[Live] Les Eurockéennes de Belfort 2016, jour 1

Cette année du vendredi 1er au dimanche 3 juillet se tenait la 28e édition des Eurockéennes de Belfort. Un programme alléchant, mais assez inégalement réparti, avec son lot de déceptions, de surprises, de franches réussites ou de ratages complets. Il y en avait en tout cas pour tous les goûts, toutes les couleurs et nous étions sur place en immersion totale pour vivre ces trois jours intenses de musique, de fun, mais aussi de bonne bouffe et d’aventures en tous genres.

Ty Segall - crédit : Brice Robert
Ty Segall – crédit : Brice Robert

Après notre installation rocambolesque sur le sympathique camping (sur herbe !) situé dans un aérodrome voisin, il est temps pour nous de rejoindre le site des Eurocks pour les premiers concerts du festival, vendredi 1er juillet 2016. Pumarosa joue bien trop tôt pour que nous ayons la moindre chance de les voir, et malheureusement, la demi-heure passée à suivre une ligne de chemin de fer en friche nous fait rater le début de Bagarre, dont nous voyons tout de même la deuxième moitié de concert, de très haut vol, après avoir entendu au loin les rythmes entêtants de leurs singles « Le gouffre » et « Claque-le ». Le passage sur une grande scène de festival pour le combo parisien qui a le vent en poupe se fait avec les honneurs, les musiciens prenant parfaitement possession des lieux avec une indéniable énergie. C’est toujours un plaisir de les voir changer de poste en fonction des morceaux, un coup aux synthés, un coup aux percus, l’autre au chant, et cela apporte toujours une touche d’originalité et de diversité supplémentaire à leur synth-pop urbaine et contemporaine.

crédit : L'Épiphanographe
crédit : L’Épiphanographe

Après quelques réglementaires tubes en puissance comme « Ris pas », ou « Macadam », le groupe entame ce qui peut faire office d’hymne et de manifeste à leur musique, « Mourir au club ». Le public est remarquablement déchaîné, pour un tout début de festival sous un soleil de plomb et le groupe envoie vraiment du lourd. Après avoir joué tous les morceaux (sauf « L’étrange triangle »), le groupe qui n’a que deux EPs à son actif étire forcément son dernier titre pour occuper pleinement son créneau de 45 minutes (certains groupes devraient en faire autant, mais là est un autre débat). « La bête voit rouge » donc, où Arthur « La Bête » prend les rênes du chant pour une performance virile et sexuellement chargée qui le voit descendre dans le public qu’il fait asseoir autour de lui, avant d’entonner une charge bienvenue à l’encontre de l’homophobie en général, drapeau LGBT à l’appui. Un beau moment, vraiment intense. Le concert s’achève ensuite, le groupe semble ému de l’accueil très enthousiaste qui leur est fait, et Arthur ira jusqu’à gratifier les types de la sécu d’un « merci monsieur » assez cocasse. Une excellente entrée en matière.

Nous quittons la Greenroom (deuxième plus grande scène du festival, qui en compte quatre) et nous dirigeons ensuite vers la Mainstage, placée en contrebas d’une petite butte. C’est l’affluence pour le premier gros nom de la soirée ; les Britanniques des Last Shadow Puppets, emmenés par Miles Kane (des Rascals) et Alex Turner (des Arctic Monkeys). Manque de bol, le concert est une petite catastrophe, à tous les niveaux. D’un point de vue technique déjà ; le son est désastreux, il ne porte pas assez loin et si vous êtes à plus de 50 mètres de la scène vous n’entendez rien. Le mixage n’est guère mieux, puisqu’il ne ressort de cette bouillie qu’un fatras de guitares inaudible, où le quatuor à cordes peine à se faire réellement entendre, le tout écrasé par les voix des deux chanteurs musiciens.

crédit : Jérémy Cardot
crédit : Jérémy Cardot

Pire encore, Alex Turner est visiblement passablement ivre et fait un peu n’importe quoi devant un Miles Kane assez désemparé qui fait ce qu’il peut pour sauver le concert du désastre complet. C’est lui qui rafle la petite mise des rares bons moments de ce concert dont nous ne verrons pas la fin, en particulier sur une reprise très agressive de The Fall, «Totally Wired ». Plus calamiteuse est la reprise de Bowie, « Moonage Daydream », assurée par Turner. Si au début du morceau nous sommes contents de l’hommage rendu à l’artiste disparu en janvier dernier, très vite nous déchantons devant la mollesse et la fadeur de cette version, qui plus est chantée faux par un Alex Turner en roue libre, plus occupé à poser pour les filles des premiers rangs et à se recoiffer qu’à assurer un show qui tient la route. Route que nous reprenons rapidement pour fuir ce naufrage.

