, sur la Grande Scène, il y a Last Train. Les Alsaciens, nous les avions vus aux Eurocks. C’était en 2016, et c’était très bon. Depuis, ils ont grandi, ont sorti des albums excellents, et enchaînent des concerts tous plus intenses les uns que les autres. Last Train, c’est le choix évident. Et pourtant, nos pas nous amènent ailleurs. Loin, très loin. Star Feminine Band. Un groupe du Bénin. Deuxième groupe africain de la soirée, un vrai bonheur. Sur scène, elles sont sept, des gamines, et pourtant elles savent donner la chair de poule, faire danser la foule. Le style est indéfinissable, entre tradition et rock, mélange d’instruments électriques et percussions entêtantes. Un grand bol d’air rafraîchissant. On n’aura pas vu Last train, mais on aura voyagé, et même fait un excellent voyage.

Direction la Loggia, pour le concert de Frustration. Le nom du groupe représente bien malgré lui un certain état d’esprit. Et pourtant, ce sera un des moments forts de ce mini-festival par la force des choses. Sur scène, batterie, basse, guitare, synthé, chant. Simple, efficace. Le groupe, en activité depuis 20 ans, mon p’tit bonhomme / ma p’tite dame. Et encore le feu dans les veines. De retour du Hellfest, une signature quand même, les cinq gaillards vont nous abreuver de bon Rock’n’roll, de celui qui fait bouger les pieds dans tous les sens, les bras avec, et la tête de l’autre côté.

Frustration © Laurent Besson / Caribou Photo

Frustration, ça déboite. Post-Punk, évidemment. Joy Division, version 2022. Parfois jusque dans les mimiques très curtissiennes du chanteur. La Mustang, reliquée à souhait, ne cherche pas à faire dans la dentelle. Tout en accords, le mégot planté dans le bec, on n’est pas là pour finasser. Le public, massé entre la scène et l’arbre – trop près, mais bon, il était là avant, alors on le laisse – s’emploie dans un pogo des plus sympathique, sous l’œil bienveillant de la sécurité. Sur scène, ça envoie toujours. Le synthé, aux stickers qui sentent bon la déconne, donne des heures de Métal Urbain à l’ensemble.

Frustration © Laurent Besson / Caribou Photo

Forcément, avec ces influences, on ne voit pas là un groupe qui va révolutionner le rock, mais là n’est pas la question. C’est du post-punk, c’est engagé, les textes en français ou en anglais ont du sens, et surtout, il se dégage une énergie, une puissance, malgré une nonchalance apparente. Le pogo ne faiblira pas, la connexion avec le public aura été immédiate, le set irréprochable. Notre deuxième concert de la journée, le plus intense, le plus rock.

À suivre, retour sur la grande scène. Une pensée émue devant les files interminables devant le stand cashless… Et oui, quand tu as pris une place une journée seulement, pas le choix, tu dois te présenter au stand pour retirer ton précieux sésame à glouglou. Obligatoire, cela va sans dire. Que la solution soit pratique, il n’y a aucune discussion, ça l’est. Mais que tu te fasses prélever d’un euro obligatoire, sous le prétexte fallacieux de ne pas avoir besoin de liquide, à l’heure où les solutions sans contact n’ont jamais été aussi disponibles… Et surtout, pas loin d’une heure d’attente, qui s’ajoute au temps de ouf pour entrer sur le site. Tu l’auras méritée, ta bière ! Mais, sérieusement, indigne d’une organisation comme celle des Eurocks.

Retour donc sur la grande scène. À l’affiche, Meute. On ne va pas se mentir, la fanfare techno, faut être dans le trip. Des reprises techno, riffs cuivrés répétitifs, pour celui qui n’a pas l’oreille avertie, cela s’avère très vite ennuyeux, soporifique. Nous n’avons pas l’oreille avertie. Nous sommes partis.

Meute © Laurent Besson / Caribou Photo

Passage sur la Green Room. Blindée de monde, impossible de s’approcher. Sur scène, dans sa tenue tout en résille, c’est Izia. Elle est en forme. Elle bouge partout, elle s’emploie. Oublie même de chanter juste parfois, mais bon, ce n’est pas la seule, et ce n’est pas très grave. Derrière elle, un groupe qui sait envoyer de la buchette. Mélange pop et rock, le son est très correct. Izia pousse même une chanson à papa, en rappelant qu’il était là pour la première édition du festival. Ce sera « Irradié », avec intervention du public pour le refrain, un peu casse-gueule parce que le grand Jacquot s’est bien marré en écrivant ce texte tellement compliqué pour qui n’a pas la diction d’un postulant au cours Florent.

Izia © Laurent Besson / Caribou Photo

Mais bon, cette purée foulesque – néologisme, on écrit ce qu’on veut d’abord, d’ailleurs Aya Nakamura écrit bien des chansons ! – ravit la chanteuse. Pour nous, c’est un peu plus difficile. L’énergie c’est bien, mais quelque chose d’indescriptible ne va pas. Peut-être les allers-retours incessants d’un style à l’autre, l’identité de Izia, entre son premier album très rock, le suivant très pop, est très écartelée, et déconcertante en concert. Pas grave, allons un peu plus loin.

