[Interview] Émile Bilodeau

Quelques heures avant son passage sur la scène de la Bellevilloise, dans le cadre du festival Aurores Montréal, nous rencontrons Émile Bilodeau, figure montante de la musique populaire dans son Québec natal. Il a déjà deux albums à son actif. Le jeune auteur-compositeur a la maturité d’un homme de 20 ans son aîné et un goût pour la vie grand comme celui d’un Depardieu salivant devant une belle entrecôte. Il a aussi l’énergie débordante de ses 20 ans, l’envie d’en découdre, d’estoc et de taille, (si l’on en croit le clip de sa chanson « Robin des Bois »). On retrouve chez lui comme chez d’autres artistes de sa génération une volonté authentique de faire changer les choses, tout en faisant plaisir à ses fans. D’où la nécessité de mettre sa parole en avant.

crédit : Flamme
  • La tournée se passe bien ?

Oui très bien, on était à Lyon il y a quelques jours, c’est là qu’est ma maison de production, BAAM, donc tous les gens de l’équipe y sont, on est allé visiter les bureaux. C’est une structure qui a l’air très dynamique et ça le fait avec moi, parce que dynamique c’est mon deuxième prénom.

  • Oui ! J’ai vu sur ton compte Instagram que tu as l’air de beaucoup bouger, tu fais du football américain c’est ça ?

Oui entre autres, du hockey, du football.

  • Le sport est très ancré dans la culture au Québec ?

Oui ! Quand les Canadiens (NDLR : l’équipe de hockey de Montréal) perdent, on n’est pas bien. Comme vous avec le football, c’est une fierté pour nous notre équipe.

  • Tu as changé de label récemment ?

Oui, en ce moment à Montréal ça va super bien. Au Québec, je ne pouvais pas demander mieux. Quand est venu le moment d’aller en Europe, on s’est associé avec quelques personnes finalement. Changer notre fusil d’épaule puis… là on est avec Melchior et son équipe. Chez BAAM Productions donc à Lyon. Ils ont plein d’artistes tout jeunes, puis la maison va bien avec ce que je dégage.

  • Tu étais sur le label de Cœur de Pirate à un moment ?

J’y suis toujours, c’est Dare to Care / La Grosse Boîte qui gère Cœur de Pirate au Québec. Et il y a des bureaux en France aussi. Quand est venu le moment de choisir une équipe, ça a été un argument fort, ce qu’ils ont fait avec la jeune Béatrice Martin (NDLR : le vrai nom de Cœur de Pirate).

  • Donc tu en es à ton deuxième album ?

Oui ! il est sorti le 8 octobre, on a fait un lancement complètement fou là. À mon image (rire), l’album s’appelle  « Grandeur Mature » . On surfe beaucoup sur le pied de nez de la maturité comme j’ai sorti mon premier album à vingt ans à peine. J’en suis très fier car je propose ça comme philosophie des choses : suivez votre plan A. Grâce à ça, en étant tout jeune j’ai quand même beaucoup d’expérience.

Bref, « Grandeur Mature » surfe sur le médiéval pour toutes sortes de concepts, de références. J’aime beaucoup la folie de l’époque. On a une chanson sur Robin des Bois notamment, c’est formidable de pouvoir délirer avec ça… le vidéoclip où je joue un Robin des Bois. Puis je peux faire un lien avec mon métier tu vois : ces gens qui vont jouer avec des épées en mousse dans la forêt. Les musiciens, on fait ça aussi, on se promène partout, on essaie de conquérir un territoire. C’est une équipe, un commando, il arrive des bad luck parfois. Il arrive qu’on se fasse briser des fenêtres de voiture (rire) (NDLR : Il me racontait plus tôt que la vitre de sa voiture de location avait été brisée pendant la nuit).

  • J’ai entendu dans tes chansons et vu sur ton compte Instagram que tu t’intéressais beaucoup aux sujets de sociétés. Je pense au titre « Freddy Mercury » notamment, tu pourrais m’en parler un peu ?

Alors premièrement, c’est un ami qui m’a montré le vidéoclip de « I Want to Break Free » … (Il marque une pause et chante la phrase « Baby can’t you see » extraite de la chanson). Tu sais le clip ou il est habillé en femme. Et j’ai compris qu’à l’époque, on respectait beaucoup un artiste qui était ouvertement bisexuel, immigrant (parce qu’il avait quitté Zanzibar pour venir s’installer en Angleterre… et qu’il avait pas un physique à tout casser. Alors le but de la chanson, c’était de faire un rappel et de dire : « pourquoi aujourd’hui on a peur des différences alors qu‘un artiste comme Freddy Mercury était extrêmement connu et fier d’être différent ? ». Donc je me suis beaucoup inspiré de ce qu’il symbolisait pour passer mon message. Avec Klô Pelgag, je ne sais pas si tu connais ?

