[Flash #39] DWEAMZ, Illustre, TheColorGrey, Soom T et Too Many T’s

Nouveau Flash consacré à une sélection de clips, orientée cette fois dans les univers de la soul, du reggae, du hip-hop, du dancehall et du rap français. Si un élément réunit, au-delà de la grande famille esthétique, ces morceaux, c’est bien évidemment la notion de groove, cette façon de jouer avec le rythme, d’en appeler aux corps afin de mieux toucher les esprits. Voici cinq groupes et artistes qui se sont signalés ces derniers temps, chacun à leur manière dans leur approche justement du groove, et ont mis en image cette vibration généreuse et universelle.

[Clip] DWEAMZ – Fwance Amuzement Park

DWEAMZ n’est pas encore un nom qui résonne avec force dans le cœur des amateurs de soul et de funk futuristes, mais les cinq musiciens de Montreuil ont pourtant déjà alerté les radars avec des titres comme « Woe is Ye » ou « Big Boy », et un premier EP l’an dernier, « F.Y.N ». Pour annoncer la sortie prochaine de leur deuxième EP « Come Two », le quintet nous offre un premier aperçu plus que prometteur avec l’intense « Fwance Amuzement Park » dans un clip à l’imaginaire contrasté entre cette vision décomplexée de la musique lorgnant vers l’insouciance des « eighties », un peu à la façon de Daft Punk de « Random Access Memories », et cette complicité organique, symbolisée par les passages captés en studio, ce lieu où tout prend forme et se concrétise. Si nous nous référons à la biographie, difficile de ne pas relever l’évident lien avec la philosophie afrofuturiste de l’immense Eryka Baduh, qui est l’une des plus grandes figures à propulser l’héritage de la musique afro-américaine dans une réflexion spirituelle interrogeant à la fois l’histoire et l’avenir. Sur ce morceau, le chemin est certainement moins conceptuel que celui de la grande dame de Dallas (quoique ?), il ouvre des perspectives vers un melting-pot culturel, traversé de pop et de musiques électroniques comme le font vivre actuellement la Londonienne MEI, la surprenante Charlotte Adigéry ou, plus proche de nous, les Tourangeaux de Péroké. « Fwance Amuzement Park » est ainsi un titre fin aux couleurs nuancées et pastels comme celles de son clip, qui ne manquera pas de vous entraîner en douceur dans son rythme lancinant et hypnotique.

L’EP « Come Two » de DWEAMZ sortira le 26 juin 2020 chez Grandma’s Records.


[Clip] TheColorGrey – One Time

Derrière ce pseudonyme se révèle un musicien à la double nationalité belge et congolaise (comme Damso, par exemple), qui pourrait aisément passer à l’écoute de sa musique pour un artiste de Detroit ou d’Atlanta, en référence à son background musical teinté de soul, de hip-hop et de trap music. Le jeune homme a connu une ascension fulgurante en Belgique depuis ses premiers pas avec son EP autoproduit « Do The Right Thing », et a d’ailleurs signé sur une major, Warner, pour poursuivre son aventure. Son premier long format nous a laissés pendant quelques semaines dans l’expectative, peut-être un peu trop proche à notre goût de notre représentation (certainement faussée et limitante) de la musique mainstream, mais aussi de la musique afro-américaine, dont nous ne maîtrisons pas toujours les contours et les enjeux culturels, depuis notre bon vieil Hexagone. En effet, à l’image de ce titre, le jeune musicien affiche une musicalité largement au-dessus du lot, développe un sens du groove que nous trouvons plutôt habituellement dans l’univers du jazz. Ainsi, pour simplifier, cette esthète de la nouvelle soul music est à rapprocher à l’évidence d’un Pharrell Williams (pour la finesse des arrangements), d’un Aloe Blacc (pour son élégance naturelle), du duo Otis Stack, perle américano-danoise signée sur l’excellent label français Underdog Records (pour le côté chaleureux des intentions). Si le morceau « One Time », ouvrant son LP « Overcome », avait vraiment de suite retenu toute notre attention, il est appuyé depuis quelques jours par une vidéo « lyrics » non dénuée de charme. Pour l’amateur de musique indé, ce jeu visuel avec les paroles renvoie évidemment à la créativité originelle d’un Bob Dylan. Lorsque ce jeu si minimal soit-il, alterne avec justesse et sobriété des effets de police, de contraste, de rythmiques, il permet de rentrer, avec une certaine pédagogie, dans le sens et la musicalité des phrases. Ainsi ici, l’impact vidéo des mots décuple les intentions déjà particulièrement incarnées. Nous sentons avec encore plus de force, toute la détermination de ce jeune homme mature et posé, dont nous vous recommandons, sans œillère, d’écouter dans la foulée son premier album élégant et organique, porté par un groupe d’instrumentistes aguerris et particulièrement appliqués.