Un peu plus loin, ce ne sera pas non plus du côté de la place des chefs. Si depuis quelques années les festivals se transforment en gigantesque parc d’attraction avec l’inévitable grande roue, un palier est franchi avec cette « place des chefs », espace de restauration premium avec activités culinaires et espaces dégustations. Sans vouloir paraître goujat réactionnaire, cette tendance de fond qui tend à éloigner les artistes pour transformer les festivals en parcs à thème, quitte à éloigner le public des scènes pour proposer de lucratives activités, ne nous inspire rien de bon. La prochaine étape, un cinéma en plein air et une piste de bobsleigh sur herbe ?

Simple Minds © Laurent Besson / Caribou Photo

Bref, retournons donc à l’essentiel, c’est le retour des années 80. Simple Minds. Jim Kerr, Charlie Burchill. Grande scène. Un peu clairsemée. C’est vrai que, en simultané, il y a Marc Rebillet, le prodige électro, l’homme qui sait faire danser. Pas grave, c’est le moment de la nostalgie. Et qui dit nostalgie, dit recueillement. Le public est sage, écoute. Comme à la radio, avec quand même le son du live. Les années n’ont pas terni la voix de Jim Kerr, qui s’emploie, s’agenouille… Encore de l’énergie, le Monsieur ! À la guitare, Charlie Burchill est toujours aussi précis. Le son de Simple Minds a 40 ans, et il est toujours le même. Pour preuve, lorsque résonne « Waterfront » et les premières grosses nappes de synthé, on est transporté. Retour vers le passé. Le cartable sur le dos, on rentre de l’école, et à la radio Alain Manneval nous parle…

Simple Minds © Laurent Besson / Caribou Photo

Les Écossais vont nous jouer leurs plus grands titres, pendant une heure et demie. « Mandela Day », « Let There Be Love », « Someone Somewhere in Summertime », « See the Lights »… Tout le monde connaît, enfin tous les vieux qui ne sont pas partis voir Marc Rebillet… Malheureusement, le public semble un peu s’ennuyer, et la foule s’éclaircit un peu. Un peu seulement, car c’est enfin « Don’t You (Forget About Me) », et son « lalalala » final, tiré ad libitum, pendant quelques longues minutes, communion entre un groupe et son public, ses fidèles qui sont restés. Que celui qui n’a jamais chanté ce refrain se signale, on le demande à la réception. Puis le temps d’un dernier « Alive and Kicking », et puis voilà, fini.

C’est désormais fini pour les musiques à guitare. L’heure est à la nuit électro, un autre festival commence, il est l’heure pour les braves d’aller se coucher, demain il y a…

Ah ben non, demain, il n’y a plus festival. Il n’y a qu’un seul groupe, avec sa première partie. Demain c’est Muse. Et c’est (presque) tout. Dommage, un festival c’est quand il y a plusieurs groupes, plusieurs scènes… D’autres festivals ont également programmé Muse cette année, et ont pourtant conservé d’autres artistes. Mais là, non, tant pis. Allez, dodo.

Dernier jour

Il fait chaud. Très chaud. Grosse pensée pour les courageux téméraires, présents depuis 9h du matin, pour être les premiers à fouler la pelouse du Malsaucy. Les portes ouvrent, c’est la ruée. Deux tendances : ceux, trop pressés de se coller aux crashs, qui sprintent sous les encouragements des bénévoles, et les autres, qui se disent que on a bien le temps de boire un verre… Ceux-là, le temps, ils vont le prendre. Des files interminables se créent, l’accès au saint Graal en ce moment de chaleur intense, juste une boisson, est délirant. Quasiment trois quarts d’heure pour une simple ration de bulles… Le miam, n’en parlons pas. On ne va pas se raconter des histoires, on ne saura pas si c’est du fait de la tempête, du Wi-Fi capricieux, ou de la culotte à mémère, en tous cas, du jamais vu aux Eurocks, et une véritable déception quant à l’organisation.

Declan McKenna – © Laurent Besson / Caribou Photo

Passons, puisque nous sommes venus écouter du gros son. On passera rapidement sur la prestation de Declan McKenna, dont le teaser annonçait un show contestataire, rebelle… « Attendez-vous à voir autant de poings levés que de briquets… » qu’ils disaient. Avec le recul, il n’y eut ni l’un ni l’autre, c’était bien vu, juste un show pop mollasson, sans réel intérêt. De toute façon, le public n’est pas venu pour ça. On n’est plus en festival, on est venu voir Muse et rien d’autre. De toute façon, il n’y a rien d’autre…

Le temps de la mise en place de la scène, le public se met également en place. Pas la peine de tenter une buvette ou un food-truck quelconque, au vu des files d’attentes, alors on s’installe comme on peut, sous le soleil toujours aussi puissant. Ça cogne au Malsaucy. Et si ça cognait aussi sur scène ?