  • Oui, la chanteuse qui fait la partie en anglais sur le morceau ?

C’est ça ! J’adore cette artiste, et dans une optique de diversité culturelle justement, comme on a une belle communauté anglophone au Québec, elle chante en anglais sur le morceau.

  • Il y a d’autres sujets actuels qui t’inspirent ?

La Catalogne, je suis derrière eux à 100 milles à l’heure. J’aimerais beaucoup faire du Québec un pays. Pour plusieurs raisons… des raisons écologiques (le Canada est un état pétrolier), le respect du français est vraiment amoindri sous la tutelle du Canada, alors que le Québec est francophone officiellement.

  • Vous faites toujours partie du Commonwealth ?

C’est compliqué un peu ce qu’il se passe… mais pour faire simple, la reine (NDLR : d’Angleterre) c’est notre chef d’État. Dans « Ton nom », j’en parle justement (je vais la faire ce soir). Donc notre destin est un peu lié avec la Catalogne, parce qu’à partir du moment où ils ont fait leur déclaration d’indépendance, ils ont mis leur drapeau dans le dictionnaire. On s’est regardé, puis on s’est dit on pourrait le faire aussi, d’autant qu’on est plus nombreux. Et je suis très sensible à leur cause parce que j’ai pris des cours pour apprendre un peu leur histoire. Et ils vivent énormément de répression, tu vois. Donc pour moi, en tant que « souverainiste » qui croit en la liberté des peuples. C’est quelque chose qui me touche (je suis allé à Barcelone l’été passé et j’y retourne là d’ailleurs).

  • Quelle est ta relation à ta double culture, nord-Américaine et francophone à la fois, et comment tu perçois cette relation chez les jeunes Québécois de ta génération ?

Bah ce que je trouve formidable, c’est que très jeune, je regardais le territoire européen comme un lieu que j’avais le goût de visiter. Et, je me disais, ce sera peut-être dans ma trentaine, dans ma quarantaine que j’en aurai l’opportunité. Et là, la musique m’ouvre les portes pour aller découvrir où mes ancêtres vivaient. Ils venaient de Poitiers.

  • Je connais bien, j’ai de la famille là-bas. Je suis de La Rochelle d’ailleurs. Et il y avait une expo il y a quelque temps sur les premiers Français qui sont partis au Canada. Beaucoup étaient de la région.

Ah ouais, formidable ! Tu regarderas, il y a des Bilodeau, c’est mes ancêtres. À l’époque, ils sont allés s’installer à l’île d’Orléans, près de Québec. Donc j’ai fait mon premier spectacle à La Rochelle justement. Mon père parlait avec le gars qui nous avait engagés des « Demoiselles de Rochefort », ils nous ont montré tous les sites où ils ont tourné aussi. Bref, pour moi c’est important la francophonie, on compte beaucoup sur la France aussi pour protéger la francophonie. Au Québec, c’est un dossier vraiment important. À chaque fois que je viens ici je me dis, c’est sur les rails, il y a une belle majorité. Puis j’aime aussi qu’on fasse des évènements comme Aurores Montréal, pour se rappeler qu’on fait partie de la même équipe.

  • En France, les 18-25 ans écoutent beaucoup de hip-hop et d’électro. Qu’écoutent les jeunes Québécois en ce moment ?

Un peu pareil, je dirais qu’il y a un beau retour de l’offre francophone. Il y a du Rap Québ, comme ça qu’on l’appelle au Québec. Et aussi de la belle musique qui se fait en français… il y a souvent ce débat du ratio anglais-français dans les chansons. Mais je pense que ce qui est important c’est que ça nous ressemble. Des artistes comme Les Louanges ou Hubert Lenoir le font très bien. Je suis content de la musique que les jeunes écoutent, je me reconnais là-dedans, et je suis très heureux d’y avoir ma petite place aussi (rire).

  • Tu as reçu une récompense de la chanson récemment non ?