« Overcome » de TheColorGrey est disponible depuis le 24 avril 2020 chez Warner Music.


[Clip] Too Many T’s – Work Ethic

Si Too Many T’s est un duo de rappeurs britanniques, marqué par le sceau hip-hop rap crossover, il représente comme d’autres entités, telles The Allergies, Jukebox Champions, ASM, Chinese Man (essentiellement à travers les premiers grooves sessions), ces crews à géométrie variable qui transmettent à grand renfort de featurings, de breakbeats et de samples détournés, la flamme d’un hip-hop fédérateur, coloré et cosmopolite, dont Jurassic 5, et l’ensemble de ses protagonistes (Cut Chemist, DJ Nu Mark, Chali 2 Na…) sont pour beaucoup la référence ultime d’un point de vue musical, et les Beastie Boys, à l’évidence aussi, mais surtout pour l’attitude et l’ouverture d’esprit. Forcément, nous avions alors trouvé l’album « Fam Ill » sorti en fin d’année 2019, sympathique, mais sans fulgurance, un brin répétitif, surfant sur des recettes parfaitement maîtrisées, mais loin d’être surprenantes. En décortiquant le tracklisting, des morceaux tiraient leur épingle du jeu, comme le boom bap lumineux avec le duo Pumpkin & Vin’s Da Cuero, ou l’exercice d’electro-swing breaké en collaboration avec Smokey Joe & The Kids, dynamité par la battle façon débit mitraillette avec Yoshi Di Original, mais honnêtement, le titre « Work Ethic » feat Chill Bump était passé à la trappe. Pourtant, le MC Miscellanous de Chill Bump, apporte très souvent une énergie décisive dans les tracks sur lesquels il pose avec sa science du placement métrique que nous lui connaissons (comme sur l’excellent remix de Ondubground du titre « Love Child » de Zenzile). Séance de rattrapage en version vidéo, pour ce titre mid-tempo de Too Many T’s, en mode partage d’écran façon pellicule. La dynamique du morceau fonctionne à plein régime, mise en évidence par cet astucieux principe de travellings arrière parallèles, et sans doute, clins d’oeil indirects et inspirés aux clips sautillants des Beastie comme « Sure Shot » ou « Alive ». Rien de nouveau sur la planète, mais largement de quoi se donner la banane, ressortir les baggies, la planche de skate, la casquette trucker… Même pas besoin de creuser plus que ça, le propos partagé, pour décoller et prendre son pied, qui semble pourtant animé par une certaine malice et un esprit certain, en même temps, vu notre niveau d’anglais, nous pourrions prendre une très mauvaise note en nous lançant dans une explication de texte hasardeuse et besogneuse, en même temps le sous-titrage n’est là que pour le refrain, certainement une histoire de petits branleurs qui préfèrent rapper, créer et chiller, plutôt que de trimer avec des petits boulots ingrats, aliénants et totalement dévalorisés socialement. Tiens, ça vous rappelle pas quelque chose?

L’album « La Fam ILL » de Too Many T’s est toujours disponible chez Banzaï Lab.


