[LP] Emily Jane White – They Moved In Shadow All Together

La musicienne et chanteuse américaine Emily Jane White prend de la hauteur en ce début d’année. Elle emmène, à travers une sérénité presque religieuse, sa musique vers de nouveaux espaces, vers une nouvelle liberté. Loin de considérer ce nouvel album comme le communément nommé « disque de la maturité », « They Moved In Shadow All Together » illumine, avec une élégance nouvelle, une écriture à la fois simple et juste, mais surtout profonde et sincère. Celle-là même qui nous enchantait déjà depuis un premier disque, le délicieusement triste « Dark Undercoat » (Talitres, 2008). Elle revêt ici ses « habits du dimanche », magnifiée par un trio complice et à l’unisson. Nous ne saurions que vous encourager à faire fi des inutiles considérations médiatiques et des comparaisons stériles entre musiciennes/chanteuses de talent. Le plus simplement du monde, plongez les yeux fermés dans ces merveilleux moments suspendus : le début d’un grand bonheur vous attend, à l’égal de ce disque déjà essentiel, mais sans excès, qui débarque sans prévenir et bouleverse toutes nos prévisions.

Emily Jane White - They Moved In Shadow All Together

« Frozen Garden » inaugure, avec grâce et autorité, « They Moved In Shadow All Together ». Il pose en effet, en quelques mesures, les jalons des nouvelles ambitions artistiques de notre chère Emily Jane White. Un chemin rocailleux s’ouvre, dessiné par une basse agile. Au loin, un horizon ensoleillé qui surplombe de grands espaces, pour mieux accueillir ce chant nouveau qui semble se réinventer à chaque instant. Les compositions d’Emily Jane White ont presque toujours choisi les voix de la sagesse et de la retenue. Sans renoncer à ces douces attentions, elles se révèlent aujourd’hui plus entreprenantes : elles nous tendent généreusement la main et nous invitent à un étrange rêve éveillé.

Loin des tourments désespérés du rock’n’roll circus, Emily Jane White chante les douleurs de l’existence comme jamais. Sans artifice, elle dessine les contours d’une féminité pleinement assumée, consciente de sa force et de son aura. Son regard bienveillant pointe avec justesse les dérives de nos sociétés contemporaines. Chaque morceau existe par lui-même, tout en participant à une cohérence saisissante. Même si la langue américaine fait partie intégrante de notre culture, nous aimerions percevoir toutes les finesses et les subtilités d’une pièce aussi évocatrice que « Nightmares on Repeat ». La musique de « They Moved In Shadow All Together » affiche une puissance contenue qui n’a pourtant rien de frontal, mais se révèle être un véritable raz-de-marée émotionnel. Emily Jane White s’inscrit ainsi dans la tradition des grandes chanteuses folk qui, au-delà des mots, incarnent avec finesse un engagement et une humanité salvateurs. Le folk américain regarde vers ses racines et puise son essence dans un répertoire traditionnel aux mille trésors : ces chansons qui ont traversé l’Atlantique dans le cœur des Irlandais, des Écossais et de tous les Européens ayant pris un jour ces fameux bateaux. À l’image du définitif « Black Is The Color Of My True Love’s Hair », que chante le petit peuple depuis le début du XIXe siècle, dans les montagnes des Appalaches. Un monument que Nina Simone transformera, en l’espace de quelques interprétations, en objet pop et bien plus loin, en hymne émancipateur. Autant d’airs qui traversent les époques et résonnent encore aujourd’hui dans la création et, à n’en point douter, dans celle d’Emily Jane White version 2016.

« They Moved In Shadow All Together » se distingue musicalement de ses prédécesseurs à travers des arrangements exigeants et précis, bien que déjà entrevus, comme sur l’excellent « Ode to Sentience » (Talitres, 2010) et un titre de la trempe de « The Black Oak ». L’harmonie générale entre la voix et les instruments atteint des sommets, proche de la perfection. Pour la première fois peut-être, la musique donne l’impression d’être la résultante d’un effort collectif partagé, plutôt que celle d’un groupe au service d’une chanteuse au potentiel ravageur.

Sans renier les marques tangibles de son univers sur son nouvel effort, la Californienne alterne séquences de mise à nu très personnelles (l’évanescent « Moulding ») et intentions universelles propres à dénoncer l’injuste et l’intolérable. Comme celle des violences policières qui sévissent encore trop souvent aux États-Unis et partout dans le monde. Ainsi, Emily Jane White partage avec Matt Berninger (The National) cette touchante capacité à transcrire des moments d’intimité particulièrement intenses, tout en gardant ce soupçon de mystère empreint de poésie et de détours stylistiques. Dans le détail, le contexte musical de « Rupturing » et « Hands » nous rappelle, à juste titre, les envolées fragiles du groupe The National période « Boxer ». À l’instar de son compatriote new-yorkais et de son groupe, Emily Jane White semble avoir trouvé, auprès du violoncelliste et bassiste Shawn Alpay et du batteur Nick Ott, un espace de jeu et d’écoute, un terrain d’entente qui lui permettent de libérer sa musique de la prison de la norme et des contraintes des exercices de style. Le dialogue ininterrompu qui parcourt ce disque, entre le piano, la guitare et la voix d’Emily Jane White et de ses nouveaux compagnons de route devrait rendre jaloux le monde de la pop en général.

Emily Jane White

Histoire d’achever ce merveilleux travail d’orfèvres, le disque se termine sur l’angélique, « Behind The Glass », conclusion lumineuse d’un disque enchanteur, à tous points de vue, et qui n’a pas fini de nous emmener loin, très loin.

« They Moved In Shadow All Together » d’Emily Jane White est disponible depuis le 29 avril 2016 chez Talitres.


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