Oui, c’est ça (NDLR : Prix de l’ADISQ d’un premier album francophone). J’ai une chanson dans le premier album qui s’appelle « América ». Qui est une autre presse engagée ! Un regard sur les États-Unis, j’avais beaucoup de choses à dire. Et dedans il y a un petit rap, parce que justement c’est une influence américaine, le rap. Puis j’avais envie de tasser un peu le fameux 4/4 (NDLR: une rythmique simple propre au style) et d’aller faire du rap, dire tout ce qui me passait par la tête.

C’est un beau moteur le rap pour dire plein de choses.

  • J’ai vu que tu faisais un câlin à un arbre sur un autre post Instagram, et tu parlais de l’environnement dans le message sous la photo. Qu’est-ce que tu penses de la situation de l’écologie actuellement ?

C’est le plus grand défi de notre époque ! Tout le monde s’obstine à savoir qui devrait faire les sacrifices, est-ce que c’est la population ou bien les politiques ? Est-ce qu’on doit pointer du doigt plus les compagnies privées, qui sont grandement responsables des émissions de CO2 ? C’est le plus grand défi de notre époque, il faut qu’on se parle, il faut qu’on continue, nous les artistes, à passer nos messages. J’pense que le plus bel héritage, c’est pas une somme d’argent, c’est une planète en bonne santé, faut se répéter ça. J’pense que les gens comprennent vite quand on leur parle de leur descendance. De leur héritage. Puis à un moment donné, les riches vont se dire … Ils pourront pas tout le temps se cacher en Suisse, ça va les rattraper.

  • À propos de futur, qu’est-ce que serait ton rêve un peu fou d’accomplissement ?

J’aimerais beaucoup faire du Québec un pays, parce qu’on pourrait financer nos propres ressources naturelles, nos propres ressources d’énergie. On est très fiers de notre hydroélectricité. On est très fiers de notre énergie propre, malheureusement… au Canada ils comptent beaucoup sur le pétrole. Puis je pense que si on se donnait les moyens, on pourrait devenir des innovateurs en montrant qu’on peut faire fonctionner une société sans matières néfastes.

Après… j’aimerais beaucoup aider les autres-là ! Faire de l’argent pour mieux pouvoir redonner. Bon là, je viens de m’installer et j’ai le projet d’album. Donc je me garde ça de côté, pour être un peu en contrôle de mon univers. Mais j’aimerais beaucoup redonner aux autres parce que j’ai une vie facile, parce que je suis conscientisé, parce que j’aime pas voir l’injustice, la cruauté. Je suis contre les nouvelles lois qui cadenassent l’immigration par exemple. Voilà, je veux que tout le monde soit bien… donc je balance ça dans les airs.

  • Comment ça fonctionne quand tu composes ? Tu pars d’un texte d’abord, d’une mélodie d’abord ?

Ce que je te dirais, c’est que c’est un grand calvaire (rire) ! C’est quelque chose que j’adore faire, mais c’est toujours un grand calvaire, ça demande beaucoup d’énergie. Après tu offres une vision du monde, tu partages. Je pense qu’il faut fermer les yeux devant les règles, respecter qui on est, comment on fonctionne, même quand les gens te disent « non ne fais pas ci, ne fais pas ça ! ». C’est important de croire en son produit, de croire en ses chansons. Et ce que j’aime le plus c’est quand ça arrive à terme. Tu as tout écrit, t’arrive en studio t’enregistre et là, t’as un produit. On peut mourir tous les jours hein, donc tant qu’elles sont pas enregistrées, c’est des heures de travail qui ne sont peut-être pas concrètes. Et qui ne voient jamais le jour. J’ai hâte car j’ai peut-être un projet d’album avec une dizaine de chansons, plus axé sur la nature justement.

  • Souvent, les journalistes disent que le deuxième album est très difficile et le troisième est celui de la maturité. Toi, tu seras pas embêté avec ça, comme le deuxième s’appelle « Grandeur Mature »!

(Rire) Oui, je ne me préoccupe pas de quel album est sous les lumières. J’ai envie de faire ce métier-là longtemps, je compte le faire avec beaucoup d’amour, pour grandir avec mon public. Donc ce que je veux dire c’est que je ne vais pas stresser par rapport au succès d’un album, car on va en faire souvent (NDLR : des albums). Ce serait très désagréable si à chaque fois ça prenait toute mon énergie pour le partager. Je suis quelqu’un qui aime parler de mes idées, montrer ma créativité. Donc pour moi, la critique je commence à m’en balancer beaucoup. Ça prend beaucoup de force, mais en même temps, une fois que tu as réussi. Bah tu peux regarder en avant tout le temps.