[Clip] Soom T – Original That’s Me

Soom T annonce depuis quelques mois, son grand retour avec un nouvel album, et d’ailleurs repoussé en septembre « The Arch », à peine deux ans après le quelque peu convenu et mitigé « Born Again » à l’exception peut-être de l’efficace « Bomb Our Yard » et sa cocotte de guitare récurrente. Pourtant, dans la grande tradition de la culture dancehall et sound system, il se passe rarement quelques mois, sans que nous puissions entendre la MC écossaise poser son flow enfantin, nasillard, puissant et malicieux sur une prod’ ou un riddim. Sur le prochain LP, c’est avec le crew lyonnais Highly Seen qu’elle a construit ce qui semble être un disque à l’esprit digital totalement assumé, à l’image de son premier single uptempo « Far from Home » et donc ce tout nouveau « Original That’s Me ». Alternant des vibrations « soulfull » avec son habituel débit ragga ultraspeedé, elle impose une séance de rafale d’une belle intensité. Comme toujours, avec Soom T, la rage prend la forme d’intentions lumineuses et combatives, qui ne jouant rarement sur un côté séducteur, ne plaisent malheureusement pas à tout le monde. En effet, la jeune femme ne joue que très rarement l’économie, à l’image des shows intenses et jubilatoires, qu’elle donne régulièrement et qui habitent le clip « Original That’s Me ». Elle développe une trame ego trip, qui renoue avec ses racines hip-hop et punk, et à contre-courant des élans pop et disco de son surprenant « Free as bird ». Ce clip est aussi une belle façon de saluer la complicité qu’elle entretient désormais avec ses nouveaux compagnons de route (Jd, Green Teddy, Daddy Green), mais aussi Dj Kunta. En somme, voici un titre direct, énergique et captivant dans la grande lignée de ses classiques instantanés tells que « Dem A Poison » (avec Manudigital), « Soundboy Police » (avec les Mungo’s Hi-fi) ou encore « Boom Shiva ».

L’album « The Arch » de Soom T est prévue pour le 11 septembre 2020 chez X-Ray Production.


[Clip] Illustre – Maladif

Les rappeurs jouent souvent sur un jeu d’équilibre complexe et passionnant entre le personnage qu’ils mettent en scène et la personne qu’il sont dans le réel et la vie de tous les jours. La jeune rappeuse Illustre est indéniablement une des artistes à suivre en ce moment au cœur de la scène française. Depuis la sortie de son premier EP « Les Mains Bleues », nous l’avons découverte sous de nombreux visages et nuances, tour à tour sensuelle (« Mutisme »), combattante (« Luck’Illustre »), grave (« Les mains bleues ») et ambitieuse dernièrement avec « Vautour ». Mais, aujourd’hui c’est certainement beaucoup plus Claire, son prénom dans le civil, qui s’exprime dans cette écriture confessionnelle touchante à plus d’un titre. L’ego-trip prend ici un chemin sensible à la fois de la poésie et de la rage, bien qu’elle soit contenue et libératrice. Bien sûr, ce clip nous met dans un situation troublante, entre le malaise de pénétrer dans l’espace intime d’une famille et cette nécessité de regarder la vie telle qu’elle est, notamment quand la maladie est au cœur du quotidien. Jeu de miroir visuel entre ces photos de famille, souvenirs de l’enfant, de l’adolescente et sa réalité d’adulte émancipée et libre, jeu de miroir vocal entre le flow appuyé et intense de la rappeuse et le refrain apaisé et chanté, symbolisant peut-être quelque part, l’âme de petite fille qui est toujours là. Le propos ouvre ainsi indirectement vers le sujet de la parole de l’enfant et de sa place dans la famille, dans la société. À l’inverse, justement, il démontre une nouvelle fois que le rap est bien ce média alternatif et populaire, qui permet à celui ou celle, qui ose prendre le micro de pouvoir de prendre la parole sans véritable convention, et sans besoin d’autorisation. Au-delà de ses réflexions, Illustre nous livre un très beau moment de vie et d’humanité, sans pathos, ni apitoiement, qui à sa modeste échelle, risque de faire évoluer les mentalités et bouger les lignes, vu l’engouement qu’il suscite.

« Maladif » d’Illustre est le deuxième extrait d’un album à venir chez X-Ray Production.

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