Vald - crédit : L'Épiphanographe
Vald – crédit : L’Épiphanographe

Nous profitons de cette échappée pour visiter un peu le site, ses nombreux bars et stands de ravitaillement, et nous nous posons au comptoir de l’un d’eux, non loin de la scène de la plage, pour écouter l’épouvantable Vald débiter robotiquement ses chansons où l’on ne dit pas bonjour (vous connaissez sans doute la suite) et où il jure à sa mère (qu’il tient visiblement en meilleure estime que celle des autres) que non « il ne prend pas de drogues ». Ça vole très haut. La prochaine escale est un retour hasardeux devant la Greenroom, où vont jouer les membres du collectif malien Balani Show Bizness de Bamako, dont c’est le premier concert tout court, puisque ce collectif a été monté à la demande du festival. Il réunit sur scène plusieurs générations et styles de musiciens maliens, allant de la musique traditionnelle (pour les plus anciens) à des musiques plus urbaines fortement empreintes de hip-hop pour les plus jeunes. Emmené par un percussionniste fou, sorte de griot ou de  marabout aux yeux exorbités, le Balani Show Bizness de Bamako est la première vraie grosse bonne surprise du festival. Rythmes endiablés, énergie folle et public conquis, tout est parfaitement réuni pour que le message universel de paix, d’amour et de tolérance délivré par cette douzaine de musiciens passe comme une lettre à la poste, témoignant au passage de la remarquable vitalité des scènes africaines contemporaines.

crédit : Olivier Hoffschir
crédit : Olivier Hoffschir

Retour obligé sur la Mainstage pour le concert événement des Insus (portables), bien nommés, à savoir Téléphone minus Corine Marienneau. Malheureusement, si d’un point de vue strictement musical (et spectaculaire) le concert tient la route et les musiciens s’en tirent honorablement, tout le reste ne va pas, mais pas du tout. Le son est catastrophique, encore pire que pour les Last Shadow Puppets, à se demander si le problème ne vient pas bel et bien de la scène. Fatras de guitares derrière lesquelles on est bien en peine de reconnaître une ligne de basse ou d’entendre distinctement les paroles, à moins d’être vraiment tout devant – chose impossible, la plupart des spectateurs du vendredi sont venus uniquement pour ce concert et ont pratiquement campé devant la scène toute la soirée. Le public est d’ailleurs insupportable, voire franchement odieux, comme c’est souvent le cas en festival lorsque les festivaliers « traditionnels » se heurtent à des hordes de locaux venus pour un concert précis et qui n’en ont strictement rien à foutre du reste. Résultat, des centaines de quadras et de quinquas venus en couple ou en famille et qui restent solidement plantés dans une fosse qui ne demande qu’à s’animer pour faire un peu exister ces tubes indémodables (ou plaisirs coupables, suivant le point de vue) du rock français. L’ambiance délétère tourne même au pugilat lorsque quelques-uns de ces patriarches butés décident de frapper (non, vous ne rêvez pas) les jeunes qui essaient de danser ou de pogoter gentiment autour. Nous tentons difficilement de faire abstraction de ces comportements et de trouver un coin de la fosse où les gens sont plus sympas et le concert plus audible pour apprécier enfin à sa juste valeur un énorme best of de Téléphone ou pratiquement rien ne manque, et où on se serait même bien passé de quelques titres franchement mollassons. Sur « Un autre monde » en fin de concert, le groupe lance un globe terrestre gonflable dans le public en délire, et nous prenons doucement la poudre d’escampette avant le deuxième rappel pour nous placer à la scène Loggia.

crédit : Christian Ballard
crédit : Christian Ballard

Une scène bien désertée à cette heure tardive, mais qui va être le théâtre du meilleur concert de la soirée, et d’un des meilleurs du festival tout court, puisque les Américains très énervés de Destruction Unit, impressionnant groupe de noise punk originaire de Phoenix en Arizona prennent place devant nous et s’apprêtent à nous violer copieusement les tympans et les cervicales pendant une grosse demi-heure. La recette est bien simple : un mélange de hardcore et de crust punk sur un mur du son noise de quatre guitares et une basse. Le volume est indécent, les hurlements pratiquement inaudibles dans le magma sonore abrasif ambiant et les compos déchirent tout sous forme d’assauts successifs dont il est difficile de se remettre. On s’immerge complètement dans cet océan de bruit à l’état pur, et, autour de nous, le public se réveille et s’embarque dans des pogos alcoolisés d’une violence inouïe. Pris au jeu, nous sommes vite refroidis par un pain indésirable qui atterrit sur notre arête nasale et nous laisse à moitié K.O. à la barrière pour le restant du concert, complètement groggy et au moins autant assommé par les riffs monolithiques du combo arizonien que par le gnon dont la douleur résonne toujours dans nos sinus. Quant à ceux qui parvinrent à garder les yeux ouverts durant cette démonstration de force sauvage et crue, ils purent voir que le groupe peut en plus se targuer d’une attitude sur scène irréprochable, occupant pleinement l’espace qui leur est alloué et trouvant un équilibre remarquable entre poses agressives des uns et grande classe sobre des autres, qui semblent littéralement sur une autre planète quand ils délivrent leurs plans tentaculaires. Le concert s’achève sur une série de riffs titanesques qui se muent en un larsen abstrait et ultraviolent qui durera bien après que les derniers musiciens ont quitté la scène. Rien que d’y repenser, nos membranes en frissonnent de bonheur et d’effroi.