  • C’est une bonne inspiration pour les gens qui créent !

Oui ! Puis ça va au-delà de l’art, quand je parle de mes idées au Québec, il y a des gens plus âgés et reconnus qui me disent : « Émile, calme-toi, moi j’ai eu 50 ans, t’en as 23, fais attention » ou alors des journalistes qui ont vu des artistes incroyables toute leur carrière, des Robert Charlebois, et qui écoutent ta musique et qui font : « Bof, c’est pas à la hauteur ». Tu vois, il faut s’armer d’amour parce-que… toi tu mets beaucoup de temps à créer, et eux prennent quelques heures à analyser une offre artistique, à la chaîne… donc il faut voir plus loin et croire en soi.

  • Si tu pouvais choisir une question, que tu souhaiterais que je te pose, laquelle ce serait ?

Ah cool, attends, je prends quelques secondes pour y réfléchir… (il croise les bras et regarde en l’air, concerné). Ça y est, je l’ai. La question ce serait : comment tu vois ta carrière en Europe et en France ?

Et la réponse c’est que je la vois avec beaucoup beaucoup d’excitation parce que… ça a commencé très fort au Québec. Oui ! j’ai fait les spectacles dans les bars devant… 12 personnes (rire). Mais il y a vraiment un moment où les radios m’ont aidé. D’autres artistes m’ont épaulé aussi, donc j’ai pu grimper rapidement. Mais de recommencer à zéro ici… c’est comme si j’avais l’opportunité de regoûter au travail de fond. De faire 6 heures d’avion, 4h d’auto dans la même journée, pour faire un 25 minutes devant des pros. Pour moi, c’est ça la France … ça me permet d’exploiter le côté un peu plus bohème que j’avais perdu.

crédit : Marc-Étienne Mongrain
  • Une question classique pour le coup, tes influences musicales ?

On parlait des Strokes tout à l’heure… Pour mon titre « Robin des Bois », je me suis inspiré du riff de « Alone Together ». Puis j’ai réussi à trouver des nuances. Félix Leclerc sinon, on parlait de nature tout à l’heure, on parlait d’indépendance, on parlait d’amour… c’est un artiste qui donne beaucoup d’amour. Puis de l’humour aussi, Félix a un texte (que j’ai chanté à la Maison Symphonique de Montréal), « Les 100 000 façons de tuer un homme ». Tu vois, il les énumère toute : la hache, l’électrocution, tomber de haut, l’accident de voiture … c’est drôle parce que tu te dis, c’est Félix, notre plus grand poète, qui dit : « Il s’est tranché la gorge, le sang coule, c’est pas très propre. Le gaz est plus propre, pas de commentaire », t’as l’impression qu’il est dans son sous-sol en train de tuer des gens.

Puis il finit et il dit : « Non, je crois que la meilleure façon de tuer un homme c’est de le payer à ne rien faire ! », il parle de chômage, tu vois. Et cette manière-là d’écrire, c’est un peu ce qu’on fait sur la chanson « Ton nom », où on énumère des personnages masculins qui ont des noms composés un peu absurdes. Puis après, on parle de comment nous on s’identifie : « Nous autres on est Canadien, francophones, d’origine française, de la branche nord-américaine, qui doit allégeance à la reine ». Puis on parle de deux personnes qui ont perdu la vie, parce que leurs noms étaient trop longs donc on a pas pu les avertir à temps du danger, puis les Québécois rient, ils se disent : « Ha ! ils sont trop cons, tant pis pour eux ». Puis là on dit, mais attention, regardez, on s’appelle comme ça nous aussi, puis la noyade est probable. Nous jouons un peu avec le feu. Pour moi, Félix c’est une influence dans ce sens.

  • Tu as une anecdote de tournée à me raconter ?

Ahhh, on a tellement pris de plaisir… difficile de choisir… Hier on était à Lyon et on a parlé jusqu’à trois heures de matin avec les gars. On est allé goûter les bières françaises. Alors qu’on savait qu’on avait de la route ce matin. En fait, dans ce métier, tous les jours sont une anecdote. C’est pour ça moi, je dis aux jeunes, faîtes ce que vous aimez malgré le regard de la famille et les finances, la pression sociale, parce qu’il faut se lever le matin avec le sourire pour être bon dans ce qu’on fait.


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