Eh oui, parce que Muse, loin du groupe à midinette de leurs débuts, s’est forgée une solide, très solide même, réputation de rock puissant, entre pop et metal, mais de plus en plus musclée eu fil des années. Et dès les premières notes, le ton est donné, ça va saigner. Sur scène, « Will of The People », le monogramme issu de l’album à sortir, s’embrase, tandis que les trois membres du groupe s’avancent, casqués tels les « hackers masqués » du clip. D’ailleurs au fond de la scène, une énorme tête masquée apparaîtra plus tard dans le concert, anonymous à capuche et à tête d’acier, regardant le show défiler, fixant le groupe, le public, comme une menace, une épée de Damoclès…

Pour l’instant, ce n’est que rugissement de guitare, basse et batterie surpuissante, clavier juste pour dire… Le morceau, très martial, déboite grave, et le public est conquis d’entrée. Tu me diras que c’était même le cas avant que le show ne commence, et tu n’as pas tort. Mais je te répondrai que le Malsaucy, complet, en transe dès les premières notes, ça fout quand même un peu les poils.

Enchaînement avec « Hysteria » et son riff de basse complètement dingue, c’est dans les vieux titres qu’on choppe les bonnes recettes. La version live, gonflée aux hormones, fait le taff. Un petit bout d’AC/DC histoire de se marrer, puis on repart sur un des titres les plus métal du trio, « Psycho ». La pelouse du Malsaucy est à fond.

Muse, sur scène, ça ne rigole pas. Ils sont trois, certes avec l’appui d’un clavier, mais ils couvrent le mur du son. Guitare au son énorme, basse très fuzz sans tomber dans le brouillon, batterie chirurgicale (c’est-à-dire à grands coups de bistouri), le son est très lisible, très clair. Pas de soupe, du rock’n’roll, parfaitement exécuté, parfaitement sonorisé.

Preuve de ce son, l’intro de « Pressure », Matt Bellamy seul avec sa guitare, et un riff puissant, survitaminé, juste une bombe lâchée sur les Eurocks. L’heure de montrer le masque dont on a parlé avant. Oui, c’était prématuré de l’évoquer avant, mais soyons clairs, Muse alterne les sauts dans le passé et les titres récents, pas de raison que le report ne fasse pas pareil et soit forcément chronologique. C’est vrai quoi, hein ! Bref.

Retour sur le concert. Difficile de faire le tri, il n’y a que des tubes. Depuis plus de 20 ans, Muse a enchaîné les succès, et la setlist de ce soir en est une preuve flagrante. Allez, pour le fun, on te la livre ici. Regarde, et dis-nous quel titre tu ne connais pas :

Will of the People / Interlude / Hysteria / Psycho / Pressure / Won’t Stand Down / Map of the Problematique / The Gallery / Compliance / Thought Contagion / Time Is Running Out / Nishe / Madness / Supermassive Black Hole / Plug In Baby / Behold, the Glove / Uprising / Prelude / Starlight / Rappels : Kill or Be Killed / Knights of Cydonia

Bon OK, il y en a peut-être un ou deux, mais avoue qu’il y a du lourd ! Ajoute à ça quelques petits plaisirs coupables, un peu de Rage Against The Machine par-ci, un zeste de Hendrix par-là, un bout de Slipknot qui traîne, les références qui traînent au détour d’un riff sont quand même pas mal, tu avoueras. Et je ne te parle pas du final, Ennio Morricone et son harmonica pour lancer un ultime « Knights of Cydonia »… Du pur délire !

Une heure trente que le show a démarré, la timeline du festival annonçait deux heures de concert, quand là, c’est le drame. À l’issue d’un ultime « au revoir », les musiciens quittent la scène, et le feu d’artifice embrase les Eurockéennes. Le public attend, espère, qu’on lui rende cette heure promise, mais ce sera sans succès. Cette fois, c’est bien fini. Une ultime descente de la pente de la grande scène, la foule se presse lentement vers la sortie, accompagnée par des pierrots lumineux sur échasses. Les Eurocks 2022, c’est fini.

Alors cette édition ?

Frustration. Ce sera le mot. D’abord et forcément parce qu’un quart d’heure de déluge aura suffi à casser le joujou. Le mojo est parti dans la tempête, et malgré les efforts phénoménaux des équipes, qui ont reconstruit le site et réalisés de véritables exploits, il n’est pas vraiment revenu. La faute à ces files d’attente interminables, à cette omniprésence du cashless, à la programmation du samedi qui n’était pas la plus intéressante niveau rock’n’roll, à ce dimanche où on aurait aimé voir plus de groupes… Malgré tout ça, l’esprit des Eurocks, ce festival humain, convivial, est resté. La fête a quand même eu lieu, nous avons pu nous abreuver de musique, au maximum, dans toute la diversité que le festival propose. Nous retiendrons sans discussion Frustration. Quelle joie de voir du bon vieux rock sans prise de tête et sans artifice ! Last Train fut également un des moments forts, Muse évidemment. Gardons ça, le reste, c’est pas le plus important. Et vivement l’année prochaine !

Crédits photos : Laurent Besson / Caribou-Photo, reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

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Yannick Krockus

Même si le lendemain ça pique, le Rock c'est tout à fond.