Il ne reste qu’un concert avant la fin de cette première journée de festival. Le choix est cornélien : Mr Oizo ou Ty Segall ? Notre relative sobriété, l’euphorie dans laquelle Destruction Unit nous a laissé, et l’ambiance que nous cherchons après les déceptions en Mainstage nous poussent logiquement vers la plage où s’apprêtent à jouer Ty Segall et ses Muggers, tant pis pour Quentin Dupieux dont nous entendrons la fin de très loin en rentrant au camping presque deux heures plus tard. La nuit s’obscurcit de nuages au-dessus de nos têtes et la température chute considérablement, mais tant pis, nous enfonçons nos pieds dans le sable humide de la plage sur laquelle est installée la scène la plus cool du festival. Le début du créneau est un peu hasardeux, le groupe décidant de prolonger ses balances pendant près de vingt minutes au-delà de l’heure de début annoncée, chose peu commune et peu rassurante en festival. Notre patience est un peu émoussée par ces contretemps, mais finalement Ty, King Tuff, Mikal Cronin et les autres sont en place et le concert commence. Pas de surprise pour la première moitié du set, puisque sept des onze morceaux d’« Emotional Mugger » sont joués à la suite et pratiquement dans l’ordre du disque, suivant ainsi la feuille de route habituelle de la tournée du, par ailleurs, imprévisible showman, relativement calme ce soir-là. Musicalement, presque rien à dire, le groupe est en place et les morceaux sont joués à la perfection, mais il manque quelque chose ; un soupçon d’agressivité, d’entrain, de folie. Ty harangue peu la foule quelque peu exsangue et l’on se demande un peu si l’on ne ferait pas mieux de rentrer, d’aller voir Mr Oizo, bref de changer d’air.

crédit : Christian Ballard
crédit : Christian Ballard

Et puis, un miracle. Sur les premières notes de « Candy Sam », la fosse s’ouvre, une pluie diluvienne s’abat sur la foule, nettement plus clairsemée qu’au début, et le public se déchaîne. Le déclic se produit enfin, le groupe semble répondre à cet appel de la fosse et à partir de moment, Ty Segall et ses acolytes se réveillent en balançant un concert épique et dantesque. S’enchaînent alors les furieux « Thank God For Sinners », « You’re The Doctor » et « They Told Me Too ». Sur « Manipulator », Segall fédère un public qui semble considérer que l’album éponyme, paru en 2014, est son chef d’œuvre, mais la pépite glam ensoleillée devient sous la pluie nocturne un hymne crade et boueux où le timbre nasillard du chanteur fait des merveilles. Suivent encore « Fingers » et « The Feels », puis le groupe se retire. La nuit est alors clairement froide, nous sommes autant mouillés par notre sueur que par la pluie qui ne cesse pas, la fatigue se fait sentir, mais nous en voulons encore. Ils ne peuvent pas envoyer autant de tueries à la suite et juste nous abandonner. Une trentaine de fous furieux se massent près des rambardes, la fosse est déserte, mais nous restons. Ty a épuisé son créneau depuis longtemps, mais il est là, sur le côté de la scène, avec ses musiciens. Ils picolent, se marrent, nous observent, hésitent à revenir. Il est en pourparlers avec le staff du festival, négocie quelques minutes, les obtient. Son retour sur scène est accompagné d’acclamations nourries des valeureux qui sont restés sous la flotte pour décrocher un rappel imprévu. « This one’s for the people of the rain ! » lance-t-il ravi avant de décocher une dernière chanson, tout aussi énervée que le reste pour nous contenter une dernière fois. Sur ce dernier morceau, qu’il a pour ainsi dire joué « juste pour nous », c’est comme si nous communions avec le groupe, comme s’il nous avait offert un concert privé, quelque part sur une plage, la nuit au bord d’un lac. De quoi largement oublier la pluie et les trois quarts d’heure de trajet dans l’obscurité pour rentrer au camping.


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